La cité d’Angkor vue par un drone !

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Le réalisateur français Guillaume Le Berre a eu l’autorisation exceptionnelle de survoler avec un drone la cité mythique du Cambodge. Résultat, quatre minutes d’enchantement qui révèlent le talent architectural et artistique des hommes de l’ancien empire khmer (Xe-XVe siècles). Classés au patrimoine mondiale de l’Unesco, ces vestiges sont toutefois menacés par l’usure du temps et la fréquentation touristique. 

Découvrez le travail et les projets de Guillaume Le Berre sur son site internet http://www.5mars.com/

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Découvrez également notre reportage publié en 2009 : Angkor, la révélation 

La cité sacrée du Cambodge a atteint une puissance prodigieuse. Avant, peut-être, de causer sa propre perte. Notre journaliste a mené l’enquête sur les causes de l’effondrement de la plus grande cité médiévale. 

Depuis le ciel, le temple apparaît et disparaît tel un mirage, simple tache brune au milieu de la forêt du nord du Cambodge. Sous notre avion s’étend la cité disparue d’Angkor : des ruines surtout peuplées de modestes riziculteurs. Des maisons, bâties sur pilotis pour se protéger des inondations de la mousson d’été, parsèment par grappes le paysage entre le Tonlé Sap, le grand lac d’eau douce de l’Asie du Sud-Est, à une trentaine de kilomètres plus au sud, et les mont Kulen, qui se dressent sur la plaine d’inondation, à peu près à égale distance, vers le nord. Soudain, alors que notre appareil ultraléger survole la cime des arbres, le temple se révèle dans toute sa splendeur.

Restauré dans les années 1940, le Banteay Samrè, bâti au XIIe siècle et dédié au dieu hindou Vishnou, témoigne de ce que fut l’Empire khmer à son apogée. Le temple s’élève au centre de deux carrés de murs d’enceinte. Jadis les entouraient peut-être des douves symbolisant les océans qui encerclaient le mont Meru, la demeure mythique des divinités hindoues. Banteay Samrè n’est qu’un temple parmi plus d’un millier de lieux sacrés édifiés par les Khmers dans la cité d’Angkor, produits d’une fièvre architecturale dont l’ampleur et l’ambition n’ont rien à envier aux pyramides d’Égypte. L’avion poursuit sa route. Je me dévisse le cou, mais la forêt a déjà englouti l’édifice.

Angkor a connu l’un des effondrements les plus méconnus de tous les temps. Le royaume khmer dura du IXe au XVe siècle. À son apogée, il domina une large frange de l’Asie du Sud-Est, du Myanmar (Birmanie), à l’ouest, au Viêt Nam, à l’est. Sa capitale, Angkor, comptait pas moins de 750 000 habitants et couvrait une superficie d’environ 1 000 km2, soit le plus important complexe urbain du monde préindustriel. À la fin du XVIe siècle, lorsque des missionnaires portugais découvrirent les tours en forme de lotus d’Angkor Vat – le temple le plus sophistiqué de la cité et le plus vaste monument religieux du monde –, la capitale de l’empire agonisait déjà. Les spécialistes ont avancé de nombreuses explications : des envahisseurs insatiables, un changement dans les croyances du peuple khmer, un essor des échanges maritimes qui aurait condamné une cité ancrée dans les terres…

Pour l’essentiel, il s’agit là de suppositions. Bien qu’environ 1 300 inscriptions demeurent visibles sur les linteaux des portes des temples et sur les stèles en pierre, pas une seule n’évoque l’effondrement du royaume. Des fouilles récentes, entreprises non pas dans les temples eux-mêmes mais dans les infrastructures nécessaires au fonctionnement de l’immense cité, semblent suggérer une nouvelle hypothèse.

En réalité, Angkor aurait été condamnée d’avance par cette même ingéniosité qui transforma un ensemble de petits fiefs en empire. La civilisation khmère, qui avait appris l’art d’apprivoiser les déluges saisonniers de l’Asie du Sud-Est, perdit le contrôle de l’eau, la plus vitale des ressources, entraînant ainsi son déclin.

