Le poisson d’élevage remplacera-t-il le boeuf pour nourrir la planète ?

  2 commentaires
pin button

 

Filtres à eau naturels, des pétoncles japonais géants prospèrent sur les déchets des poissons, dans une ferme expérimentale, au large de l’île de Vancouver, au Canada. L’exploitation utilise aussi des algues et des holothuries (concombres de mer) pour consommer les déjections des cages à morues charbonnières voisines. © Brian Skerry

Filtres à eau naturels, des pétoncles japonais géants prospèrent sur les déchets des poissons, dans une ferme expérimentale, au large de l’île de Vancouver, au Canada. L’exploitation utilise aussi des algues et des holothuries (concombres de mer) pour consommer les déjections des cages à morues charbonnières voisines. © Brian Skerry

L’élevage produit désormais davantage de poisson que de bœuf. Et ce n’est que le début. La « révolution bleue » résoudra-t-elle le défi alimentaire mondial ?

Dans un entrepôt sombre et humide, Bill Martin attrape un seau de boulettes marron qu’il déverse dans une longue cuve en béton. De gros tilapias blancs remontent en surface. Martin sourit devant leur appétit frénétique.

Il est le président de Blue Ridge Aquaculture, l’une des plus vastes fermes piscicoles couvertes du monde, située dans l’État américain de Virginie. « Le tilapia est le poisson de saint Pierre, celui avec lequel Jésus nourrissait la foule », explique-t-il de sa voix rauque.

Mais, à la différence de Jésus, Martin ne donne pas son poisson. Il vend chaque jour 5 t de tilapias vivants à des magasins asiatiques, de Washington à Toronto, et prévoit d’ouvrir une autre ferme sur la côte ouest.

« Mon modèle, c’est l’industrie de la volaille, précise Bill Martin. La différence, c’est que nos poissons sont parfaitement heureux.
— Comment le savez-vous ? dis-je, observant dans la cuve un tapis de tilapias si épais que, semble-t-il, saint Pierre pourrait marcher dessus.
— En général, leur façon de montrer qu’ils sont malheureux est de mourir. Et, jusqu’ici, je n’ai pas perdu une seule cuve de poissons. »

Une zone d’activités des Appalaches peut sembler un endroit étrange pour élever des millions de poissons du Nil. Mais des fermes aquacoles de taille industrielle surgissent partout. L’activité de l’aquaculture a été multipliée par quatorze depuis 1980.

Production mondiale des pêcheries, 1950-2011, en millions de tonnes

Production mondiale des pêcheries, 1950-2011, en millions de tonnes

En 2012, la production aquacole mondiale a excédé les 66 millions de tonnes. Pour la première fois, elle a nettement dépassé la production de bœuf, représentant près de la moitié des poissons et crustacés consommés sur la Terre.

On s’attend à ce que la croissance de la population et des revenus augmente encore la demande d’au moins 35 % en seulement vingt ans. Avec la stagnation des prises de poissons sauvages, estiment les experts, c’est de l’élevage que proviendra quasiment toute cette nourriture marine supplémentaire.

« Obtenir toutes les protéines dont nous avons besoin à partir des seuls poissons sauvages est impossible, affirme Rosamond Naylor, spécialiste des politiques alimentaires à l’université Stanford. Mais les gens sont méfiants à l’idée de recréer des élevages intensifs en pleine mer. C’est pourquoi ils veulent que ce soit au point dès le départ. » Or il existe de bonnes raisons de s’inquiéter.

La nouvelle « révolution bleue » a déversé en masse dans le rayon des surgelés du saumon, de la crevette et du tilapia sous vide et pas chers. Mais elle s’est accompagnée de nombreuses tares de l’agriculture terrestre : habitats détruits, eaux polluées, menaces sur la sécurité alimentaire.

Dans les années 1980, les bulldozers ont rasé de vastes étendues de mangroves au profit des fermes qui produisent désormais une bonne partie des crevettes de la planète. La pollution engendrée – un cocktail putride de nitrogène, de phosphore et de poissons morts – est un danger omniprésent en Asie, où se situent neuf fermes aquacoles sur dix.

