Les sols fertiles d’Afrique peuvent-ils nourrir la planète ?

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Au Liberia, une employée arrose des jeunes plants de palmiers à huile. Les responsables gouvernementaux espèrent que les 35 000 emplois promis par Sime Darby, le géant malaisien de l’huile de palme, permettront d’apaiser les tensions dans un pays ravagé par la guerre. © Robin Hammond

Au Liberia, une employée arrose des jeunes plants de palmiers à huile. Les responsables gouvernementaux espèrent que les 35 000 emplois promis par Sime Darby, le géant malaisien de l’huile de palme, permettront d’apaiser les tensions dans un pays ravagé par la guerre. © Robin Hammond

Pourquoi de grands groupes agricoles convoitent le continent où l’on souffre le plus de la faim.

Le gros tracteur est arrivé sans prévenir. Il a d’abord écrasé les bananiers. Puis le maïs. Puis les haricots, les patates douces et le manioc.

En quelques minutes, dans un nuage de poussière, le lopin de terre d’un demi-hectare situé près de Xai-Xai, au Mozambique, qui avait nourri Flora Chirime et ses cinq enfants pendant des années, était ravagé par une entreprise chinoise.

Une exploitation agricole de 20 000 ha s’installait dessus – un damier vert et marron recouvrant une vaste partie du delta du fleuve Limpopo.

« Personne ne m’a prévenue, s’étrangle Flora, 45 ans. Un beau jour, j’ai vu le tracteur en train de tout écraser dans mon champ. Aucun de ceux qui ont perdu leur machamba n’ont été indemnisés ! »

Selon des ONG locales, la Wanbao Africa Agricultural Development Company a privé de leurs terres et de leurs moyens de subsistance des milliers de personnes – et ce, avec la bénédiction du gouvernement mozambicain, qui néglige depuis longtemps les droits fonciers des agriculteurs.

Ceux d’entre eux qui ont réussi à décrocher des emplois sur l’exploitation géante travaillent sept jours sur sept, sans rémunération des heures supplémentaires. Un porte-parole de la Wanbao a réfuté ces accusations et souligné que son entreprise enseignait la riziculture aux paysans locaux.

Le cas de Flora Chirime est loin d’être isolé. Il illustre la volonté surprenante de transformer l’Afrique subsaharienne – qui a toujours été l’une des régions du monde les plus touchées par la faim – en l’un des nouveaux greniers de la planète.

Depuis 2007, les prix quasi record du maïs, du soja, du blé et du riz ont déclenché une ruée mondiale vers les terres arables.Des investisseurs se pressent pour louer ou acheter des terrains dans des pays où le mètre carré est bon marché, le gouvernement conciliant et la propriété foncière souvent bafouée.

La plupart de ces transactions se déroulent en Afrique, l’une des rares régions sur Terre disposant encore de millions d’hectares de terre en jachère et d’abondantes réserves d’eau pour l’irrigation.

Bananalandia, une entreprise de 1 400 ha implantée près de Maputo, au Mozambique, a amélioré la vie de la population locale. La société, qui emploie 2 800 ouvriers, a construit des routes et des écoles. Et a fait du pays un exportateur de bananes. © Robin Hammond

Bananalandia, une entreprise de 1 400 ha implantée près de Maputo, au Mozambique, a amélioré la vie de la population locale. La société, qui emploie 2 800 ouvriers, a construit des routes et des écoles. Et a fait du pays un exportateur de bananes. © Robin Hammond

Le continent présente aussi le plus grand « écart de rendement » de la planète : quand les producteurs de maïs, de blé et de riz aux États-Unis, en Chine et dans les pays de la zone euro obtiennent quelque 6 t de céréales par hectare, les paysans d’Afrique subsaharienne n’en produisent que 1 t en moyenne.

Ce rendement équivaut à peu près à celui que les paysans romains obtenaient, les bonnes années, sous le règne de César.

Avec son cocktail d’engrais, d’irrigation et de semences à haut rendement, la révolution verte a plus que doublé la production de céréales mondiale entre 1960 et 2000. Malgré plusieurs tentatives, elle n’a jamais éclos sur le continent noir.

En cause : la médiocrité des infrastructures, le manque de débouchés, la faiblesse de la gouvernance et les guerres civiles fratricides qui ont ravagé l’Afrique postcoloniale.