Le récit captivant d’un témoin direct ressuscite la ville à son zénith. À la fin du XIIIe siècle, Zhou Daguan, un diplomate chinois, séjourne près d’un an dans la capitale. Il est l’hôte d’une famille de la classe moyenne, qui mange le riz avec des cuillères taillées dans des noix de coco et boit du vin fait avec du miel, des feuilles ou du riz.

Zhou Daguan décrit l’épouvantable pratique, abandonnée peu avant son arrivée, consistant à recueillir de la bile humaine auprès de donneurs vivants en guise de potion destinée à se donner du courage. Des feux d’artifice et des combats de sangliers marquent les fêtes religieuses. Les spectacles les plus somptueux se déroulent quand le roi s’aventure parmi ses sujets. Lors des processions royales défi lent des éléphants, des chevaux harnachés d’or et des centaines de servantes du palais parées de fleurs.

Les sculptures qui ont résisté aux siècles d’abandon et, plus récemment, à la guerre, évoquent également la vie quotidienne à Angkor. Sur les façades des temples, des bas-reliefs retracent des scènes de tous les jours – par exemple, deux hommes penchés sur un jeu de société ou une femme accouchant à l’ombre d’une toile de pavillon. Ils rendent aussi hommage à un monde spirituel peuplé de créatures telles que les apsaras, ces séduisantes danseuses célestes servant de messagers entre les humains et les dieux. Pourtant, ce paradis n’est pas qu’un havre de paix. Entre les visions d’harmonie terrestre et d’illumination divine, les bas-reliefs relatent des scènes de guerre. Sur l’un d’eux, des guerriers du royaume voisin de Champa, armés de lances, s’entassent sur un bateau pour traverser le Tonlé Sap. Une scène immortalisée dans la pierre parce que les Khmers ont remporté la bataille.

Mais les rivalités claniques déchiraient Angkor. Elles fragilisaient la cité face aux attaques venues du Champa, à l’est, et du puissant royaume d’ Ayuthia, à l’ouest. Les questions de succession des rois khmers, polygames, causaient d’incessantes intrigues de pouvoir entre princes. Selon Roland Fletcher, archéologue et codirecteur du programme de recherche Greater Angkor Project (GAP), l’État khmer était souvent instable.

La cité a péri comme elle a vécu, estiment certains spécialistes : par le glaive. Les annales d’Ayuthia mentionnent que des guerriers de ce royaume « se sont emparés » d’Angkor en 1431. La cité avait indubitablement de quoi attiser les convoitises. Des inscriptions, que corrobore le récit de Zhou Daguan, vantent les tours de son temple recouvertes d’or. Il y a un siècle, pour concilier les légendes sur la richesse d’Angkor et les pitoyables ruines découvertes par les voyageurs occidentaux, des historiens français ont conclu des annales d’Ayuthia que la capitale khmère avait été mise à sac.

L’explication ne convainc par Roland Fletcher. Les premiers spécialistes, souligne-t-il, tendaient à voir Angkor à travers le prisme déformant des sièges et des conquêtes de l’histoire européenne. « Effectivement, le souverain d’Ayuthia affirme qu’il s’est emparé d’Angkor, et il est possible qu’il en ait ramené quelque trophée à Ayuthia. » Mais, comme il a ensuite installé son fils sur le trône à Angkor, « il est peu probable qu’il ait saccagé la ville avant d’en faire cadeau à son fils ».