Pour garder le poisson en vie dans des parcs grouillants, des éleveurs asiatiques recourent à des antibiotiques et à des pesticides interdits en Europe, aux États-Unis et au Japon.

Les parcs à tilapias de Laguna de Bay, le plus grand lac des Philippines, sont étouffés par une algue qu’ils ont contribué à faire apparaître. Ce lac surexploité produit du poisson d’élevage en grande quantité. L’excès de nutriments déclenche une apparition massive d’algues qui absorbent tout l’oxygène, tuant le poisson. © Brian Skerry

Les parcs à tilapias de Laguna de Bay, le plus grand lac des Philippines, sont étouffés par une algue qu’ils ont contribué à faire apparaître. Ce lac surexploité produit du poisson d’élevage en grande quantité. L’excès de nutriments déclenche une apparition massive d’algues qui absorbent tout l’oxygène, tuant le poisson. © Brian Skerry

Ailleurs dans le monde, les fermes aquacoles ne sont pas à l’abri des problèmes. Parasites, pollution et maladies se sont abattus sur les parcs à saumons de l’Atlantique qui, depuis trente ans, ont envahi les fjords, de la Norvège à la Patagonie.

En 2012, les fermes à saumons écossaises ont perdu près de 10 % de leurs poissons à cause d’une maladie amibienne des branchies. En 2011, une épidémie a quasiment tué l’industrie de la crevette au Mozambique.

Avec la hausse de la demande et la surexploitation de nombreuses espèces de poissons, près de la moitié des produits de la mer sont désormais issus de l’aquaculture. Celle-ci connaît une croissance à deux chiffres depuis des décennies, notamment en Asie où se trouvent 90 % des fermes aquacoles. © Virginia W. Mason et Jason Treat, équipe du NGM

Avec la hausse de la demande et la surexploitation de nombreuses espèces de poissons, près de la moitié des produits de la mer sont désormais issus de l’aquaculture. Celle-ci connaît une croissance à deux chiffres depuis des décennies, notamment en Asie où se trouvent 90 % des fermes aquacoles. © Virginia W. Mason et Jason Treat, équipe du NGM

Le problème n’est pas l’aquaculture, mais son intensification accélérée. En Chine, les paysans élevaient des carpes dans les rizières il y a au moins 2 500 ans. Mais, avec une production aquacole de 42 millions de tonnes par an, les parcs à poissons y bordent désormais nombre de fleuves, lacs et côtes.

Les éleveurs utilisent des aliments concentrés pour faire grandir au plus vite des espèces de carpes et de tilapias à croissance rapide dont ils bourrent leurs étangs.

« J’ai été influencé par la révolution verte des céréales et du riz », explique Li Sifa, généticien piscicole à l’université de l’Océan, à Shanghai. L’industrie chinoise du tilapia repose sur l’espèce à croissance accélérée qu’il a développée. Elle produit 1,5 million de tonnes par an, destinées pour l’essentiel à l’exportation.

« L’important, c’est la matière première, ajoute Li. Une bonne variété peut favoriser une industrie forte, qui nourrira plus de gens. Faire un meilleur poisson et en plus grande quantité pour que les fermiers puissent s’enrichir et les gens manger à leur faim, voilà mon devoir. »

Mais comment procéder sans entraîner maladies et pollution ? Pour l’éleveur de tilapias Bill Martin, la solution est simple : il faut élever le poisson dans des bassins à terre et non dans des parcs en mer. « L’environnement est alors contrôlé à 100 % et l’impact sur les océans aussi proche que possible de zéro ».

L’usine de Martin ne laisse toutefois pas l’air et le sol en paix, et son exploitation coûte cher. Pour garder les poissons en vie, il a besoin d’un système de traitement des eaux de la taille de celui d’une petite ville ; l’électricité pour l’alimenter provient du charbon.

Martin recycle près de 85 % de l’eau dans ses cuves. Le reste, dense en ammoniaque et en déchets de poisson, est évacué vers la station d’épuration locale, tandis que de gros volumes de déchets solides vont à la décharge. Pour remplacer l’eau perdue, il faut pomper plus de 1 million de mètres cubes par jour dans un aquifère souterrain.

