Expédition au coeur de l’océan Arctique

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Dans l’archipel russe François-Jospeh, le plus au nord du globe, une équipe de scientifiques explore le monde en train de fondre. Le changement climatique aura-t-il la peau de l’ours ?

Feodor Romanenko lève les bras. « Dear colleagues (chers collègues) », lance-t-il avec son habituel sourire malicieux, avant de pour- suivre dans un français au fort accent russe. Dear colleagues : ce ne sont pas les seuls mots d’anglais à son répertoire, mais ce sont ses préférés – les plus aptes à capter l’attention d’un groupe international aussi disparate que le nôtre. Chers collègues, je propose de grimper là pour déjeuner –, et de désigner une atroce pente d’éboulis instables. Chers collègues, trompette-t-il à notre réunion du soir, mon groupe a fait aujourd’hui cinq découvertes merveilleuses, dont deux types de basalte ! Et quelques sédiments mésozoïques ! Et des preuves de déglaciation récente !

Romanenko est géomorphologue à l’université d’État de Moscou, et ses vingt-huit saisons sur les rivages et les îles de l’océan Arctique n’ont en rien émoussé son enthousiasme. Arpentant cahin-caha le rude paysage boréal, il accomplit avec une joie contagieuse les tâches de la science de terrain : observer avec minutie ; repérer des structures ; compiler des données susceptibles d’éclairer quelques mystères. Dont celui-ci : la question de la glace.

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Nous avons atteint l’archipel François-Joseph, dans le haut Arctique russe, et cette question sous-tend une bonne partie de ce que nous venons faire ici. En fait, ce sont trois questions en une : pourquoi la glace pérenne fond-elle ? Jusqu’où cette fonte ira-t-elle ? Et quelles en seront les conséquences écologiques ?

L’expédition Pristine Seas (« Mers limpides ») de 2013 a quitté Mourmansk avec près de quarante membres, puis traversé la mer de Barents pour observer l’archipel François-Joseph sous plusieurs angles : plantes, micro-organismes, poissons, oiseaux, etc. Isolé, il compte 192 îles, formées pour beaucoup de sédiments du Mésozoïque (ère allant de – 251 à – 65 millions d’années), avec une sous-couche de colonnes basaltiques. Elles sont restées vierges de toute présence humaine permanente jusqu’à la création d’une station scientifique et d’une base militaire soviétiques. La zone intéresse fortement le gouvernement russe, car la fonte accélérée de la banquise ouvre de nouvelles voies maritimes et bouscule les enjeux économiques.

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Pendant un mois, nous allons y zigzaguer, débarquant quand les ours blancs le permettront, admirant les morses, les goélands et les baleines boréales – et accumulant les données.
Nous sommes à 800 milles nautiques (1 481 km) au nord du cercle polaire arctique. Notre navire, le Polaris, est un bateau de croisière réaménagé : les placards abritent des laboratoires, des microscopes trônent sur les tables de la salle à manger, et un salon entier est rempli d’équipements de plongée, dont des combinaisons qui protègent d’eaux à – 1 °C.

L’équipe se compose de Russes, d’Américains, d’Espagnols, de Britanniques, d’un Australien et de deux Français. Chaque jour, certains d’entre nous explorent la dernière île où nous avons jeté l’ancre pour prélever des échantillons, marquer des oiseaux, compter les morses ou ramasser des plantes. D’autres inventorient les microbes marins, les algues, les invertébrés et les poissons lors de plongées brèves et effroyablement froides. Les journées de marche sont parfois longues, mais nous retournons toujours à bord avant l’obscurité… qui ne vient jamais. Le soleil ne se couche pas : il roule dans le ciel, indécis.

Sous ces latitudes, le point de vue de Feodor Romanenko revêt une importance particulière pour la science mais aussi pour le moral de tous, tant il est plein de passion et d’énergie. En chapka, gilet orange fluo et cuissardes, il ressemble à un chasseur de canards. Autre élément essentiel de son équipement : sa petite pelle de jardinage. Pour l’assister dans les relevés géomorphologiques des îles, il a choisi Katerina Garankina, l’une de ses doctorantes. Elle possède une grande expérience du terrain.