La religion occupait une place centrale dans la vie quotidienne – tandis que les intrigues de cour n’affectaient sans doute guère la plupart des sujets d’Angkor. Les rois, qui se prétendaient les empereurs du monde hindou, s’érigeaient des temples à eux-mêmes. Or, le bouddhisme theravada a peu à peu éclipsé l’hindouisme au cours des XIIIe et XIVe siècles. Le principe d’égalité sociale qui régissait cette nouvelle doctrine a pu constituer une menace pour l’élite d’Angkor, jusqu’à saper l’autorité royale. « C’était une conception très subversive, explique Roland Fletcher, tout comme le christianisme s’avéra subversif pour l’Empire romain. Il devait être extrêmement difficile d’y mettre un terme. »

L’argent n’existait pas à cette époque. Les finances de la capitale reposaient sur les tributs et sur les impôts. De facto, la monnaie d’échange était le riz, aliment de base des ouvriers enrôlés pour bâtir les temples et des milliers de sujets qui en recevaient ensuite la charge. Une inscription sur le Ta Prohm indique que 12 640 personnes servaient dans ce seul temple. Elle rapporte aussi que plus de 66 000 fermiers produisaient près de 2 500 t de riz par an pour nourrir la multitude de prêtres, de danseuses et d’ouvriers du temple.

Si l’on ajoute trois grands temples (le Preah Khan et les deux ensembles encore plus vastes d’ Angkor Vat et du Bayon), on atteint vite 300 000 cultivateurs. Soit à peu près la moitié de la population estimée du Grand Angkor. Une religion nouvelle, égalitaire, comme le bouddhisme theravada, a pu conduire à la révolte.

À moins que la cour royale ait tout simplement décidé de bouder Angkor. Chaque dirigeant avait coutume de faire construire de nouveaux temples, laissant les anciens se dégrader. Cette propension à repartir de zéro a pu condamner la ville lorsque le commerce maritime s’est développé entre l’Asie du Sud-Est et la Chine. Et peut-être est-ce par pur opportunisme économique que, au XVIe siècle, le pouvoir khmer décida de s’établir plus près du Mékong – non loin de la capitale actuelle du Cambodge, Phnom Penh – pour bénéficier d’un meilleur accès à la mer de Chine méridionale.

Ces bouleversements économiques et religieux ont pu hâter le déclin d’Angkor. Mais ses dirigeants n’ont pas vu venir un ennemi d’un autre genre. Au Moyen Âge, la cité devint un centre dynamique grâce à un réseau sophistiqué de canaux et de réservoirs, qui permettait de stocker une eau rare durant les mois de sécheresse et d’évacuer le surplus lors de la saison des pluies. Des forces incontrôlables grippèrent cette machine bien réglée.

L’un des lieux sacrés d’Angkor se niche dans les monts Kulen, à la source de deux rivières, le Puok et le Siem Reap. À l’ombre de banians, au fond de l’eau limpide, apparaissent des rangées de bosses érodées, d’une quinzaine de centi mètres de diamètre chacune, taillées dans le grès sombre. Ce sont des linga, des sculptures cylindriques symbolisant le pouvoir fécond et créateur du dieu hindou Shiva. Ils mènent à une autre sculpture réalisée dans le lit de la rivière : un cube de 1 m de côtés, doté d’un orifice étroit. C’est un yoni, symbole hindou féminin de la source de la vie. Les grands prêtres venaient là pour remercier les dieux de fournir au royaume son élément vital.

Un pont naturel en grès se trouve un peu en amont. Il donne son nom à ce lieu sacré : Kbal Spean – « tête de pont », en khmer. L’eau jaillit sur une paroi rocheuse où Vishnou, jambes croisées, médite au-dessus d’une mer déchaînée. De son nombril surgit Brahma, assis sur un lotus.

Angkor et ses dirigeants ont prospéré en exploitant les pluies de mousson dévalant des monts Kulen. Jayavarman II jeta les fondations du royaume au début du IX siècle. Ensuite, son développement reposa sur des récoltes de riz abondantes. Dans toute l’Asie du Sud, seules les villes d’Anuradhapura et de Polonnaruva, au Sri Lanka, et leurs célèbres réservoirs, pouvaient peut-être rivaliser avec la capacité d’Angkor à garantir un approvisionnement constant en eau.

