OGM : une nouvelle révolution verte pour nourrir la planète ?

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Les gènes de tout ce qui vit sur terre – y compris le tournesol – se composent de séquences variables de quatre composés chimiques : l’adénine, la thymine, la cytosine et la guanine (abrégées en A, T, C et G). En manipulant les gènes, les scientifiques espèrent créer de nouvelles cultures permettant de relever les défis du réchauffement climatique et de la croissance démographique.

Les gènes de tout ce qui vit sur terre – y compris le tournesol – se composent de séquences variables de quatre composés chimiques : l’adénine, la thymine, la cytosine et la guanine (abrégées en A, T, C et G). En manipulant les gènes, les scientifiques espèrent créer de nouvelles cultures permettant de relever les défis du réchauffement climatique et de la croissance démographique.

Les organismes génétiquement modifiés (OGM) pourraient résoudre le problème des ressources alimentaires. Mais ils suscitent la controverse et ne suffiront pas.

Quelque chose détruit les cultures de manioc de Ramadhani Juma. « Il y a peut-être trop d’eau, dit-il en palpant des grappes de feuilles jaunies et fanées sur une plante de 2 m de haut. Ou trop de soleil. » Juma exploite un petit lopin de terre près de la ville tanzanienne de Bagamoyo, au bord de l’océan Indien, à plus de 60 km au nord de Dar es-Salaam.

En cette matinée pluvieuse de mars, deux de ses quatre jeunes fils sur les talons, il s’entretient avec un technicien venu de la grande ville : Deogratius Mark, 28 ans, de l’Institut de recherche agricole de Mikocheni. Celui-ci explique à Juma que son problème n’a rien à voir avec le soleil ou la pluie. Les véritables meurtriers du manioc sont invisibles : ce sont des virus.

Mark détache quelques feuilles mouillées ; des mouches blanches s’enfuient. Ces insectes, de la taille d’une tête d’épingle, transmettent deux virus. L’un ravage les feuilles de manioc ; l’autre, appelé virus de la striure brune, détruit la racine comestible, riche en féculents : une catastrophe dont on s’aperçoit en général au moment de la récolte. Juma, comme la plupart des agriculteurs que rencontre Mark, n’a jamais entendu parler des maladies virales. À voix basse, l’agronome me souffle : « Imaginez sa réaction si je lui dis qu’il doit déraciner toutes ces plantes ! »

Juma écoute avec attention le diagnostic de Mark, puis déterre une racine qu’il fend en deux. Il soupire : la chair blanche et onctueuse est striée d’amidon marron en décomposition.

S’il veut sauver suffisamment de tubercules pour nourrir sa famille et gagner de l’argent, Juma devra avancer la récolte d’un mois. Je lui demande ce que représente le manioc pour lui. « Mihogo ni kila kitu », me répond-il en swahili – « le manioc est tout [pour moi] ».

La plupart des Tanzaniens pratiquent l’agriculture de subsistance. En Afrique, les petites fermes familiales produisent plus de 90 % de toutes les récoltes et le manioc constitue un aliment de base pour plus de 250 millions de personnes. Il pousse même dans des sols médiocres et supporte les vagues de chaleur et la sécheresse. Le manioc serait la culture idéale pour l’Afrique du XXIe siècle s’il n’y avait la mouche blanche, dont l’aire de répartition progresse avec le réchauffement climatique. Les virus qui ont envahi le champ de Juma se sont déjà répandus dans toute l’Afrique de l’Est.