Martin voudrait recycler 99 % de l’eau et produire son électricité à faible émission de carbone grâce à la méthanisation des déchets. Des objectifs qui devront attendre quelques années avant d’être atteints. Et si, pour Martin, l’avenir passe par les systèmes de recyclage, peu d’entreprises recourent pour l’heure aux bassins à terre.

Open Blue, la plus vaste ferme aquacole en pleine mer du monde, se situe à 13 km au large de la côte du Panamá. Là, des cages à poissons sont sorties de l’eau avant leur nettoyage. Au sommet de chaque cage, un plongeur pompe de l’air comprimé dans le caisson central pour faire remonter la structure. L’avenir de notre alimentation pourrait passer par ces fermes marines. © Brian Skerry

Open Blue, la plus vaste ferme aquacole en pleine mer du monde, se situe à 13 km au large de la côte du Panamá. Là, des cages à poissons sont sorties de l’eau avant leur nettoyage. Au sommet de chaque cage, un plongeur pompe de l’air comprimé dans le caisson central pour faire remonter la structure. L’avenir de notre alimentation pourrait passer par ces fermes marines. © Brian Skerry

À 13 km des côtes du Panamá, c’est la solution opposée qu’a choisie Brian O’Hanlon. Le président d’Open Blue et moi sommes étendus au fond d’une énorme cage à poissons en forme de losange, à 20 m sous la surface bleu cobalt de la mer des Caraïbes.

Nous regardons la lente et hypnotique giration de 40 000 cobias au-dessus de nous. Les bulles échappées de nos détendeurs s’élèvent à leur rencontre. À la différence des tilapias de Martin ou même des saumons d’un parc commercial, ces jeunes individus de 4 kg disposent de beaucoup d’espace.

O’Hanlon, 34 ans, a grandi à New York. Ses parents et grands-parents vendaient déjà du poisson. Dans les années 1990, l’effondrement de la pêche à la morue dans l’Atlantique Nord et les taxes à l’importation sur le saumon norvégien ont eu raison de l’affaire familiale. Son père et ses oncles ne cessaient de dire que le poisson d’élevage était le futur de la filière.

C’est ainsi que, dès l’adolescence, O’Hanlon s’est mis à élever des vivaneaux campêche dans une cuve géante, dans la cave de la maison familiale. Aujourd’hui, il dirige la plus grande ferme de pleine mer du monde : 200 employés, un grand incubateur à terre et une flottille de bateaux orange desservant une douzaine de cages géantes d’une capacité totale de 1 million de cobias.

Les éleveurs apprécient le taux de reproduction explosif de ce poisson. Comme le saumon, il est rempli des bons acides gras oméga-3. L’an dernier, O’Hanlon en a expédié 800 t dans des restaurants raffinés de tous les États-Unis. Il espère doubler ce chiffre l’an prochain et finir par dégager des profits.

En pleine mer, les coûts d’entretien et d’exploitation sont élevés. Les fermes à saumons sont le plus souvent installées dans des baies protégées, à proximité du rivage. Or les vagues qui passent par-dessus les cages de Brian O’Hanlon peuvent mesurer jusqu’à 6 m de haut ; et ce brassage évite la pollution et les maladies.

Ici, non seulement le taux de remplissage des cages est très inférieur à celui d’une ferme à saumons ordinaire, mais, immergées en eau profonde, celles-ci sont constamment lavées par le courant.

Un plongeur prélève un cobia de 5 kg dans l’un des douze parcs d’Open Blue. Ceux-ci pourraient contenir des centaines de milliers de poissons chacun. Mais, moins peuplés et mieux balayés par les eaux que les parcs à saumons proches des côtes, ils polluent peu. Le cobia produit une huile aussi saine que le saumon. © Brian Skerry

Un plongeur prélève un cobia de 5 kg dans l’un des douze parcs d’Open Blue. Ceux-ci pourraient contenir des centaines de milliers de poissons chacun. Mais, moins peuplés et mieux balayés par les eaux que les parcs à saumons proches des côtes, ils polluent peu. Le cobia produit une huile aussi saine que le saumon. © Brian Skerry

Jusqu’à présent, O’Hanlon n’a pas eu besoin de traiter ses cobias avec des antibiotiques, et les chercheurs de l’université de Miami n’ont pas détecté de traces de déchets de poissons à l’extérieur de ses cages. Leur hypothèse est que ces détritus, une fois dilués, sont dévorés par du plancton sous-alimenté, les eaux du large étant pauvres en nutriments.