Cette stabilité fut acquise au prix de véritables exploits techniques. Le Baray occidental, le troisième et le plus élaboré des réservoirs d’Angkor, mesure 8 km de long et 2,2 km de large. Pour sa construction, il y a un millénaire, 200 000 ouvriers khmers entassèrent quelque 12 millions de mètres cubes de terre, édifiant des digues de 90 m de large et d’environ 9 m de haut. L’eau de la rivière Siem Reap alimente encore le réservoir. Le premier spécialiste à s’être rendu compte de l’importance des installations hydrauliques d’Angkor est Bernard-Philippe Groslier, archéologue à l’École française d’Extrême-Orient (Efeo). Dans un ouvrage de référence, publié en 1979, il qualifie Angkor de « cité hydraulique ». Les gigantesques baray, explique-t-il, répondaient à deux exigences : symboliser la mer primitive de la cosmogonie hindoue et irriguer les rizières. Groslier n’a pas eu le loisir de creuser cette idée. La guerre civile cambodgienne, le règne brutal des Khmers rouges et leur renversement par les forces vietnamiennes, en 1979, ont interdit l’ accès à Angkor pendant vingt ans. Et, après le retrait des troupes vietnamiennes, les pillards se sont abattus sur la cité, dérobant les statues et détachant même des bas-reliefs à coups de burin.

En 1992, l’architecte et archéologue Christophe Pottier, aujourd’hui codirecteur du Greater Angkor Project, a rouvert le centre de recherche de l’Efeo à Angkor. L’urgence était alors d’aider le Cambodge à restaurer les temples pillés et abîmés. Mais Pottier se sentait attiré par les étendues sauvages au-delà des murs des temples. Des mois durant, à moto et à pied, il a sillonné la moitié sud du Grand Angkor ; il a en établi les plans d’habitations et de sanctuaires édifiés en hauteur, près de réserves d’eau. La partie nord, encore dangereuse, lui restait inaccessible.

Alors s’est produit la véritable révélation. En 2000, Roland Fletcher et son collègue Damian Evans ont mis la main sur des images d’Angkor prises par la Nasa. L’équipe de l’université de Sidney, épaulée par l’Efeo et par l’Autorité pour la protection du site et l’aménagement de la région d’ Angkor-Siem Reap (Apsara), a découvert les vestiges de quantité d’autres habitations, canaux et citernes, en particulier dans les zones inaccessibles de la cité. Plus important encore : les immenses baray possédaient des entrées et des sorties. Ce constat a tranché le débat lancé par les travaux de Groslier : les baray servaient-ils seulement aux rituels religieux ou à l’irrigation ? La réponse est claire : les deux.

L’ambition des ingénieurs d’Angkor a estomaqué les chercheurs. « Nous nous sommes rendu compte, précise Fletcher, que l’environnement du Grand Angkor est totalement artificiel. » Pendant des siècles, des équipes d’ouvriers construisirent des centaines de kilomètres de canaux et de digues, en utilisant les subtiles variations dans la déclivité naturelle du terrain pour amener de l’eau des rivières Puok, Roluos et Siem Reap vers les réservoirs. Lors de la mousson d’été, des déversoirs évacuaient le surplus d’eau. Après la saison des pluies, en octobre ou novembre, les canaux d’irrigation redistribuaient l’eau stockée. Les réservoirs aidaient peut-être aussi à préserver l’humidité du sol : dans les champs des alentours, l’évaporation, en surface, aurait fait remonter l’eau souterraine pour alimenter les cultures. « C’était un système incroyablement astucieux », s’écrie Fletcher.

Ce système hydraulique, constitué de dérivations et de retenues d’eau pour se protéger des crues, fit peut-être la différence entre la médiocrité et la grandeur. Une bonne partie du riz du royaume poussait dans des champs en remblais, évitant ainsi de dépendre des pluies de mousson ou des caprices du Tonlé Sap dans sa plaine d’inondation. L’irrigation devait accroître les récoltes. Ce système a également pu fournir des rations de survie les années de faible mousson, estime Roland Fletcher. Quand d’autres royaumes d’Asie du Sud-Est manquaient d’eau ou en recevaient trop, précise-t-il, les installations hydrauliques d’ Angkor représentaient un « atout stratégique extrêmement précieux ».