Un grand nombre de ces obstacles sont en train de tomber. L’économie de l’Afrique subsaharienne a connu une croissance soutenue d’environ 5 % par an au cours des dix dernières années, devançant celles de l’Union européenne et des États-Unis.

Les dettes nationales diminuent et les élections pacifiques se multiplient. Après n’avoir pratiquement rien investi dans l’agriculture africaine pendant vingt-cinq ans, la Banque mondiale et les pays donateurs ont rectifié le tir.

Le continent se transforme en laboratoire où tester de nouvelles méthodes de production alimentaire. Selon certains spécialistes, si les agriculteurs africains parvenaient à obtenir ne serait-ce que 4 t de céréales par hectare en utilisant la technologie existante – soit un rendement multiplié par quatre, ce qui reste une gageure –, ils pourraient non seulement mieux se nourrir, mais aussi exporter leur excédent de denrées. Cela leur permettrait d’obtenir les liquidités dont ils ont tant besoin, tout en contribuant à nourrir la planète.

Il est certain qu’il s’agit là d’une vision optimiste de l’avenir. La Thaïlande exporte actuellement davantage de produits agricoles que tous les pays subsahariens réunis, et le spectre du réchauffement climatique menace de porter un coup aux rendements africains.

Une famille récolte du blé sur les hauts plateaux éthiopiens, où la famine peut sévir. Les petits paysans ont suivi des formations pour gagner en efficacité, mais les rendements des champs de blé du pays sont encore inférieurs d’un tiers à la moyenne mondiale. © Robin Hammond

Une famille récolte du blé sur les hauts plateaux éthiopiens, où la famine peut sévir. Les petits paysans ont suivi des formations pour gagner en efficacité, mais les rendements des champs de blé du pays sont encore inférieurs d’un tiers à la moyenne mondiale. © Robin Hammond

Mais la question la plus épineuse est la suivante : qui cultivera la terre dans l’Afrique de demain? Des paysans pauvres comme Flora, qui cultivent des parcelles d’un demi-hectare et représentent environ 70 % de la population active du continent ? Ou bien des géants industriels comme Wanbao, qui gèrent d’immenses exploitations calquées sur celles du Middle West américain ?

Les organisations humanitaires qui luttent contre la faim dans le monde et défendent les droits des paysans considèrent que les transactions foncières opérées par les grands groupes relèvent du « néocolonialisme » et de l’« agro-impérialisme ».

Mais des experts en développement agricole estiment que l’afflux massif de fonds, d’infrastructures et de technologie privés peut catalyser le développement de ces zones rurales défavorisées – à condition que grandes exploitations et petits paysans puissent travailler ensemble.

Pour Gregory Myers, de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), la solution est de protéger les droits fonciers de la population.

« Si vous écriviez une lettre à Dieu en lui demandant le meilleur sol et les conditions climatiques idéales pour le cultiver, c’est ce qu’il vous enverrait », plaisante Miguel Bosch. Cet agronome argentin dirige Hoyo Hoyo, une exploitation de soja de près de 10 000 ha située dans le nord du Mozambique. « C’est un paradis pour les cultivateurs. J’ai pratiqué l’agriculture au Brésil et en Argentine pendant de nombreuses années et je n’ai jamais vu un sol pareil. »

L’ancienne colonie portugaise s’est retrouvée au cœur de la ruée vers les terres africaines en raison de l’abondance de sols fertiles, de l’explosion de la demande de soja et de riz, et de la disposition du gouvernement à conclure de grosses transactions foncières.

En 2013, le pays était le troisième le plus pauvre de la planète, près de la moitié des enfants de moins de 5 ans y souffrant d’un retard de croissance dû à la malnutrition. La découverte récente de gisements de charbon et de gaz naturel de première qualité dans le Nord, qui s’ajoutent à d’autres concessions minières et forestières, modifie peu à peu le cours de son destin.

La pression pour exploiter ces hydrocarbures a donné un coup de fouet à l’économie du Mozambique, qui a progressé d’environ 7 % en 2013. D’énormes projets d’infrastructures voient le jour, dont un grand nombre sont financés par des emprunts réalisés auprès de pays tels que le Japon, la Chine ou le Portugal, désireux de s’attirer les bonnes grâces des dirigeants politiques et d’avoir leur part du gâteau.

En 2013, le président Armando Guebuza a rendu une visite d’une semaine au nouveau président chinois avec une liste de futurs projets d’un montant de plus de 7 milliards d’euros.

