Comment on a « refabriqué » la grotte Chauvet

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C’est l’histoire d’un incroyable chantier qui aura duré deux ans et coûté 55 millions d’euros. Un chantier pour lequel on a redessiné, au détail près, les centaines d’animaux de la grotte ardéchoise. À l’occasion de l’ouverture au public de la réplique de Chauvet, National Geographic vous propose de redécouvrir ces travaux qui ont nécessité l’appui d’une dizaine de corps de métiers. 

Une pâle lumière dans le dos, un morceau de fusain à la main, l’homme fait face à la paroi. Un troupeau de rhinocéros s’y dessine déjà, épousant les volumes, jouant des reliefs. Encore quelques traits précis et le geste s’interrompt. Puis l’homme se retourne et éteint l’appareil qui projetait l’image sur le mur. Dans un atelier de Montignac (Dordogne), sur une paroi de mortier, la trame du dessin est là, tel que l’on pourrait le voir dans la grotte Chauvet. Identique à une œuvre réalisée par nos ancêtres voici 36 000 ans. Le « panneau » va pouvoir rejoindre la plus grande réplique de grotte ornée du monde, à plus de 400 km de là.

En Ardèche, sur les hauteurs de Vallon- Pont-d’Arc, le site choisi pour installer la copie, une quinzaine des plus éminents spécialistes de la préhistoire viennent constater l’avancée des travaux. Bottes boueuses aux pieds et casque de chantier sur la tête, ils dirigent le projet scienti- fique et culturel français le plus ambitieux du moment : faire découvrir au plus grand nombre la grotte Chauvet à travers son fac-similé, baptisé « la caverne du Pont-d’Arc ».

L’antre original, orné d’un millier de dessins aux motifs anthropomorphes ou animaliers, a été protégé par un éboulement survenu il y a plus de 20 000 ans. Découvert le 18 décembre 1994, ce chef-d’œuvre a rapidement été considéré comme le berceau des origines de l’art. Après un chantier de près de deux ans, le projet de réplique, maintes fois annoncé et repoussé, est en train de devenir réalité. Depuis des mois, à Montignac comme à Mormant (Seine-et-Marne), à Toulouse comme à Paris, des dizaines de corps de métiers s’affairent, chacun de leur côté, sur cette copie. À quelques mois de l’ouverture, prévue le 25 avril 2015, la très grande majorité des éléments ont déjà convergé vers Vallon-Pont-d’Arc.

« Vous avez vu cette paroi ? On croirait celle de la grotte !, exulte Jean Clottes, préhistorien et président du comité scientifique chargé de valider les orientations de la restitution. Le plus difficile, c’est de reproduire les textures de la roche. Je suis très impressionné par la qualité de celles-ci. » L’homme sait de quoi il parle. En décembre 1994, onze jours après la mise au jour de la grotte, il a été le premier scientifique à y pénétrer. Pendant quatre ans, il y a ensuite dirigé les recherches scientifiques. Autant dire qu’il la connaît par cœur. Un privilège. Car, dès la découverte de Chauvet, l’État a mis en place un protocole de conservation très strict. Pas question de répéter les erreurs de Lascaux qui, contaminée par de trop nombreuses visites, s’est altérée. Pour les rares personnes autorisées à y pénétrer – surtout des scientifiques –, le temps de présence ne peut excéder deux heures. Impossible, dans ce contexte, d’en faire profiter le grand public. Un comble pour un lieu classé en juin dernier au patrimoine mondial par l’Unesco…

Une réplique s’imposait. Mais comment restituer un monument naturel aussi immense ? La grotte n’est pas un simple tunnel creusé dans la roche ; c’est une succession de salles aux reliefs changeants, dont les parois varient de texture, de brillance et de couleur. Un lieu où les concrétions minérales elles-mêmes – stalactites, drape- ries, cristaux, pendeloques – sont remarquables et où subsistent aussi bien des traces de foyers que des empreintes et des ossements d’animaux. Sans parler des joyaux que sont les gravures, les peintures et les dessins de nos ancêtres.

Le défi est colossal, les délais serrés : l’ensemble des travaux doit être terminé en trente mois. Très vite, les experts décident de compacter l’espace. La caverne du Pont-d’Arc concentrera toutes les merveilles de son modèle sur une superficie au sol d’environ 3 000 m2 alors que l’originale s’étire sur 8 500 m2. Mais il ne s’agit pas de réinventer les parois : le relief de celles qui ont été sélectionnées doit être respecté au millimètre près et les œuvres doivent être retracées fidèlement.