« C’est le futur, assure O’Hanlon une fois que nous avons regagné son skiff orange. Voilà ce que cette industrie devra faire pour continuer sa croissance, notamment sous les tropiques… Les systèmes de recyclage comme celui de Bill Martin ne produiront jamais assez de biomasse, ajoute-t-il. Il leur est impossible de monter en puissance en proportion de la demande. C’est comme pour l’engraissement industriel du bœuf : vous vous retrouvez à entasser tant de poissons que vous essayez seulement de les maintenir en vie. Vous ne leur fournissez pas ce qui serait le meilleur environnement possible. »

Que vous éleviez des poissons dans une cage, au large, ou dans une cuve filtrée, à terre, vous devez les nourrir. Les poissons présentent cependant un gros avantage sur les animaux terrestres : ils réclament bien moins de nourriture en raison de leur sang froid et, parce qu’ils évoluent dans un environnement liquide, ils n’ont pas à dépenser d’énergie pour combattre la gravité.

Il faut environ 1 kg d’aliments pour produire 1 kg de poisson d’élevage ; mais il en faut 2 pour produire 1 kg de poulet, 3 pour 1 kg de porc, et près de 7 pour 1 kg de bœuf.

En tant que source de protéines animales susceptible de subvenir aux besoins de 9 milliards d’individus tout en puisant le moins possible les ressources de la Terre, l’aquaculture constitue un bon pari d’avenir – en particulier pour l’élevage de poissons omnivores tels que le tilapia, la carpe et le poisson-chat.

Les diverses sources de protéines animales de notre régime alimentaire pèsent de façon différente sur les ressources naturelles. Le « taux de conversion alimentaire » évalue la quantité de nourriture nécessaire pour gagner 1 kg de masse corporelle. Selon cette mesure, il est environ sept fois plus efficace d’élever du saumon que du bœuf. © Virginia W. Mason et Jason Treat, équipe du NGM

Les diverses sources de protéines animales de notre régime alimentaire pèsent de façon différente sur les ressources naturelles. Le « taux de conversion alimentaire » évalue la quantité de nourriture nécessaire pour gagner 1 kg de masse corporelle. Selon cette mesure, il est environ sept fois plus efficace d’élever du saumon que du bœuf. © Virginia W. Mason et Jason Treat, équipe du NGM

Cependant, certains poissons d’élevage prisés des consommateurs aisés ont un inconvénient : ce sont des carnivores voraces. Le cobia est un bon animal d’élevage car sa croissance est rapide.

À l’état sauvage, son régime est constitué de petits poissons ou de crustacés procurant un mélange parfait de nutriments (dont les oméga-3, chers aux cardiologues). Mais les éleveurs de cobias les nourrissent avec des boulettes contenant jusqu’à 25 % de farine de poisson et 5 % d’huile de poisson – le reste étant surtout des céréales.

La farine et l’huile proviennent de poissons fourrage tels que les sardines ou les anchois qui forment d’énormes bancs au large des côtes sud-américaines du Pacifique.

Ces réserves de poissons figurent parmi les plus grandes du monde. Mais elles pourraient s’effondrer de façon spectaculaire. La part de l’aquaculture dans la capture de poissons fourrage a presque doublé depuis 2000. Elle engloutit près de 70 % de la production mondiale de farine et 90 % de l’huile de poisson.

Le marché est si tendu que de nombreux pays envoient des navires en Antarctique pour y récolter plus de 200 000 t par an de petit krill, une source alimentaire majeure pour les manchots, les phoques et les baleines.

