Le tourisme nucléaire à Tchernobyl

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Ce parc de loisirs devait ouvrir le 1er mai 1986, mais la centrale explosa cinq jours avant. Il est devenu une attraction d’un nouveau type. ©  Gerd Ludwig

Ce parc de loisirs devait ouvrir le 1er mai 1986, mais la centrale explosa cinq jours avant. Il est devenu une attraction d’un nouveau type. © Gerd Ludwig

Abandonnés depuis vingt-huit ans, les alentours de l’ancienne centrale sont désormais envahis par les visiteurs. Nos reporters ont fait le voyage.

Il paraît que cinq sieverts d’irradiation suffisent à tuer un homme. Je suis curieux de voir les chiffres qu’affichera mon dosimètre quand notre minibus entrera dans la zone d’exclusion, cette vaste région mise en quarantaine autour de Tchernobyl.

© Carte du NGM

© Carte du NGM

Alors que des bosquets touffus de pins et de bouleaux bordent la route, notre guide rappelle les consignes : ne pas ramasser de champignons (qui fixent les radionucléides) ; ne pas manger ni fumer en extérieur, pour ne pas ingérer ou inhaler de substances contaminantes.

Quelques minutes plus tard, nous traversons le premier des villages abandonnés. Nous descendons du véhicule pour admirer un petit groupe de chevaux de Przewalski laissés en liberté.

Vingt-huit ans après l’explosion d’un réacteur nucléaire à Tchernobyl, la zone, quasi inhabitée, a été reconquise par la faune sauvage. On y rencontre bisons, sangliers, élans, loups, castors et faucons.

Dans la ville fantôme de Pripiat, des aigles nichent au faîte d’immeubles soviétiques désertés. Les chevaux de Przewalski (une espèce menacée) ont été introduits une décennie après l’accident, quand les radiations ont été considérées comme tolérables, et disposent de plus de 2 500 km2 pour vagabonder.

Je jette un œil à mon dosimètre : 0,19 microsievert par heure (μSv/h), soit une fraction d’un millionième de sievert – l’unité de mesure de l’exposition à la radioactivité. Pas d’inquiétude pour l’instant.

Des touristes, dont certains habitaient près de la centrale nucléaire Fukushima, posent leurs compteurs Geiger contre la structure de confinement de Tchernobyl. © Gerd Ludwig

Des touristes, dont certains habitaient près de la centrale nucléaire Fukushima, posent leurs compteurs Geiger contre la structure de confinement de Tchernobyl. © Gerd Ludwig

Les plus hauts niveaux que j’ai observés jusqu’alors pendant mon voyage vers l’Ukraine l’ont été lors du vol Chicago-Kiev : des pics à 3,5 μSv/h à plus de 12 000 m au-dessus du Groenland, les rayons cosmiques pénétrant à l’intérieur de l’avion et des passagers.

Les scientifiques étudiant Tchernobyl restent divisés sur les effets à long terme des radiations sur la flore et la faune. Jusqu’ici, ceux-ci ont été étonnamment légers. Les braconniers qui s’introduisent dans la zone avec des armes constituent une menace bien plus grave pour les animaux.

Quelques minutes plus tard, nous atteignons Zalesie, ancien village agricole, et nous promenons parmi les maisons vides. Fenêtres brisées, peintures écaillées, plâtre qui s’effrite. Une photo de Lénine tombée sur le plancher d’une maison scrute fixement le vide.

Une poupée d’enfant est accrochée par une corde au mur d’une chambre à coucher – comme si un bourreau l’avait pendue. Au-dehors, une autre poupée est assise à côté d’une poussette déglinguée.

Nous verrons d’autres hommages macabres lors de nos deux jours dans la zone. Des poupées à moitié dévêtues dans des berceaux, des masques à gaz pendus aux arbres – autant de tableaux mis en scène par des visiteurs autorisés ou clandestins, témoignant d’une horreur sourde contrastant avec la tranquillité des lieux.

En poursuivant notre chemin dans la rue principale du village, nous avons la surprise de rencontrer une habitante. Vêtue d’un foulard, d’un chandail rouge et d’une doudoune sans manches, Rosalia est l’une de ceux que l’administration appelle les « réfugiés de retour » – en général, des personnes âgées (des femmes pour l’essentiel) n’en faisant qu’à leur tête et tenant à terminer leur vie là où elles sont nées.