Le botaniste Michael Fay, lui aussi marcheur infatigable, ne manque jamais de les accompagner à terre. À 58 ans, entre son chalet en Alaska et ses missions de protection de la nature au Gabon, il reste aussi affamé d’espaces vierges que lors du Megatransect, sa célèbre expédition à travers les forêts d’Afrique centrale, en 2000. La flore arctique lui est quasi inconnue mais, dès notre premier après-midi dans l’archipel, je le vois identifier une douzaine de plantes (de délicates touffes de feuilles aux tiges surmontées de minuscules fleurs jaunes ou rouges) dans un dédale de roches et de mousses.

Neuf jours plus tard, sur l’île Payer, Fay compte les pétales et les carpelles (enveloppes du pistil), et les photographie à quatre pattes, yeux plissés. Il répertorie douze espèces de fleurs dans son carnet pendant que Romanenko et Garankina mesurent les anciennes terrasses marines qui s’étagent à partir de la plage. Celles-ci sont visibles sur Payer et sur d’autres îles, car l’archipel François-Joseph s’est soulevé, à la fin du Pléistocène et lors des derniers millénaires, jusqu’à plus de 90 m dans certaines de ses parties. Les îles, situées à l’extrême est de la plaque eurasienne, se dressent désormais plus haut sur l’horizon.

Ces soulèvements résultent des forces tectoniques, mais aussi, dans une certaine mesure, de la disparition de la glace. Lorsqu’un glacier fond, sa masse et son poids diminuent, et le terrain en dessous a tendance à rebondir – un peu comme votre empreinte s’efface sur le coussin du canapé que vous quittez. Aussi la forme d’un paysage (sans parler de la forme de l’écosystème qu’il soutient) est-elle en partie déterminée par la présence ou l’absence de glace.

Soudain, dans la radio, la voix de Romanenko annonce l’apparition d’un ours blanc. L’énorme et magnifique silhouette de l’animal se découpe sur une crête, à l’ouest de l’île. L’ours semble indifférent à notre présence, mais méfions-nous des apparences. Il chemine, sa petite tête saillant au bout d’un long cou aux muscles ondulants. Denis Mennikov, le jeune soldat affecté à notre protection, porte un fusil automatique Saiga calibre 12. La dernière chose que nous souhaitons, c’est qu’il s’en serve. La fonte de la banquise est une épreuve pour les ours aussi, et elle peut les pousser à des comportements inattendus. Chers collègues, restez sur vos gardes.

La nature imprévisible de la glace est l’un des éléments qui ont rendu l’exploration de l’Arctique aussi problématique que fascinante. Fridtjof Nansen, avec son bivouac désespéré sur l’archipel lors de l’hiver 1895-1896, est le plus célèbre des nombreux explorateurs ayant atteint l’archipel François-Joseph lors d’expéditions parfois intrépides, parfois piteuses.

Nous avons un chef bien plus pondéré que certains leaders caractériels de l’époque héroïque : Enric Sala, explorateur en résidence du National Geographic et fin connaisseur de l’écologie marine. Voilà quelques années, Sala était professeur à l’Institut océanographique Scripps (Californie), où il enseignait l’écologie des réseaux alimentaires et la préservation des milieux marins. Mais il n’avait pas l’impression d’aider à améliorer le monde. « Je me voyais en train de peaufiner la notice nécrologique de la nature avec une précision croissante », me raconte-t-il à bord du Polaris. Son désarroi devant la dégradation continue des écosystèmes et la disparition des espèces marines et terrestres l’a fait renoncer à la carrière universitaire : « Je voulais résoudre le problème. »

En 2005, entouré d’un groupe d’intervention scientifique comprenant des experts des microbes marins, des algues, des invertébrés et des poissons, il a vogué vers les îles de la Ligne du Nord, un petit groupe d’affleurements coralliens isolés dans le Pacifique, à plus de 2 000 km au nord de Tahiti. Là, les plongées et l’étude des récifs ont abouti à au moins une découverte importante : les prédateurs, surtout des requins, représentaient 85 % de la biomasse locale. Le monde à l’envers ! D’ordinaire, on appliquait le ratio de dix proies par prédateur, à chaque niveau de la chaîne alimentaire, de bas en haut.

Or, en apparence, les proies n’étaient pas tellement nombreuses. Alors, comment autant de requins pouvaient-ils se nourrir ? La réponse était que les proies n’étaient pas vraiment absentes : elles étaient produites en abondance et en continu sous forme de petits poissons aux taux élevés de reproduction, de croissance, de maturité sexuelle et de renouvellement. Les prédateurs s’en nourrissaient à un tel rythme qu’elles étaient peu visibles. Les spécialistes de l’environnement appellent cela la régulation par le haut. Quatre ans plus tard, en 2009, quand George W. Bush a établi par décret l’aire protégée du Pacific Remote Islands Marine National Monument, Enric Sala se trouvait dans la pièce.