Depuis 2004, quelque 2,5 millions d’hectares ont été loués à des investisseurs, tant étrangers que nationaux, pour une diversité d’usages allant des produits forestiers à la canne à sucre en passant par les biocarburants.

Cela représente environ 7 % des terres arables du pays, ce qui est parmi les taux les plus élevés d’Afrique. Mais les 24 millions de Mozambicains, dont plus de la moitié vivent encore avec moins de 1 euro par jour, profitent peu de cette manne.

Une famille récolte du blé sur les hauts plateaux éthiopiens, où la famine peut sévir. Les petits paysans ont suivi des formations pour gagner en efficacité, mais les rendements des champs de blé du pays sont encore inférieurs d’un tiers à la moyenne mondiale. © Robin Hammond

Une famille récolte du blé sur les hauts plateaux éthiopiens, où la famine peut sévir. Les petits paysans ont suivi des formations pour gagner en efficacité, mais les rendements des champs de blé du pays sont encore inférieurs d’un tiers à la moyenne mondiale. © Robin Hammond

Signer un accord avec un représentant du ministère dans un hôtel huppé de Maputo est la partie la plus facile du business. Faire fonctionner et fructifier une immense exploitation agricole au milieu de voisins souvent hostiles est tout à fait différent.

Hoyo Hoyo, situé à Gurué, la première région productrice de soja du pays, était censé servir de modèle à la nouvelle agriculture africaine. Au lieu de cela, l’entreprise est devenue le symbole des transactions qui tournent mal.

En 2009, l’administration du Mozambique a loué les 10 000 ha d’une ferme d’État abandonnée à une société portugaise ayant des liens avec le gouvernement. Mais les villageois cultivaient ces terres pour nourrir leur famille depuis des années.

Quand les directeurs ont débarqué du Portugal, ils ont rencontré les chefs du village et leur ont promis des terres deux fois plus grandes ailleurs, ainsi qu’une école, une clinique et de nouveaux puits.

Peu de ces promesses ont été tenues. L’école et la clinique n’ont jamais été construites ; la société s’est contentée d’acheter une ambulance pour transporter les malades vers un hôpital de Gurué, à une heure de route.

Seuls une quarantaine d’hommes ont décroché des emplois mal payés de gardiens ; des centaines d’autres ont été déplacés. Ceux qui ont reçu des terrains ont découvert qu’ils étaient loin de chez eux, marécageux et envahis par la végétation.

Les villageois déplacés, qui ont survécu à seize années de guerre, sont pauvres, mais loin d’être impuissants. Peu après que les Portugais ont obtenu le bail d’Hoyo Hoyo, le matériel a commencé à tomber en panne.

Par mystère, les tracteurs importés des États-Unis ne parvenaient plus à démarrer. Je demande à un paysan qui travaille non loin quel était le problème. « Je ne comprends pas, répond-il avec un sourire entendu. C’est peut-être de la sorcellerie. »

Le conflit à Hoyo Hoyo est dérisoire par rapport à ce qui se profile à l’horizon. En 2009, le gouvernement du Mozambique a signé un accord avec le Brésil et le Japon pour mettre sur pied un mégaprojet agricole baptisé ProSavana.

Celui-ci rendrait près de 14 millions d’hectares situés au nord du pays disponibles pour la production de soja à l’échelle industrielle. Le projet – qui serait la plus grande transaction foncière de ce type jamais réalisée – s’inspire d’un programme nippo-brésilien qui a transformé les prairies du Cerrado brésilien en l’une des plus grandes régions d’exportation de soja du monde, les récoltes servant essentiellement à alimenter le bétail en Europe et en Chine.

Dans le port de Berbera, au Somaliland, moutons et chèvres sont embarqués sur un cargo à destination de l’Arabie saoudite. Ce pays importe 80 % de ses denrées alimentaires et la consommation de viande devrait y augmenter dans la prochaine décennie. © Robin Hammond

Dans le port de Berbera, au Somaliland, moutons et chèvres sont embarqués sur un cargo à destination de l’Arabie saoudite. Ce pays importe 80 % de ses denrées alimentaires et la consommation de viande devrait y augmenter dans la prochaine décennie. © Robin Hammond

D’une superficie équivalente au quart de la France métropolitaine, le terrain serait parsemé, çà et là, d’exploitations de 10 000 ha gérées par des entreprises agroalimentaires brésiliennes et de centres techniques dans lesquels les paysans locaux apprendraient à améliorer leurs rendements de manioc, de haricots, de légumes et de soja.