Avant de quitter la ville, nous rencontrons l’un des voisins de Juma, Shija Kagembe. Ses champs de manioc ne s’en sont pas mieux tirés. Il écoute en silence Mark lui décrire ce qu’ont fait les virus, puis l’interroge : « Comment pouvez-nous nous aider ? »

Répondre à cette question sera l’un des plus grands défis du siècle. À cause du changement climatique et de la croissance démographique, des individus comme Juma, Kagembe et d’autres petits paysans des pays en développement auront une vie de plus en plus précaire. Ainsi que ceux qu’ils nourrissent. Pendant la plus grande partie du XXe siècle, l’humanité a pu garder une longueur d’avance dans la course malthusienne entre croissance démographique et ressources alimentaires. Saurons-nous maintenir cette avance au XXIe siècle ou bien serons-nous rattrapés par une catastrophe planétaire ?

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Les Nations unies prévoient que la population mondiale croîtra de plus de 2 milliards de per- sonnes d’ici à 2050. La moitié naîtra en Afrique subsaharienne, et 30 % en Asie du Sud et du Sud-Est. Il se trouve que ces régions sont également celles où les conséquences du changement climatique – sécheresse, vagues de chaleur, conditions climatiques extrêmes – risquent de se faire ressentir le plus durement.

En mars dernier, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a rappelé que la sécurité alimentaire mondiale était déjà menacée. « Ces vingt dernières années, on a constaté un ralentissement du taux de croissance des rendements agricoles, en particulier ceux du riz, du blé et du maïs, souligne Michael Oppenheimer, climatologue à l’université de Princeton et coauteur du rapport du GIEC. Dans certaines régions, ces rendements ont complètement cessé de croître. Personnellement, je pense que la défaillance des systèmes alimentaires constitue la principale menace du changement climatique. »

Il y a un demi-siècle, la menace d’une catastrophe était tout aussi imminente. Lors d’une conférence de la Fondation Ford sur la faim dans le monde, en 1959, un économiste déclarait : « Au mieux, les perspectives mondiales pour les prochaines décennies sont graves ; au pire, elles sont effrayantes. »

Avant que ces sombres prévisions n’aient le temps de se concrétiser, la révolution verte transforma l’agriculture mondiale, notamment en ce qui concerne le blé et le riz. Grâce à la culture sélective, le biologiste américain Norman Borlaug créa une variété naine de blé, donnant des graines comestibles plutôt que de longues tiges immangeables. Résultat : davantage de céréales par hectare. Des travaux similaires menés à l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI), aux Philippines, ont considérablement amélioré la productivité de la céréale qui nourrit près de la moitié de la planète.

Entre les années 1960 et les années 1990, les rendements du riz et du blé en Asie ont doublé. Alors que la population de ce continent augmentait de 60 %, le prix des céréales chutait, l’Asiatique moyen consommait près d’un tiers de calories en plus et le taux de pauvreté était divisé par deux. Pour continuer à nourrir le monde, il nous faut une autre révolution verte d’ici à 2050. Mais deux conceptions s’opposent sur les moyens d’y parvenir.

L’une s’attache à poursuivre le travail de Borlaug en améliorant les cultures, mais au moyen de technologies modernes comme celle des organismes génétiquement modifiés (OGM). Inaugurés dans les années 1990, les OGM ont été adoptés par vingt-huit pays et plantés sur 11 % des terres arables de la planète, dont la moitié des terres cultivées aux États- Unis. Environ 90 % du maïs, du coton et du soja produits aux États-Unis sont génétiquement modifiés. Les Américains consomment des cultures transgéniques depuis près de vingt ans. Mais, en Europe et dans une grande partie de l’Afrique, les débats sur les effets des OGM sur la santé humaine et l’environnement ont largement fait obstacle à leur utilisation.

Les plants de manioc ci-dessus ont été génétiquement modifiés pour résister au virus de la striure brune, une maladie qui se propage en Afrique subsaharienne. Des essais sur le terrain ont commencé au printemps dernier en Ouganda. Seuls quatre pays africains autorisent la culture d’OGM.

Les plants de manioc ci-dessus ont été génétiquement modifiés pour résister au virus de la striure brune, une maladie qui se propage en Afrique subsaharienne. Des essais sur le terrain ont commencé au printemps dernier en Ouganda. Seuls quatre pays africains autorisent la culture d’OGM.