 

Les îles de l’archipel François-Joseph sont une zakaznik – une réserve naturelle – administrée au sein du parc national de l’Arctique russe. Sala a conclu un partenariat avec ses responsables et avec la Société géographique de Russie. Maria Gavrilo, biologiste spécialiste des oiseaux arctiques et sous-directrice scientifique du parc, est coleader de l’expédition. Sala a aussi embarqué Paul Rose, de la Royal Geographical Society de Londres. Rose est fort d’une grande expérience de la plongée et de l’alpinisme en régions polaires, d’un talent affirmé pour résoudre les difficultés et d’un optimisme inoxydable. À cette illustre compagnie, Sala nous a ajoutés, nous – une poignée de journalistes. C’est ainsi qu’à la fin juillet 2013, nous voguions vers l’archipel François-Joseph et ses eaux quasi originelles, car elles sont gelées une grande partie de l’année. Du moins jusqu’à ces derniers temps.

Les deux Français de l’expédition, David Grémillet et Jérôme Fort, viennent y étudier le mergule nain (Alle alle). Cet oiseau blanc et noir niche dans des falaises et dans les éboulis, et se nourrit en mer. Avec une population estimée à plus de 40 millions d’individus, c’est l’un des oiseaux marins les plus nombreux au monde, et il abonde dans l’Arctique. Mais nul animal n’est à l’abri de la pression exercée par les humains. Après tout, le mergule nain appartient à la même famille que le grand pingouin, ce symbole des extinctions dues à l’homme, dont le dernier couple fut tué en 1844 au large de l’Islande pour le compte d’un collectionneur d’oiseaux.

Grémillet et Fort ont d’autres raisons d’étudier Alle alle. Il est minuscule comparé à la moyenne des oiseaux de mer – c’est le deuxième plus petit de la famille des pingouins. Ses ailes réduites lui permettent aussi bien de nager sous l’eau que de voler dans les airs. Ses besoins énergétiques et son activité métabolique sont élevés. Résultat, m’explique Grémillet, si l’environnement du mergule nain change, il pourrait être affecté plus durement que d’autres espèces. Or cet environnement est bien en train de changer. Les températures moyennes dans l’Arctique n’ont jamais été aussi élevées depuis deux mille ans. Et, selon une étude prévisionnelle, elles pourraient augmenter de plus de 7,5 °C à la fin de ce siècle.

Le mergule nain se nourrit surtout de copépodes, de minuscules crustacés qui sont le principal composant du zooplancton arctique. Chaque oiseau doit en engloutir des milliers pour faire un repas substantiel. « Les copépodes ont des préférences de température très spécifiques, précise Grémillet. Vous pouvez donc prévoir que si ces bancs de copépodes se modifient à cause du changement climatique dans l’Arctique, les mergules nains réagiront fortement. »

Comment la faune des copépodes changerait- elle ? L’une des espèces les plus grosses et grasses, Calanus glacialis, dépend d’eaux très froides et de la glace de mer, sous laquelle poussent les algues dont elle se nourrit. Calanus finmarchicus, une espèce plus petite, abonde dans l’Atlantique Nord et suit souvent les courants menant vers l’Arctique, mais elle n’y prospère pas. Il suffirait de quelques degrés de plus dans l’océan Arctique pour modifier cet équilibre.

Avec des températures plus élevées et la diminution de la banquise, C. finmarchicus pourrait remplacer C. glacialis, au préjudice du mergule nain. La morue polaire, le hareng et des oiseaux de mer se nourrissent aussi de ces gros et gras copépodes ; et des mammifères tels que le phoque annelé et le béluga dépendent des pois- sons qui s’en nourrissent. Bref, C. glacialis est la clé de voûte des espèces dans l’Arctique.

Pour capturer des mergules nains, Grémillet et Fort étalent des « tapis de nœuds » où les oiseaux se prennent les doigts, puis les pèsent, les mesurent et les baguent. Ils fixent sur certains individus un instrument miniaturisé (un enregistreur de durée-profondeur ou bien un géolocalisateur) à une patte ou au plumage du poitrail. Les géolocalisateurs suivent la trajectoire des migrations vers le sud après la couvée. Les enregistreurs de durée-profondeur déterminent la profondeur d’un plongeon, sa durée et le nombre d’heures consacrées à l’alimentation.