C’était du moins le projet initial. Mais, quand des agriculteurs brésiliens ont visité la région en 2013, ils sont tombés de haut.

« Ils ont vu des terres de bonne qualité, mais avec plein de villages dessus, raconte Anacleto Saint Mart, qui travaille avec des agriculteurs de la région pour l’ONG américaine TechnoServe. La situation était très différente de celle qui leur avait été décrite au Brésil. »

D’après des experts en développement qui ont étudié de près les cartes, la majeure partie de la région est déjà louée pour l’exploitation minière ou forestière, protégée au titre de réserve naturelle ou cultivée par des paysans locaux. Seuls quelque 950 000 ha sont actuellement inusités, et ce sont les terres les moins propices à l’agriculture.

« À qui profiterait le projet ProSavana ? », demande Devlin Kuyek, membre de l’ONG Grain, qui a été la première à attirer l’attention du public sur l’accroissement des investissements privés dans les terres arables.

« Ces terrains sont cultivés par de petits paysans et [pourtant] le gouvernement les confie à des sociétés. Je suis sûr que certaines d’entre elles ont de bonnes intentions, mais elles tirent tout de même avantage des bas salaires et du prix peu élevé de la terre. L’agriculture industrielle ne fera que renforcer l’exploitation [des populations locales]. »

S’ils bénéficient de mesures favorables, les petits paysans peuvent être extrêmement productifs, fait remarquer Kuyek, citant l’exemple des riziculteurs vietnamiens ou des producteurs laitiers kenyans, qui fournissent plus de 70 % du lait du pays.

Rien qu’en garantissant aux femmes – qui représentent la majorité des agriculteurs africains – le même accès à la terre, au crédit et aux engrais que les hommes, on pourrait augmenter de 30 % la production des denrées alimentaires. Mais le gouvernement mozambicain n’a pas la même vision des choses.

Le recours aux engrais, à l'irrigation et à des semences améliorées a permis à l'Inde et à d'autres pays émergents d'accroître leur productivité agricole. Mais cette révolution verte n'a jamais pris racine en Afrique, où les rendements ont à peine augmenté depuis les années 1960. Moins de 5 % des terres arables d'Afrique subsaharienne sont irriguées. Avec l'urbanisation rapide du continent, ce système alimentaire, déjà sous tension, va perdre des agriculteurs et gagner un nombre ahurissant de consommateurs. Mais, grâce à des techniques agricoles modernes et à des aides financières pour les fermiers, ce grenier potentiel pourrait à la fois se nourrir et exporter son excédent. © Carte du NGM

Le recours aux engrais, à l’irrigation et à des semences améliorées a permis à l’Inde et à d’autres pays émergents d’accroître leur productivité agricole. Mais cette révolution verte n’a jamais pris racine en Afrique, où les rendements ont à peine augmenté depuis les années 1960. Moins de 5 % des terres arables d’Afrique subsaharienne sont irriguées. Avec l’urbanisation rapide du continent, ce système alimentaire, déjà sous tension, va perdre des agriculteurs et gagner un nombre ahurissant de consommateurs. Mais, grâce à des techniques agricoles modernes et à des aides financières pour les fermiers, ce grenier potentiel pourrait à la fois se nourrir et exporter son excédent. © Carte du NGM

Si la production des petits paysans s’est améliorée au cours des dernières années, 37 % de la population est toujours sous­alimentée, et le Sud du pays est frappé par la sécheresse et les inondations. Les politiques pensent que la solution passe par des exploitations de plus grande envergure.

« Je conçois ProSavana et la région de la vallée du Zambèze comme l’épicerie nationale, expose Raimundo Matule, directeur de l’économie au ministère de l’Agriculture. Je n’envisage pas d’immenses exploitations comme au Brésil, mais davantage de fermes de taille moyenne, de 3 à 10 ha. Les Brésiliens ont un savoir­faire, une technologie et du matériel que nous pouvons adapter à des structures plus modestes. Si ProSavana ne contribue pas à une meilleure sécurité alimentaire, l’opération n’aura pas le soutien du gouvernement. »

À quelques kilomètres de piste raboteuse d’Hoyo Hoyo, une exploitation de soja dirigée par un instituteur à la retraite offre un bon exemple de compromis. Armando Afonso Catxava occupait son temps libre à faire pousser des légumes sur un petit lopin de terre qui, au fil des ans, s’est agrandi sur 26 ha.