Pilleurs et récupérateurs ont emporté tout ce qui pouvait encore servir ; la nature prend possession du reste. Placée près d’un toboggan, cette poupée évoque le passé de façon angoissante. © Gerd Ludwig

Pilleurs et récupérateurs ont emporté tout ce qui pouvait encore servir ; la nature prend possession du reste. Placée près d’un toboggan, cette poupée évoque le passé de façon angoissante. © Gerd Ludwig

Rosalia semble heureuse de trouver à qui parler. Interrogée par notre guide, elle se sou- vient de temps encore plus rudes. Les environs de Tchernobyl font partie de la région des marais du Pripiat, où furent livrées les batailles les plus sanglantes du front de l’Est pendant la Seconde Guerre mondiale.

Elle se souvient des soldats allemands et de la dureté de la vie sous Staline. « On ne peut pas voir les radiations », explique- t-elle en ukrainien, ajoutant qu’elle ne compte pas avoir d’enfants de toute façon.

enraciné tout au fond de l’âme humaine, quelque chose nous attire vers les sites des plus terribles tragédies – Pompéi, Verdun, Auschwitz, Treblinka –, tous plongés aujourd’hui dans un silence de mort irréel. Mais, en ce XXIe siècle, nous éprouvons une fascination morbide pour les lendemains de cataclysme nucléaire.

Réalisée il y a près d’un siècle, la fission de l’atome s’annonçait comme la plus importante avancée de l’être humain depuis la maîtrise du feu. La libération des forces retenues au sein du noyau atomique devait offrir au monde une énergie quasi illimitée.

Elle fut d’abord utilisée à des fins militaires, mais, après Hiroshima et Nagasaki, on travailla avec acharnement à l’obtention d’une électricité à prix dérisoire qui libérerait le monde de sa dépendance aux énergies fossiles.

Plus d’un demi-siècle a passé. Naguère synonyme de progrès et de triomphe de la technologie, l’atome est désormais associé dans l’opinion aux terreurs de la guerre froide et à la destruction.

Tous les ans, au printemps, des visiteurs font route vers Stallion Gate, au Nouveau-Mexique, pour une journée portes ouvertes sur le site du projet Trinity, là où explosa la première bombe atomique – une répétition de ce qui attendait le Japon.

Courants dans les écoles soviétiques, ces masques à gaz disposés à dessein sur le sol sont une attraction très prisée des touristes. © Gerd Ludwig

Courants dans les écoles soviétiques, ces masques à gaz disposés à dessein sur le sol sont une attraction très prisée des touristes. © Gerd Ludwig

Les visites mensuelles du site d’essai du Nevada où les États-Unis ont fait exploser plus de 1 000 engins nucléaires pendant la guerre froide affichent complet six mois à l’avance.

Et puis, il y a le risque de fusion du cœur d’un réacteur. Depuis 2011, Tchernobyl, lieu de la pire catastrophe survenue dans une centrale nucléaire, est officiellement considéré comme une attraction touristique.

Du tourisme nucléaire… L’idée, née à l’époque de Fukushima, semble absurde. Et c’est ce qui m’a attiré, avec la curiosité de voir des villages et une ville entière abandonnés en urgence et livrés aux caprices de la nature.

À une centaine de kilomètres de là, à Kiev, capitale de l’Ukraine, des semaines de manifestations parfois sanglantes ont débouché en février 2014 sur la fuite du président en exercice et sur l’installation d’un nouveau gouvernement.

En représailles au soulèvement, la Russie a occupé la Crimée, puis massé ses soldats le long de la frontière orientale de l’Ukraine. Tchernobyl en est presque devenu l’endroit le plus sûr du pays !

Ceux qui m’accompagnent dans le minibus ont chacun leurs raisons d’être là. John, un jeune Londonien, s’adonne au « tourisme extrême ». Gavin, d’Australie, et Georg, d’Autriche, travail­ lent à une représentation artistique du phénomène de la quarantaine.

Quand nous entendons ce mot, nous pensons en général aux personnes malades séparées du reste de la population. Ici, c’est la terre elle­même qui est contagieuse.

De tous mes compagnons, le plus étonnant est Anna, une jeune femme réservée, originaire de Moscou, entièrement vêtue de noir. Elle effectue là son troisième séjour à Tchernobyl, et vient de s’inscrire pour un autre, plus tard dans l’année.

« Je suis attirée par les lieux abandonnés et les champs de ruines », confie­t­elle. Surtout, elle aime le silence et la faune sauvage – qui ne l’est ici que de façon tout à fait accidentelle.