Certains OGM ont été rentables pour l’entreprise américaine Monsanto (leader sur le marché) et pour de nombreux exploitants, mais elles n’ont pas contribué à faire accepter l’agriculture de haute technologie au public. Les cultures Roundup Ready de la firme Monsanto sont génétiquement modifiées afin d’être immunisées contre l’herbicide Roundup, également fabriqué par Monsanto. Cela signifie que les agriculteurs peuvent pulvériser l’herbicide librement pour éliminer les mauvaises herbes sans abîmer leur maïs, coton ou soja transgéniques. Leur contrat avec Monsanto ne leur permet pas de conserver des graines pour leurs cultures ; ils doivent acheter les graines brevetées par la multinationale chaque année.

Si rien ne prouve clairement que le Roundup ou les cultures Roundup Ready sont des produits dangereux, les défenseurs d’une autre conception de l’agriculture considèrent que ces onéreuses semences transgéniques sont un apport coûteux à un système déficient. Selon eux, l’agriculture moderne utilise déjà trop de pesticides et d’engrais de synthèse. Non seulement les petits paysans comme Juma n’ont pas les moyens de les acheter, mais ces produits polluent la terre, l’eau et l’air. Les engrais de synthèse sont fabriqués à l’aide de combustibles fossiles et émettent eux­mêmes de puissants gaz à effet de serre quand ils sont répandus dans les champs.

« Le choix est simple, avance Hans Herren, lauréat du Prix mondial de l’alimentation et directeur de la fondation suisse Biovision. Nous avons besoin d’un système agricole beaucoup plus respectueux du paysage et des ressources écologiques. Il faut modifier le modèle de la révolution verte. L’agriculture à forts moyens de production n’a pas d’avenir, nous avons besoin d’autre chose. » Herren pense qu’il existe des moyens de repousser les nuisibles et d’augmenter les rendements plus adaptés à tous les Juma de la planète.

 

Monsanto n’est pas la seule organisation à être convaincue que la génétique végétale peut contribuer à nourrir la planète. À la fin d’un après­midi de février, Glenn Gregorio, phytogénéticien à l’Institut international de recherche sur le riz, me montre le riz qui a lance la révolution verte en Asie. À Los Baños, une ville située à une soixantaine de kilomètres au sud­est de Manille, nous longeons de nombreuses rizières particulières. Elles font partie des 200 ha que gère l’IRRI.

« C’est le riz miracle – l’IR8 », signale Gregorio tandis que nous nous arrêtons près d’un carré émeraude de plants de riz hauts et denses. L’IRRI, un organisme à but non lucratif, a été créé par les fondations Ford et Rockefeller en 1960. Deux ans plus tard, le phytopathologiste Peter Jennings commençait une série de tests de croisements. Il disposait de 10 000 variétés de semences de riz. Son huitième croisement – entre une souche naine de Taïwan et une variété plus grande originaire d’Indonésie – a donné naissance à une souche à croissance rapide et à haut rendement que l’on appellera plus tard India Rice 8 en raison de son rôle dans la prévention de la famine en Inde.

À pied, nous dépassons d’autres espèces historiques, dont chacune est désignée par un panneau en bois soigneusement peint. L’Institut lance des dizaines de nouvelles variétés de riz chaque année ; un millier d’entre elles ont été plantées dans le monde depuis les années 1960. Les rendements se sont généralement améliorés d’un peu moins de 1 % par an. « Nous voulons que ce chiffre atteigne 2 % », annonce Gregorio. Le taux de croissance de la population mondiale, qui s’établit à présent à 1,14 % par an, devrait tomber à 0,5 % d’ici à 2050.
Pendant des décennies, l’IRRI s’est concentré sur l’amélioration des variétés traditionnelles de riz, cultivées dans des champs inondés lors de la plantation. Depuis peu, l’Institut se focalise sur le changement climatique. Il propose désormais des variétés résistantes à la sécheresse, dont une qui peut se planter dans un champ desséché et subsister grâce à la seule eau de pluie, comme le font aussi certains maïs et certains blés. Un riz tolérant au sel a été mis au point pour des pays comme le Bangladesh, où la hausse du niveau de la mer empoisonne les rizières.