Il cultive maintenant du soja en tant que sous­traitant d’une nouvelle société, African Century Agriculture, qui lui fournit les semences et assure le sarclage mécanique. En contrepartie, il vend son soja à l’entreprise à un prix fixé à l’avance, minoré du coût des services dont il bénéficie. Jusqu’à présent, cet accord a profité aux deux parties.

« Les exploitations de taille moyenne sont la clé du succès, estime Catxava. Les grandes occupent une superficie trop importante et privent de place la population. Si tous les habitants disposaient de 5 ha de soja, ils gagneraient de l’argent et ne perdraient pas leur terre. »

Ce type de partenariat a donné de bons résultats avec des sous­traitants de volaille et de cultures à haute valeur ajoutée, comme le tabac et le maïs miniature biologique destiné à l’Europe. Actuellement, les agriculteurs mozambicains commencent à cultiver du soja comme fourrage pour alimenter le secteur du poulet, en pleine expansion.

Rachel Grobbelaar, une Zimbabwéenne grande et robuste, a quitté une bonne situation dans le quartier financier de Londres pour diriger African Century. Elle gère près de 1 000 ha avec plus de 900 sous-traitants – un mélange de petits paysans et de producteurs de taille moyenne.

Les experts de la société rendent visite aux paysans sept fois par saison ; ils leur apprennent les bases de l’agriculture de conservation et leur conseillent d’améliorer les rendements en utilisant des traitements de semences bon marché plutôt que des engrais coûteux.

« Hier, je suis allée voir l’un de nos petits paysans, sur la montagne. Il a obtenu 2,4 t à l’hectare, dit Grobbelaar au sujet de la récolte de l’an dernier – soit plus du double du rendement moyen. Il n’en croyait pas ses yeux ! Il a réalisé un bénéfice de 37 000 meticals (environ 850 euros). C’est beaucoup. Je suis très favorable au système de sous-traitance agricole en Afrique. Les exploitations industrielles donnent peut-être du travail aux cultivateurs de la région, mais elles accaparent leurs terres et leur versent généralement le salaire minimum. Je pense sincèrement qu’il est possible d’accroître la production avec ce nouveau modèle. »

En Éthiopie, Ajiem Ogalla, 11 ans, glane de l’awieo, un arbuste comestible, au milieu d’un champ de maïs planté par la société indienne Karuturi Global. Après avoir déplacé des villageois et abattu des forêts primaires, l’entreprise est au bord de la faillite. © Robin Hammond

En Éthiopie, Ajiem Ogalla, 11 ans, glane de l’awieo, un arbuste comestible, au milieu d’un champ de maïs planté par la société indienne Karuturi Global. Après avoir déplacé des villageois et abattu des forêts primaires, l’entreprise est au bord de la faillite. © Robin Hammond

Quand elles sont bien gérées, les grandes exploitations peuvent bénéficier aux populations locales. Il y a quatorze ans, Dries Gouws, ancien chirurgien en Zambie, a planté 12 ha de bananiers sur une citronneraie en faillite des environs de Maputo.

Progressivement, l’exploitation est devenue ce qu’il appelle « Bananalandia ». Avec ses 1 400 ha, c’est la plus grande bananeraie du Mozambique, et l’un des premiers employeurs du pays, avec 2 800 ouvriers permanents. La plantation de Gouws a transformé le Mozambique d’importateur en exportateur de bananes.

À mesure que l’exploitation grandissait, l’entrepreneur a pavé des routes, creusé des puits, construit une école et une clinique. Il a aussi posé 55 km de lignes électriques pour alimenter son système d’irrigation et les villages environnants où vivent ses employés. Les moins bien rémunérés touchent 10 % de plus que le salaire minimum ; les conducteurs de tracteurs et les managers gagnent plus du double.

Dries Gouws croit à l’association d’exploitations de diverses tailles: les petits fermiers élèvent du bétail et cultivent leurs parcelles pour conserver fierté et sécurité tandis que les grandes propriétés fournissent les routes, l’électricité et les infrastructures manquantes.