Pripiat, près de Tchernobyl, fut désertée après la catastrophe de 1986. La ville est aujourd’hui ouverte aux touristes. Parmi les choses à voir : des poupées disposées de façon troublante par des visiteurs. © Gerd Ludwig

Pripiat, près de Tchernobyl, fut désertée après la catastrophe de 1986. La ville est aujourd’hui ouverte aux touristes. Parmi les choses à voir : des poupées disposées de façon troublante par des visiteurs. © Gerd Ludwig

Dans les premières heures du 26 avril 1986, le réacteur n° 4 de Tchernobyl était à l’arrêt pour une opération de maintenance de routine. L’équipe de nuit menait un test important des systèmes de sécurité – test prévu la veille, avec une équipe plus expérimentée, et retardé.

En moins de quarante secondes, une saute de puissance provoqua une forte surchauffe du réacteur, entraînant la rupture de plusieurs assemblages de combustibles et, très vite, deux explosions.

Le toit en asphalte de la centrale se mit à brûler. Mais le pire était à venir : les blocs de graphite constituant le cœur du réacteur prirent feu. Un panache de fumée et de débris radioactifs s’éleva très haut dans l’atmosphère et commença à se diriger vers la Biélorussie voisine et la Scandinavie. Dans les jours suivants, les rejets se répandirent au­dessus de la quasi­totalité de l’Europe.

Pendant toute la nuit, pompiers et sauveteurs affrontèrent les dangers immédiats : les flammes, la fumée, les blocs de graphite incandescents. En revanche, ils ne pouvaient ni voir ni sentir (du moins pas avant plusieurs heures ou plusieurs jours, une fois malades) les poisons invisibles répandus dans l’air, les isotopes de césium, d’iode, de strontium et de plutonium.

Les niveaux de radioactivité auxquels ils furent exposés atteignirent 16 Sv, soit des irradiations bien supérieures à ce qu’un corps peut supporter. À 3 km de là, depuis les balcons des immeubles de Pripiat, les ouvriers de la centrale et leurs familles regardaient la lueur de l’incendie.

Le lendemain, un samedi, leurs enfants se rendirent en classe le matin comme si de rien n’était, et ils vaquèrent à leurs occupations, faisant les courses et pique­niquant dans les parcs.

L’évacuation ne commença que trente­six heures après l’accident. Les habitants furent priés de rassembler des provisions pour quatre jours et de laisser leurs animaux domestiques derrière eux. Les autorités leur avaient promis qu’après un rapide nettoyage, ils pourraient rentrer chez eux.

Mais ils ne revinrent jamais. Des équipes de liquidateurs dépêchées sur les lieux commencèrent à détruire les bâtiments au bulldozer et à enfouir la couche supérieure du sol. De nombreux chiens furent abattus à vue. Près de 200 villages furent évacués.

Des jouets semblent figés dans une cour d’école pleine de mousse. © Gerd Ludwig

Des jouets semblent figés dans une cour d’école pleine de mousse. © Gerd Ludwig

Dans l’immédiat, le nombre de victimes fut étonnamment peu élevé. Trois ouvriers périrent pendant l’explosion, et vingt-huit dans l’année qui suivit, d’empoisonnement par radiation. La plus grande partie des effets furent lents à se manifester.

À ce jour, environ 6 000 personnes exposées dans leur enfance à du lait et à d’autres aliments irradiés dans la zone ont contracté un cancer de la thyroïde. Et si l’on se fonde sur les données relatives à Hiroshima et Nagasaki, le taux de mortalité global par cancer pourrait augmenter d’un faible pourcentage parmi les 600 000 ouvriers et habitants ayant reçu les plus fortes doses, hausse susceptible de se traduire par plusieurs milliers de décès prématurés.

Après l’accident, une structure en béton et en acier – le sarcophage – a été érigée à la hâte pour isoler le réacteur endommagé. Ce sarcophage ayant commencé à s’effondrer et à fuir, on a entrepris la construction d’un nouveau caisson de 32 000 t, qui sera mis en place en coulissant sur des rails une fois achevé. Mise en service : 2017, selon les plus récentes estimations.

D’ici là, le nettoyage continue. Selon les prévisions du gouvernement ukrainien, les réacteurs seront démantelés, et les installations rasées d’ici 2065. En fait, tout ce qui a trait à ce lieu ressemble à de la science-fiction. L’Ukraine elle-même existera- t-elle encore à cette date ?