Seules quelques variétés de riz produites à l’IRRI sont génétiquement modifiées, dans la mesure où elles contiennent un gène transféré d’une espèce différente, mais aucune d’entre elles n’est encore commercialisée.

Aux Philippines, l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI) cultive de l’IR8 sur cette parcelle expérimentale. Cette variété a été surnommée « riz Honda » au Viêt Nam car ses récoltes exceptionnelles ont permis aux paysans de s’acheter des motos.
Aux Philippines, l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI) cultive de l’IR8 sur cette parcelle expérimentale. Cette variété a été surnommée « riz Honda » au Viêt Nam car ses récoltes exceptionnelles ont permis aux paysans de s’acheter des motos.

Les travaux de sélection de l’Institut se sont accélérés avec la génétique moderne. Autrefois, les chercheurs suivaient patiemment la vieille recette : sélectionner des plantes ayant le trait désiré, les croiser, attendre que la descendance atteigne la maturité, garder les plantes offrant les meilleurs résultats, répéter. Il existe désormais une solution de rechange à ce laborieux processus. En 2004, un consortium international de chercheurs a effectué le séquençage complet du génome du riz, qui comprend environ 40 000 gènes individuels. Depuis, des scientifiques du monde entier ont localisé des gènes qui contrôlent des caractères utiles et peuvent être sélectionnés directement.
En 2006, par exemple, Pamela Ronald, phytopathologiste de l’université de Californie à Davis, a isolé un gène appelé Sub1 dans une variété de riz provenant de l’est de l’Inde. Peu cultivé aujourd’hui à cause de son faible rendement, ce riz a cependant une caractéristique remarquable : il peut survivre sous l’eau pendant deux semaines, alors que la plupart des variétés meurent au-delà de trois jours.

Des chercheurs de l’IRRI ont croisé le riz Sub1 avec une variété savoureuse et à haut rendement, le Swarna, répandu en Inde et au Bangladesh. Ils ont ensuite criblé l’ADN pour savoir quels jeunes plants avaient hérité du gène Sub1. Cette technologie, appelée sélection assistée par marqueurs, est précise et rapide. Les chercheurs n’ont pas eu besoin de planter les semis, de les faire pousser, puis de les immerger pendant deux semaines pour savoir lesquels survivraient.

Swarna-sub1, le nouveau riz résistant aux inondations, a été planté par près de 4 millions d’agriculteurs en Asie, où ce type de catastrophe naturelle détruit chaque année près de 20 millions d’hectares de riz. Selon une étude récente, les paysans de 128 villages de l’État indien d’Odisha, sur le golfe du Bengale, ont amélioré leur rendement de plus de 25 %. L’innovation a ainsi profité aux paysans les plus modestes.

Une nouvelle souche de riz, appelée IR64 Sub1, que l’on voit ici dans un aquarium de l’IRRI, aux Philippines, peut survivre pendant deux semaines sous l’eau : une aubaine pour les paysans pauvres d’Asie, où les inondations détruisent 20 millions d’hectares de riz par an.
Une nouvelle souche de riz, appelée IR64 Sub1, que l’on voit ici dans un aquarium de l’IRRI, aux Philippines, peut survivre pendant deux semaines sous l’eau : une aubaine pour les paysans pauvres d’Asie, où les inondations détruisent 20 millions d’hectares de riz par an.

L’IRRI a un projet encore plus ambitieux, qui transformerait fondamentalement le riz et pourrait accroître les rendements de façon radicale.