Les deux chercheurs ont déjà travaillé au Groenland et au Spitzberg. Ils y ont appris qu’en hiver, les mergules nains doivent s’acharner dix heures durant pour satisfaire leurs besoins énergétiques, car ils n’ont que le fin Calanus finmarchicus à manger. Qu’arriverait-il s’il n’y avait que cette ressource alimentaire en été, avec les poussins à nourrir et à couver ?

Pour l’heure, face à un changement progressif, les mergules nains ont fait preuve d’une souplesse admirable. Oui, mais jusqu’à quand ? s’interroge Jérôme Fort : « Nous pensons qu’il y aura un point de rupture. »
Un lundi de la fin août, après deux échecs, le Polaris réussit à atteindre le cap Fligely, sur la côte nord de l’île Rodolphe, elle-même la plus au nord de l’archipel. Là, Paul Rose et moi nous échappons pour atteindre le sommet du glacier couronnant l’île. Notre ascension au départ de la plage est prudente : deux ours blancs ont été repérés dans les parages la nuit dernière, et un autre ce matin. Ils ont dû s’éloigner. Tout paraît dégagé sur la côte. Comme toujours, un garde nous accompagne. Alexeï Kabanihin, un jeune Russe, transporte des fusées éclairantes, une radio et un Saiga calibre 12 avec un chargeur contenant des balles à blanc et des balles réelles.

Le grand dôme de glace s’élève doucement du cap ouest, où nous avons abordé, et forme un arc vers l’intérieur de l’île. Au loin, le Polaris flotte sur la mer bleu acier. Chaussés de crampons et munis de piolets, nous attaquons la pente. Kabanihin suit derrière nous. La glace molle en surface et dure en dessous rend la marche aisée. Après une journée de confinement sur le bateau, l’escapade nous ravit. Mais, alors que nous approchons du sommet, une voix dans la radio de Kabanihin jette un froid sur notre bonne humeur. C’est Maria Gavrilo.

« Paul, un ours vous a sentis. Et il vient vers vous. Il grimpe sur le glacier. Je vous recommande de redescendre. Nous nous regardons mutuellement.

— Roger. Bien compris, Maria », lance Rose. Il éteint la radio. À cet instant, nous ignorons

la situation où se débat Maria : les membres de l’expédition sont dispersés en trop grand nombre sur l’île, ses appels à la prudence restent sans réponses et des ours se baladent un peu partout.

Pouvons-nous monter un peu plus haut ? Paul Rose interroge Kabanihin, qui secoue la tête et croise les bras : niet définitif. « Une minute ? », le supplie Rose. Voyant le pauvre garçon indécis, nous nous mettons à courir, cent vingt-six ans à nous deux et adolescents dans l’âme. Nous galopons, hors d’atteinte de l’autorité et du bon sens, vers un endroit très proche du point le plus élevé de la masse continentale la plus septentrionale de l’Eurasie. Là, je demande à Paul Rose de prendre les coordonnées.

Il fait son rapport : 81 degrés, 50,428 minutes Nord. Altitude : 174 m. J’écris à la va-vite sur mon calepin. Puis nous nous précipitons vers Kabanihin, qui paraît inquiet. Pas autant toutefois qu’il le sera d’ici peu.

En descendant le dôme incurvé, nous découvrons un ours blanc entre nous et le bateau, et nous en apercevons un autre plus loin sur notre gauche. Le premier avance dans notre direction ; l’autre, assis, tourne la tête et nous regarde évoluer. Je réalise la gravité de la situation quand Kabanihin me tend une fusée éclairante. Nous piétinons sur place. Le garde nous ordonne de ne pas nous séparer et de garder notre calme. Lui-même a l’air très nerveux. Ce glacier est énorme, et c’est le territoire des ours. Nous tentons de passer en diagonale entre eux, mais celui de tête bloque l’issue et se rapproche délibérément à amples foulées. D’un seul coup, j’ai l’impression que nous sommes trois morceaux de viande posés sur une assiette blanche.

Je surveille d’un œil l’ours de gauche, que je m’attends à voir charger à tout moment, tandis que Kabanihin est distrait par l’autre. Le garde pose son fusil sur la glace, me reprend la fusée éclairante, la décapsule et la lance vers – mais pas précisément sur – l’ours le plus proche. Une lumière rouge phosphorescente éclate et ricoche sur le glacier. L’ours se dégage sur la gauche à grands pas, ouvrant une issue.