Ce dont je me souviens le plus des heures passées à Pripiat est le son et la sensation de marcher sur du verre brisé – à travers les pièces dévastées de l’hôpital, avec ses lits et ses berceaux vides, ses salles d’opérations jonchées de déchets ; à travers les cours et les préaux d’école, en piétinant des montagnes de livres déchirés.

Sur la porte d’une ancienne classe de sciences, une affiche pédagogique représente le spectre des rayonnements électromagnétiques, depuis la lumière visible jusqu’aux rayons X et gamma (ceux qui brisent les liaisons moléculaires et font muter l’ADN). Comme tout cela devait paraître abstrait à des écoliers avant que l’évacuation commence !

Dans une autre pièce, des masques à gaz pendent du plafond ou sont entassés sur le sol. Selon nos guides, ils ont sans doute été abandonnés par des rôdeurs, qui s’introduisent clandestinement dans la zone. Au début, ceux­ci sont venus pour piller, puis pour se donner des sensations fortes. Ils boivent l’eau de la rivière Pripiat et y nagent, bravant les radiations et les gardes.

Deux touristes s'amusent dans les vestiges de ce qui aurait dû être le nouveau parc d'attraction de la ville. © Gerd Ludwig

Deux touristes s’amusent dans les vestiges de ce qui aurait dû être le nouveau parc d’attraction de la ville. © Gerd Ludwig

J’ai rencontré l’un de ces rôdeurs par la suite, à Kiev. Il m’a dit être allé une centaine de fois à Tchernobyl : « J’imaginais la zone comme un vaste endroit complètement ravagé – vide, horrible. » En réalité, il y a trouvé des forêts et des rivières – toute une beauté contaminée.

Notre groupe marche au bord d’une piscine publique asséchée et traverse un gymnase au sol en putréfaction. Les édifices se succèdent, tous en état de décrépitude avancée. Nous visitons les ruines du palais de la culture, l’imaginant rempli de musique et de rires, et le petit parc d’attractions avec sa grande roue jaune.

Gravissant seize volées de marches – encore du verre qui craque sous nos pieds –, nous atteignons le sommet de l’un des plus hauts immeubles d’habitation. Les rambardes en métal ont été arrachées par des ferrailleurs ayant récupéré tout ce qui pouvait l’être.

Des portes ouvertes au pied­de­biche donnent sur des cages d’ascenseur béantes. Du toit, nous contemplons ce qui reste des grandioses avenues et des parcs paysagers, envahis par la végétation. Pripiat, jadis saluée comme une ville soviétique modèle, un paradis des travailleurs, retourne lentement à la terre.

Nous passons la nuit à tchernobyl, qui sert de quartier général pour les infinies opérations de confinement. Fondée huit siècles plus tôt que Pripiat, la ville ressemble aujourd’hui à une base militaire de la guerre froide.

Avec ses équipements spartiates, ma chambre d’hôtel a l’air tout droit sortie d’un musée de la vie à l’époque soviétique. Les niveaux de radioactivité n’y sont pas supérieurs à ceux que j’ai mesurés chez moi, de retour aux États­Unis.

Le lendemain matin, notre attitude face aux risques d’exposition commence à friser la désinvolture. Se tenant sous les vestiges d’une tour de refroidissement, notre guide nous presse de la rejoindre. « Oh, il y a un foyer de forte radioactivité par ici ! Allons le voir ! », s’exclame­t­elle, aussi nonchalamment que si elle nous montrait un nouveau personnage dans un musée de cire.

Elle soulève une planche recouvrant l’endroit critique, et nous nous penchons, dosimètre en main, dans une compétition amicale pour voir qui d’entre nous détectera la radioactivité la plus forte. Nos appareils bipent avec frénésie. Le mien indique 112 μSv/h – soit plus de trente fois ce que j’ai mesuré lors de mon voyage en avion. Nous ne restons qu’une minute.

Le point le plus radioactif que nous trouvons ce jour­là se situe sous la lame d’un bulldozer utilisé pour labourer et enterrer la couche supérieure du sol radioactif : 186 μSv/h. Trop élevé pour s’attarder, mais rien en comparaison de ce que les pompiers et les liquidateurs ont encaissé.

Pendant notre retour en voiture vers Kiev, notre guide fait le total des radiations auxquelles nous avons été exposés : 10 μSv pour toute la durée de notre visite de ce week­end. J’en recevrai probablement davantage au cours de mon voyage de retour en avion. 

George Johnson

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