Même si la plus grande partie du krill se retrouve dans des produits pharmaceutiques, les détracteurs de l’aquaculture voient là un délire écologique : on siphonne le bas de la chaîne alimentaire pour produire en masse des tranches de protéines relativement bon marché.

Pour leur défense, les aquaculteurs sont devenus plus efficaces. Ils élèvent des poissons omnivores comme le tilapia et utilisent des aliments contenant du soja et d’autres céréales. L’alimentation pour saumons ne contient que 10 % de farine de poisson. Et la quantité de poissons fourrage utilisée par kilo produit a chuté de près de 80 % par rapport à il y a quinze ans.

Cette quantité pourrait diminuer bien davantage, avance Rick Barrows, qui développe depuis trente ans des aliments pour poissons dans son laboratoire du département de l’Agriculture des États-Unis (USDA), à Bozeman, dans le Montana.

« Les poissons n’ont pas besoin de manger de farine de poisson, assène-t-il. Ils ont besoin de nutriments. Depuis douze ans, nous nourrissons des truites arc-en-ciel avec un régime essentiellement végétarien. L’aquaculture pourrait sortir de l’alimentation à base de farine de pois- son si elle le voulait. »

Remplacer l’huile de poisson s’avère plus délicat, car elle contient ces fameux acides gras oméga-3. Dans la mer, ceux-ci sont produits par les algues, puis transmis le long de la chaîne alimentaire, se concentrant de plus en plus en cours de route.

Des firmes productrices d’aliments pour l’aquaculture ont déjà commencé à extraire les oméga-3 directement des algues, selon le processus utilisé pour enrichir des œufs et du jus d’orange aux oméga-3.

Et il existerait une solution encore plus rapide, selon Rosamond Naylor, de l’université Stanford : modifier génétiquement de l’huile de colza pour produire des niveaux élevés d’oméga-3.

Au final, trouver comment nourrir le poisson d’élevage pourrait s’avérer plus crucial pour la planète que de savoir où l’élever. « Ce n’est pas parce qu’on commençait à manquer d’espace sur les zones côtières qu’est née l’idée de se déplacer en pleine mer et sur terre », explique Stephen Cross, de l’université de Victoria (Canada), qui a été consultant pour l’industrie aquacole pendant des décennies.

Même si la pollution des fermes à saumons côtières a terni la réputation de toute l’industrie, dit-il, celles-ci sont dorénavant dix à quinze fois plus productives que dans les années 1980 et 1990, tout en polluant nettement moins. Dans un coin reculé de l’île de Vancouver, Stephen Cross est d’ailleurs en train d’essayer quelque chose de nouveau et d’encore moins néfaste.

Son idée vient de la Chine ancienne. Il y a plus de 1 000 ans, sous la dynastie Tang, les fermiers chinois développèrent dans leurs petites exploitations familiales une polyculture complexe de carpes, cochons, canards et légumes.

Au Bangladesh, Solaiman Sheik montre des écrevisses, un produit d’exportation lucratif, pêchées dans le petit étang de son père. La famille y élève aussi des poissons et, à la saison sèche, du riz fertilisé par leurs déchets. Cette polyculture a permis de tripler la production, avec des effets environnementaux limités. © Jim Richardson

Au Bangladesh, Solaiman Sheik montre des écrevisses, un produit d’exportation lucratif, pêchées dans le petit étang de son père. La famille y élève aussi des poissons et, à la saison sèche, du riz fertilisé par leurs déchets. Cette polyculture a permis de tripler la production, avec des effets environnementaux limités. © Jim Richardson

Le fumier des canards et des cochons servait à fertiliser les algues de la mare, mangées par les carpes. Puis celles-ci étaient transférées dans les rizières inondées, où, omnivores, elles gobaient les insectes nuisibles et les herbes, et fertilisaient le riz avant de se changer à leur tour en nourriture.

Cette polyculture « carpe et rizière » a formé la base du régime poisson-riz de la Chine traditionnelle, nourrissant des millions de Chinois pendant des siècles. Elle reste pratiquée sur plus de 3 millions d’hectares de rizières dans le pays.