Nous avons eu de la chance. Comme nous le rappellera Sala, si nous avions été tués, ou si l’ours l’avait été, les conséquences auraient été désastreuses pour l’expédition.

Sur la côte nord-est de l’île Hayes, presque au centre de l’archipel, s’éparpillent les ruines d’un vieil avant-poste météorologique. C’est la station Krenkel, très active à l’ère soviétique. Créée en 1957, elle se développa jusqu’à englober plusieurs hautes antennes fixées à des haubans, une rampe de lancement pour petites fusées de recherche, une mini­voie ferrée pour les vivres et le matériel, ainsi que des dizaines de bâtiments. À l’apogée de la station, 200 personnes y vivaient et travaillaient. Elles sont douze aujourd’hui. Et deux chiens, qui nous accueillent sur la plage avec curiosité, Romanenko, Garankina, Fay et moi. Notre présence a été signalée au chef de la base, lequel nous laisse déambuler librement sur son petit royaume d’épaves.

Romanenko évoque la croissance de la station, entre 1967 et 1987. Sur une autre île, une base aérienne abritait des bombardiers soviétiques à grand rayon d’action qui, toujours en alerte, ne cessaient de décoller et de survoler l’Arctique – à l’instar des bombardiers américains. Mais l’ambition de la station Krenkel était scientifique, voire modestement internationaliste. Un accord de collaboration avait été signé avec des météorologues français. Puis, au début des années 1990, l’Union soviétique s’effondra. Pour ne rien arranger, en 2001, un incendie dévasta la station. Le personnel fut évacué, mais jamais remplacé.

Il embarqua pour le continent à bord de bateaux et d’hélicoptères, abandonnant les petites maisons, la salle de loisirs avec ses deux pianos, sa table de billard et sa bibliothèque. « C’est la fin de l’Empire », dit Romanenko – en français –, sans s’embarrasser d’un imparfait. La fin d’un empire : il est assez âgé pour s’en souvenir.

Plus d’un empire a chuté depuis qu’une expédition austro­hongroise a débarqué sur ces îles, en 1873. Plus d’un drapeau fut hissé, qui ne claque plus au vent. Plus d’une promesse géologique a été déçue – par exemple l’existence d’un continent arctique. Le pôle Nord est réel, c’est un point déterminable, sinon visible, mais les premiers explorateurs qui passèrent par cet archipel avec leurs chiens de traîneau et leurs navires capables d’avancer à travers la glace n’ont pas réussi à le trouver. L’archipel François­Joseph était une étape sur la glorieuse route polaire menant à la frustration et à la désillusion.

Krenkel fait partie de cet archipel, et ces terres relèvent de la compétence du parc national de l’Arctique russe (sans bénéficier de la même protection). C’est pourquoi les autorités du parc ont lancé une opération de nettoyage de la station. Elles envisagent d’inclure le site dans un grand musée en plein air. Mais elles auront à prendre des décisions délicates sur la limite entre réhabilitation et préservation. Quand un lieu devient une décharge de l’Histoire, qu’est­ce qui est Histoire et qu’est­ce qui est décharge ?

Les décisions que moscou prendra sur un éventuel regain d’activités militaires dans l’Arctique seront plus délicates encore, et bien plus lourdes de conséquences. Au début de novembre 2013, deux mois après la fin de notre périple, le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a notifié le déploiement d’une escadre de vaisseaux de guerre brise­glaces pour protéger les nouvelles routes maritimes transarctiques, ainsi que les gisements potentiels de pétrole et de gaz. L’Arctique abrite 95 % des réserves de gaz naturel et 60 % des réserves de pétrole russes, selon l’agence de presse Novosti (chiffres de 2011). L’essentiel de ces gisements se situent en mers de Barents et de Kara.
La répartition des gisements découverts et le réchauffement climatique poussent la Russie à regarder plus loin au nord. Choïgou a aussi annoncé la réouverture de la base aérienne sur l’archipel François-Joseph.

Si elle se concrétise, cette poussée de fièvre possessive sera-t-elle compatible avec la protection des écosystèmes arctiques ? Enric Sala, qui est un tranquille optimiste, veut le croire. Après tout, Vladimir Poutine est réputé pour ses sympathies écologistes – mais qui peut être sûr de quoi que ce soit avec Poutine ? Sala espère que l’archipel François-Joseph bénéficiera bientôt d’une protection totale en tant que parc national et se dit convaincu qu’une présence militaire renforcée permettra de l’« appliquer effectivement ».