Premier obstacle : ni l’œil humain ni les milliers de clichés ne peuvent restituer avec précision les volumes et la diversité des concrétions et des parois de la grotte Chauvet. D’autant qu’à l’intérieur, il est formellement interdit de s’éloigner des passerelles posées au sol, afin de garder le lieu le plus intact possible. Finalement, un relevé 3D est effectué par scanner. Plus de 16 milliards de points et 6 000 photos en haute définition sont enregistrés et traités informatiquement. Grâce à cette modélisation numérique, on peut se promener virtuellement dans la grotte et approcher « librement » la totalité de ses parois. Désormais, les plans du fac-similé peuvent être mis en place.

Neuf entreprises spécialisées participent à la naissance de la caverne. Objectif : faire oublier aux visiteurs qu’ils se trouvent dans une fausse grotte. Manque de luminosité, fraîcheur des lieux, ambiance sonore feutrée : tout doit contribuer à faire ressentir les mêmes émotions que dans la vraie cavité. Des milliers d’heures de modelage, de sculpture et de peinture sont nécessaires pour édifier les parois.

Après quelques mois de travail acharné, les murs de mortier et de résine ressemblent à s’y méprendre à leurs sœurs de calcite. La moindre aspérité, la moindre fissure dans la roche sont représentées. Stade ultime : l’ornementation. Les plasticiens prennent la main. Parmi eux, Gilles Tosello est un peu à part. Ce peintre et illustrateur est aussi un spécialiste de l’art paléolithique. À ce titre, il étudie la grotte Chauvet depuis plus de quinze ans et s’est vu confier la restitution des deux plus grands panneaux : celui des Chevaux (45 m2) et celui des Lions (65 m2).

« Je ne peux copier que ce que je comprends au préalable, annonce-t-il. Or, grâce à son très bon état de conservation, on peut “lire” la grotte Chauvet. Une fois familiarisé avec les habitudes des artistes, on décode leurs œuvres, on peut reconstituer la chronologie des éléments. » Le traitement informatique des images permet aussi de faire apparaître les différentes couches de dessins. Ainsi des points d’ocre rouge qui, griffés par des ours, avaient été recouverts par d’autres dessins tracés en noir sont réapparus numériquement. En étudiant l’historique des dessins, Gilles Tosello découvre même un dix- huitième rhinocéros sur un pan de mur où l’on en avait jusque-là compté dix-sept.

Dans l’atelier Arc et Os, à Montignac, le plasticien Alain Dalis et son équipe ont pris en charge toutes les autres parois ornées de la grotte Chauvet. Une fois encore, il s’agit de comprendre comment les artistes ont travaillé. À plusieurs reprises, les copistes sont autorisés à entrer dans la grotte Chauvet, munis des échantillons de murs qu’ils ont eux-mêmes teints ou dessinés, afin de les comparer avec la réalité. Sur de fausses roches, ils testent aussi le rendu du travail au silex, au fusain ou au charbon, tout comme les nuances de l’ocre, un pigment naturel. 

En Dordogne, les plasticiens disposent de milliers de gros plans des œuvres. « À certains endroits de la grotte, la paroi était molle : l’artiste a travaillé au geste, explique Alain Dalis. On voit même les petits bourrelets de terre formés par le passage du doigt. Ils ne tiennent que grâce à quelques microns de matière. Pour recréer cela, il fallait travailler de la même manière. »

Peu à peu, les panneaux se mettent en place. Certains sont cassés et jetés, faute de réalisme suffisant. Au fil des semaines, la vision s’affine. Pour respecter l’esprit enfiévré des œuvres ori- ginales, les plasticiens ne se contentent pas d’effectuer un simple calque. Ils laissent également leur sensibilité, leurs « tripes », s’exprimer. Tous sont désormais convaincus qu’ils ont affaire à de grands artistes. « On voit des pleins, des déliés, de l’impulsivité, confie Alain Dalis. On sent que la main n’a pas tremblé, qu’il y a du plaisir dans ce travail ancestral. Rien à voir avec les œuvres de Lascaux où le dessin est beau- coup plus réfléchi, plus posé. »

À se promener dans la caverne du Pont-d’Arc encore en chantier, on est saisi par la puissance du lieu. Sous les bâches en plastique qui protègent les panneaux, les lions et les rhinocéros semblent continuer leur course-poursuite tandis qu’un bison galope à toutes pattes. Rennes et cerfs avancent en rangs serrés. La magie opère.

« L’artiste a conçu là un récit en images : il avait un véritable projet d’ensemble, s’enthou- siasme Gilles Tosello en voyant sa copie installée dans la caverne. Ce qui prouve que parler d’évolution dans l’histoire de l’art est un leurre. Tout ce qui fait la complexité de l’art était déjà en place il y a 36000 ans.» 

Par Céline Lison

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