Stephen Cross a mis au point une polyculture dans un fjord de la côte de Colombie- Britannique. Il nourrit une seule espèce, la morue charbonnière, un long poisson robuste originaire du Pacifique Nord.

Un peu en aval du courant, il a suspendu des paniers remplis de coques, d’huîtres, de pétoncles et de moules, qui se nourrissent des petites déjections du poisson. À côté des paniers, Cross fait pousser de longues rangées de laminaires sucrées, des plantes aquatiques utilisées dans les soupes et les sushis, ainsi que pour la production de bioéthanol. Elles filtrent encore plus l’eau, transformant presque tout résidu de nitrate et de phosphore en tissu végétal.

Au fond de la mer, à 25 m sous les parcs à poissons, des holothuries – mets de choix en Chine et au Japon – aspirent les déchets organiques plus lourds laissés par les autres espèces. Selon Cross, son système pourrait être adapté dans les fermes existantes et servir de filtre à eau géant, générant plus de nourriture et de profit.

 À l’aube, sur la côte de la province chinoise du Fujian, des cultivateurs d’algues travaillent à leurs champs aquatiques. Avec ce type de ferme, la Chine produit un supplément de 12 millions de tonnes de nourriture par an – sans terre, ni eau, ni engrais, à l’exception des effluents côtiers. Les océans recouvrent 71 % de la surface du globe mais, pour l’heure, fournissent moins de 2 % de notre alimentation. © George Steinmetz

À l’aube, sur la côte de la province chinoise du Fujian, des cultivateurs d’algues travaillent à leurs champs aquatiques. Avec ce type de ferme, la Chine produit un supplément de 12 millions de tonnes de nourriture par an – sans terre, ni eau, ni engrais, à l’exception des effluents côtiers. Les océans recouvrent 71 % de la surface du globe mais, pour l’heure, fournissent moins de 2 % de notre alimentation. © George Steinmetz

Perry Raso possède, lui, 12 millions d’animaux aquatiques, qu’il ne nourrit pas. Installé à Matunuck, sur la côte de l’État américain de Rhode Island, il donne quant à lui dans la monoculture.

Raso est ostréiculteur et fait figure de représentant d’une nouvelle génération d’éleveurs de coquillages. Un élément-clé de la durabilité est de se nourrir au plus bas dans la chaîne alimentaire. Les coquillages sont juste un cran au-dessus du fond. Outre le fait qu’ils sont sains, peu gras et riches en oméga-3, ils nettoient l’eau des excès de nutriments.

Raso a démarré sa ferme durant sa dernière année d’université et a rapidement commencé à écouler ses huîtres sur les marchés locaux. Il fournit maintenant 800 personnes par jour en été au Matunuck Oyster Bar.

Parallèlement, l’université de Rhode Island l’envoie comme enseignant en Afrique, où l’aquaculture est en train d’exploser et où la population a désespérément besoin de protéines saines et abordables.

À quelques centaines de kilomètres plus au nord, dans les eaux claires et glaciales de Casco Bay, deux marins du Maine, Paul Dobbins et Tollef Olson, sont encore descendus d’un cran dans la chaîne alimentaire.

En 2009, ils ont lancé la première ferme commerciale de kelp aux États-Unis. Ils ont démarré avec 900 m linéaires de cette longue algue brune. L’an passé, ils en ont cultivé 9 km. Ils récoltent trois espèces, qui peuvent gagner jusqu’à 13 cm par jour, même en hiver.

Leur entreprise vend le kelp fraîchement congelé comme salade hautement nutritive, pour les restaurants, les écoles et les hôpitaux de la côte. Des délégations venues d’Asie, où l’industrie des algues pèse 3,6 milliards d’euros, ont visité la ferme.

Alors, vive le kelp dans toutes les assiettes ? « Nous l’appelons le légume vertueux, raconte Dobbins, parce que nous pouvons créer un produit alimentaire nutritif, sans terre arable, sans eau douce, sans engrais et sans pesticides, tout en participant au nettoyage de l’océan. Je pense que l’océan donnerait sa bénédiction. »

Joel K. Bourne

 Commentaires