Le riz, le blé et bien d’autres plantes utilisent un type de photosynthèse dite en C3 : ces plantes produisent un composé à trois carbones en absorbant la lumière du soleil. Le maïs, la canne à sucre et quelques autres plantes utilisent la photosynthèse en C4. Elles ont besoin de beaucoup moins d’eau et d’azote que les cultures en C3, et elles « ont des rendements supérieurs de 50 % en moyenne », selon William Paul Quick, de l’IRRI. Son objectif est de transformer le riz en une culture en C4 en manipulant ses gènes.

Contrairement à la résistance à la submersion du riz Sub1, la photosynthèse en C4 est contrôlée par un grand nombre de gènes, et non par un seul, ce qui en fait un caractère difficile à introduire. En revanche, précise Quick, « il a évolué indépendamment soixante-deux fois. Cela veut dire que ça ne doit pas être si difficile à faire ». En « éliminant » les gènes un par un, lui et ses collègues identifient systématiquement tous les gènes responsables de la photosynthèse chez Setaria viridis, une petite herbacée en C4 à croissance rapide. Jusqu’ici, tous les gènes qu’ils ont découvert sont aussi présents dans les plantes en C3, mais ne sont pas utilisés de la même façon.

Quick et son équipe espèrent comprendre comment activer les gènes dans le riz. « Il faudra au moins quinze ans pour y arriver, estime-t-il. Nous en sommes à la quatrième année. » S’ils réussissent, les mêmes techniques pourraient améliorer la productivité des pommes de terre, du blé et d’autres plantes en C3.       
Ce serait une chance sans précédent pour la sécurité alimentaire ; en théorie, les rendements pourraient augmenter de 50 %.

Si la photosynthèse du riz égalait celle du maïs, les rendements pourraient augmenter de… 50%. Sur la coupe transversale agrandie d’une feuille de maïs (en haut), les protéines de la photosynthèse apparaissent en vert fluo. Le riz ordinaire (au centre) n’en fabrique aucune, contrairement à du riz OGM (en bas).

Stimulé par ces perspectives, Robert Zeigler, directeur de l’IRRI, est devenu un ardent défenseur de la biotechnologie. Cet homme à la barbe blanche, qui se décrit lui-même comme un ancien gauchiste, pense que le débat public sur les OGM est devenu terriblement confus.

« Dans les années 1960, beaucoup d’entre nous se sont dirigés vers le génie génétique parce que nous pensions pouvoir être utiles à la planète, rappelle-t-il. Nous trouvions ces outils fantastiques. » Zeigler poursuit : « Si vous voulez discuter du rôle que les grandes compagnies devraient avoir dans notre approvisionnement alimentaire, on peut en parler, c’est très important. Mais ce n’est pas le même débat que celui sur l’utilisation, souhaitable ou non, d’OGM pour améliorer nos cultures. Ce sont deux sujets sérieux, à ne pas confondre ! »

Quelle vision de l’agriculture est adaptée aux paysans d’Afrique subsaharienne ? Aujourd’hui, le virus de la striure brune risque de provoquer une autre famine du manioc, selon Nigel Taylor, généticien du Donald Danforth Plant Science Center, à Saint-Louis, dans le Missouri. « La maladie est devenue épidémique au cours de la dernière décennie et n’a fait qu’empirer, constate-t-il. Avec l’élévation des températures, l’aire de répartition de la mouche blanche s’étend. La striure brune a déjà gagné l’Afrique centrale et, si elle atteint les immenses régions d’Afrique de l’Ouest productrices de manioc, nous serons face à un problème majeur. »

Taylor et d’autres scientifiques ont commencé à développer des variétés de manioc génétiquement modifiées et immunisées contre le virus de la striure brune. Le chercheur pratique des essais sur le terrain en Ouganda et au Kenya. Mais seuls quatre pays africains – l’Égypte, le Soudan, l’Afrique du Sud et le Burkina Faso – autorisent la culture commerciale d’OGM. En Afrique comme ailleurs, la population se méfie des OGM, même si, pour l’instant, peu de données scientifiques justifient cette crainte.
Un argument plus convaincant soutient que la sélection de plantes de haute technologie n’est pas la panacée, et peut-être même pas ce dont les agriculteurs africains ont le plus besoin. Même aux États-Unis, des agriculteurs ont des problèmes avec ces plantes.