Elles offrent aussi un emploi à certains agriculteurs, d’autres subvenant eux-mêmes à leurs besoins. Selon Gouws, le secret pour que les entreprises agricoles gagnent la confiance des communautés locales est simple : il faut tenir parole.

« J’ai installé cette ligne électrique pour le village, indique-t-il alors que nous nous dirigeons vers un hameau de huttes situé au milieu de la bananeraie. On ne m’a jamais demandé de le faire et on ne s’attendait pas à ce que je le fasse. Mais, en fin de compte, sans vouloir faire de philosophie, on veut rendre ce monde meilleur, non ? Tout ne se résume pas à l’argent. »

Qu’on ne s’y trompe pas : c’est bien l’argent – et non la noble ambition de nourrir la planète – qui sous-tend la compétition pour les terres arables africaines.

Un éleveur de volaille chinois marchande avec des clients à Lusaka, en Zambie. Comme beaucoup d’entreprises agroalimentaires étrangères en Afrique, sa société n’expédie pas les poulets dans son pays d’origine, mais les vend à la population locale ainsi qu’aux 20 000 Chinois qui résident en Zambie. © Robin Hammond

Un éleveur de volaille chinois marchande avec des clients à Lusaka, en Zambie. Comme beaucoup d’entreprises agroalimentaires étrangères en Afrique, sa société n’expédie pas les poulets dans son pays d’origine, mais les vend à la population locale ainsi qu’aux 20 000 Chinois qui résident en Zambie. © Robin Hammond

Récemment, une conférence destinée aux investisseurs agricoles a attiré à New York près de 800 dirigeants financiers du monde entier, gérant une enveloppe globale de 2 150 milliards d’euros. Ils représentaient des fonds de pension géants, des sociétés d’assurances-vie, des fonds spéculatifs, des fonds de placement privés et des fonds souverains.

Ils consacrent environ 5 % du total de leurs actifs aux investissements dans l’agriculture, et ce chiffre devrait tripler au cours de la prochaine décennie. Des experts de la FAO estiment qu’une injection aussi massive de fonds privés, de technologie et d’infrastructures est exactement ce dont l’agriculture mondiale a besoin.

Selon eux, il faudra investir 60 milliards d’euros par an dans l’agriculture des pays en voie de développement pour nourrir 2 milliards de personnes supplémentaires d’ici à 2050.

L’idée est que les bénéfices de ces placements profitent à tous, en assurant la protection des droits fonciers, la prospérité des marchés et l’amélioration de la productivité agricole. « Si nous y parvenons, les investisseurs, les communautés locales et les nations seront gagnants, s’enthousiasme Darryl Vhugen, avocat auprès de Landesa, une ONG qui aide les fermiers défavorisés. C’est inestimable ! »

Je m’arrête devant une maison en terre, en plein cœur du futur projet ProSavana, pour discuter avec Costa Ernesto, un paysan de 35 ans, et sa femme, Cecilia Luis. Ils n’ont jamais entendu parler de ProSavana.

Ils essaient simplement de nourrir leur famille avec 1 ha de maïs et de vendre des piquets de bambou en complément de revenu. Leurs cinq enfants ont de 6 mois à 11 ans. La plus âgée, Esvalta, broie du maïs avec un pilon aussi grand qu’elle.

Mon guide, qui travaille dans le développement agricole depuis vingt ans, dit que les enfants et les parents ont l’air rachitiques à cause de la malnutrition. Je demande à Ernesto s’il a cultivé suffisamment de maïs pour manger cette année. « Oui », répond-il fièrement. Après quelques encouragements, Cecilia ajoute : « Si on désherbe bien, on produit assez pour toute l’année. »

Deux autres hommes s’approchent pendant notre conversation. Je leur demande s’ils échangeraient leurs petites fermes contre un emploi dans une grande exploitation. Vu leurs vêtements en loques, leurs estomacs gonflés, leurs maisons en terre et leur pauvreté manifeste, la question semble presque déloyale. Oui, répondent-ils sans la moindre hésitation.

« Je prie pour que cela se produise, répond le plus âgé des trois hommes. Parce que j’ai vraiment besoin d’un travail. »

Personne ne sait encore si les futurs cultivateurs du Mozambique ressembleront davantage aux grands exploitants américains qu’aux petits riziculteurs vietnamiens. Mais toutes les parties concernées sont bien d’accord sur une chose : le statu quo est inacceptable.

Joel K. Bourne

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