La question de la glace, qui sous-tend ces problèmes, ne trouvera pas de réponse avec une seule expédition. On peut prendre des mesures et des photos, comparer la couverture glaciaire d’aujourd’hui et celle d’hier, la cause et l’effet n’en restent pas moins une affaire vaste et complexe. Les scientifiques de notre expédition se sont livrés à ce que font toujours de bons scientifiques de terrain : ils ont accumulé des observations quantitatives sur des détails.

Plongeant encore et encore dans les eaux glaciales, Alan Friedlander a identifié seize espèces de poissons arctiques en zone peu profonde, et il commence à s’interroger sur la raison d’une aussi faible diversité. Kike Ballesteros a aussi passé ses journées engoncé dans une combinaison thermique, doigts gourds et pommettes rouges, réa- lisant un inventaire détaillé et une estimation de la biomasse des algues marines – une première dans ce domaine. Daria Martynova a cherché des échantillons de copépodes dans une colonne d’eau et évalué la pénétration de Calanus finmarchicus, l’espèce nord-atlantique, dans le royaume arctique de Calanus glacialis.

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À terre, Maria Gavrilo et son équipe ont recensé mouettes blanches et tridactyles, guillemots de Brünnich, mergules nains, eiders à duvet et goélands bourgmestres ; ils ont mesuré, pesé, bagué et posé des géolocalisateurs. Forest Rohwer et son élève Steven Quistad ont capture des virus par milliards dans des substances hospitalières comme la vase des plages et le guano ; ils en tireront des informations en séquençant leur ADN dans leur laboratoire, aux États-Unis. Mike Fay a collecté et identifié plus de trente espèces de plantes à fleurs.

Tous ces efforts, toutes les recherches menées au cours de cette expédition et les observations recueillies permettront de répondre à de petites questions au sein de la grande : la communauté planctonique est-elle en train de changer ? Les mouettes tridactyles et les guillemots de Brünnich se reproduisent-ils autant que jadis ? La faune du plancher océanique ou la faune ter- restre sont-elles affectées par les changements de température ? Les ours blancs se concentrent- ils davantage sur ces îles, où ils sont pris au piège maintenant que la banquise disparaît de l’archipel François-Joseph pendant l’été ? Les changements planctoniques ont-ils un effet sensible sur la population des mergules nains ? Dans l’écologie, tout est interconnecté.

Quant à moi, je garde le souvenir durable d’un épisode qui s’est déroulé au début de notre périple, sur l’île Hooker, où je me trouvais avec David Grémillet et Jérôme Fort. Nous avions passé un long après-midi près de leurs tapis de nœuds avec un résultat modeste. Ils n’avaient attrapé et traité que trois mergules nains. À cette vitesse, il leur faudrait changer de tactique ou de site. Alors que Fort et moi rassemblions le matériel, Grémillet a aperçu un mergule adulte caché entre les rochers, là où ils font leurs nids, et l’a attrapé. Puis il a découvert un poussin et l’a capturé aussi. Il s’est alors tourné vers nous, un oiseau dans chaque main.

Il faut deux mains pour mesurer et baguer un oiseau, et quatre pour prendre un échantillon de sang. Après une journée trop tranquille, les deux chercheurs étaient soudain très occupés. David Grémillet m’a tendu le poussin. En le recueillant dans mes deux mains en coupe pour le protéger du vent, je me suis senti privilégié. Les mergules nains vivent longtemps, jusqu’à vingt ans, mais ils se reproduisent lentement, au rythme d’un poussin par an. La période entre l’éclosion et les premières plumes, époque où les jeunes sont les plus vulnérables, dure environ vingt-cinq jours. Le poussin que je tenais venait d’éclore. C’était une boule de duvet noir de la taille d’une prune, avec un bec au milieu. Une petite chose confiante et impuissante. Peu après, je l’ai tendu avec précaution à Grémillet, qui l’a reposé dans son nid.

Tout en me rappelant ce moment, je me demande où se trouve cet oiseau. A-t-il survécu à ses vingt-cinq jours dans les rochers ? Ayant grandi, s’est-il envolé pour trouver une aire d’hivernage loin de l’archipel Fançois-Joseph, tel un exemple vivant de l’intrépidité et de la résistance des mergules nains ?     

David Quammen
Photographies de Cory Richards

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