Un article publié en mars dernier, par exemple, a décrit une tendance inquiétante : la chrysomèle des racines du maïs, un insecte ravageur, devient résistant aux toxines bactériennes présentes dans le maïs Bt, créé précisément pour les en éloigner. Aaron Gassmann, entomologiste à l’université d’État d’Iowa et coauteur du rapport, l’avoue : « Les résultats des donnés m’ont surpris, mais j’ai compris ce qu’ils signifiaient : que cette technologie était en train d’échouer. » L’un des problèmes, détaille-t-il, vient du fait que certains agriculteurs ne respectent pas l’obligation réglementaire de planter des « zones refuges » de maïs non Bt. Celles-ci permettent de nourrir des chrysomèles vulnérables aux toxines Bt et d’ainsi ralentir la propagation des gènes résistants.

En Tanzanie, des paysans apprennent qu’une solution « low-tech » – planter différentes cultures – est l’un des meilleurs moyens de repousser les nuisibles. La Tanzanie, qui ne cultive pas d’OGM, compte un grand nombre d’agriculteurs certifiés biologiques. Elle occupe même la quatrième place du monde en la matière. Le mérite en revient en partie à Janet Maro.

La jeune femme, cinquième d’une famille de huit enfants, a grandi sur une ferme proche du Kilimandjaro. En 2009, alors qu’elle était encore étudiante à l’université d’agriculture Sokoine, à Morogoro, elle a participé au lancement de l’ONG Sustainable Agriculture Tanzania (SAT). Depuis, elle et sa petite équipe apprennent les pratiques biologiques aux agriculteurs locaux. SAT reçoit à présent le soutien de Biovision, la fondation suisse dirigée par Hans Herren.

Morogoro est situé à environ 160 km à l’ouest de Dar es-Salaam, au pied des monts Uluguru. Quelques jours après ma rencontre avec Juma à Bagamoyo, Janet Maro m’emmène dans les montagnes visiter trois des premières fermes certifiées biologiques de Tanzanie.
« Les agents agricoles ne viennent pas par ici », dit-elle tandis que notre pick-up fait des embardées en gravissant une piste raide et pleine d’ornières. Les pentes, verdies par les pluies en provenance de l’océan Indien, restent fortement boisées. Mais elles sont de plus en plus défrichées pour l’agriculture par le peuple luguru. Tous les 500 m à peu près, nous dépassons des femmes qui marchent seules ou en petits groupes, portant en équilibre sur la tête des paniers de manioc, de papayes ou de bananes. C’est le jour du marché à Morogoro, 900 m en contrebas. Ici, les femmes sont plus que des porteuses. Dans les familles lugurues, ce sont elles qui transmettent la propriété foncière. Et, comme le révèle Janet Maro, « si une femme n’aime pas un homme, il doit s’en aller ! »

Elle s’arrête devant une maison en brique d’une pièce, aux murs partiellement crépis et au toit en tôle ondulée. Une grande femme, Habija Kibwana, nous invite, ainsi que deux voisines, à s’asseoir sous son porche.

Contrairement aux agriculteurs de Bagamoyo, Kibwana et ses voisines pratiquent le mélange des cultures : en ce moment, c’est la saison des bananes, des avocats et des fruits de la Passion. Bientôt, elles planteront des carottes, des épinards et d’autres légumes a feuilles, tous destinés à la consommation locale. Cette diversité offre un recours si l’une des récoltes est mauvaise ; cela permet aussi de réduire le nombre de nuisibles. Ici, les paysans apprennent à planter de manière stratégique, en semant des rangées de Tithonia diversifolia, un tournesol sauvage prisé des mouches blanches, afin d’éloigner ces dernières du manioc. L’utilisation de compost à la place d’engrais de synthèse a tellement amélioré la qualité du sol qu’un paysan, Pius Paulini, a doublé sa production d’épinards. Les eaux de ruissellement de ses champs ne contaminent plus les ruisseaux qui apportent l’eau à Morogoro.

L’agriculture biologique a apporté un changement plus radical encore en débarrassant les paysans de leurs dettes. Même avec les subventions de l’État, il faut débourser 500 000 shillings tanzaniens, soit plus de 200 euros, pour acheter les engrais et les pesticides nécessaires au traitement d’un demi­hectare – un coût faramineux dans un pays où le revenu annuel par tête est inférieur à 1 200 euros. « Avant, quand nous devions acheter de l’engrais, il ne nous restait plus d’argent pour envoyer nos enfants à l’école », confie Kibwana. Sa fille aînée a maintenant terminé ses études secondaires.

Les exploitations sont aussi plus productives. « La majorité des aliments vendus sur nos marchés proviennent de petits producteurs, souligne Janet Maro. Ce sont eux qui nourrissent le pays. »

Quand je lui demande si les graines génétiquement modifiées pourraient également aider ces agriculteurs, Janet se montre sceptique. « Ce n’est pas réaliste », pense­t­elle. Comment pourraient­ils s’offrir les graines alors qu’ils n’ont même pas les moyens d’acheter de l’engrais ? Dans un pays où peu d’exploitants reçoivent la visite d’un conseiller agricole et connaissent à peine les maladies qui menacent leurs cultures, quelle est la probabilité qu’ils obtiennent le soutien nécessaire pour cultiver correctement des OGM ? Du porche de Kibwana une vue panoramique sur des pentes en terrasses abondamment cultivées s’offre à nous – mais aussi sur des pentes défigurées par les champs bruns et érodés des agriculteurs aux pratiques non biologiques, dont la plupart ne construisent pas de terrasses pour retenir leur précieux sol. Ici, l’agriculture biologique se développe, mais lentement.

En quittant la Tanzanie, j’en viens à penser que la priorité serait de faire bénéficier des paysans comme Juma des connaissances détenues par des organisations telles que SAT ou l’IRRI. Il ne s’agit pas de choisir entre les technologies simples ou avancées, entre le biologique et les OGM, de manière ferme et définitive. Il existe plusieurs moyens d’augmenter les rendements ou d’arrêter les mouches blanches. « L’agriculture biologique peut être la bonne solution dans certaines régions, admet Mark Edge, cadre chez Monsanto. Nous ne pensons absolument pas que les cultures transgéniques régleront tous les problèmes en Afrique. »

Depuis la première révolution verte, note Robert Zeigler, l’écologie a progressé parallèlement à la génétique. L’IRRI utilise aussi ces avancées. « Vous voyez les aigrettes qui volent là­bas ? », demande­t­il vers la fin de notre conversation. Non loin de son bureau, une volée descend en direction des rizières vertes ; à l’horizon, les montagnes rougeoient dans la lumière du soir. « Au début des années 1990, on ne voyait pas d’oiseaux ici. Les pesticides que nous utilisions tuaient les volatiles, les escargots et tout le reste. Nous avons alors beaucoup investi pour comprendre les structures écologiques des rizières. Si on perturbe ces réseaux complexes, on assiste à des infestations de nuisibles. Nous avons appris que, dans l’immense majorité des cas, les pesticides sont inutiles. Le riz est une plante robuste. On peut améliorer sa résistance. Nous disposons maintenant d’une grande richesse écologique et nos rendements n’ont pas chuté. À certains moments de la journée, une centaine de ces aigrettes se posent ici. Cela fait plaisir à voir. Les choses peuvent s’améliorer. »

Tim Folger

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