L’archéologue a été d’autant plus abasourdi lorsque son équipe a exhumé l’un des plus extraordinaires exemples du savoir-faire angkorien. Car ce vaste édifice, situé au milieu des ouvrages hydrauliques, avait apparemment été démoli par les ingénieurs d’Angkor eux-mêmes.

Il est presque midi, un jour de juin, à 16 km au nord d’Angkor Vat. Même au fond d’une tranchée boueuse de 4 m de long, rien ne protège du soleil torride. Fletcher ôte sa casquette et s’essuie le front. Le placide chercheur semble sur le point de se lancer dans une explication pointue sur les blocs de pierre rougeâtres que son équipe a mis au jour, épaulée par Chhay Rachna, de l’Apsara. Mais il soupire et s’exclame : « C’est tout simplement fantastique ! »

Les blocs, ajustés à la perfection, furent taillés dans de la latérite, une roche spongieuse, riche en oxyde de fer, qui durcit à l’air. Ce que Fletcher et Pottier ont d’abord pris pour les vestiges d’une petite porte d’écluse s’est mué en un véritable monstre : les restes d’un déversoir appartenant à un barrage incliné, dont la superficie atteignait peut-être celle d’un terrain de football.

Vers la fin du IXe siècle, avec l’essor d’Angkor, les ingénieurs creusèrent un long canal. Il détournait les eaux de la rivière Siem Reap vers le sud, jusqu’au Baray oriental nouvellement construit – et presque aussi vaste que le Baray occidental, plus tardif. Au milieu de la rivière, un barrage dérivait l’eau pour alimenter le canal. Une partie de l’énorme construction servait peut-être aussi de déversoir pendant la mousson, pour laisser le trop-plein d’eau rejoindre la rivière.

Ces ruines illustrent le combat épique livré par des générations d’ingénieurs khmers pour maîtriser un système hydraulique de plus en plus complexe et incontrôlable. « Ils passaient sans doute une grande partie de leur vie à le réparer », présume Fletcher. Des blocs du barrage gisent pêle-mêle ; d’importantes sections de maçonnerie manquent. « L’explication la plus logique est que le barrage fut un échec. » La rivière le rongea- t-il peu à peu ? Une inondation exceptionnelle l’emporta-t-il ? La plupart des blocs restants auraient alors été récupérés et utilisés ailleurs.

Un bassin du Mébon occidental – un temple édifié sur une île, au milieu du Baray occidental – atteste les défaillances du système d’irrigation. Des grains de pollen conservés dans la boue montrent que le lotus et d’autres plantes aquatiques y fleurirent jusqu’au début du XIIIe siècle. Puis, de nouvelles sortes de pollen apparurent, provenant d’espèces comme les fougères, qui préfèrent les marais ou les sols secs. À l’apogée d’Angkor, l’un des réservoir est resté à sec, au moins temporairement. Daniel Penny, polynologue et codirecteur du Greater Angkor Project, conclut : « Quelque chose allait de travers bien plus tôt que nous ne le supposions. »

Aucun ingénieur de l’époque ne pouvait anticiper certains phénomènes naturels. Et tout dysfonctionnement du système hydraulique aurait alors rendu Angkor vulnérable. L’Europe connut une longue période de climat inhabituel, à partir des années 1300, avec des hivers rudes et des étés froids. Comment les autres parties du monde avaient-elles traversé ce « petit âge glaciaire » ? Jusqu’à récemment encore, les données restaient sommaires. Il apparaît désormais que l’Asie du Sud-Est a aussi subi des conditions extrêmes.

Autour d’Angkor, la mousson d’été dure à peu près de mai à octobre. Elle fournit près de 90 % des précipitations annuelles de la région. Une mousson fiable est cruciale pour tous les modes de vie, dont celui des êtres humains. Pour connaître la nature des moussons du passé, Brendan Buckley, du Lamont-Doherty Earth Observatory de Palisades, à New York, s’est enfoncé dans les forêts d’Asie du Sud-Est et a étudié les cernes de croissance annuels des arbres. Problème : les cernes de la plupart des espèces de la région ne sont pas visibles ou ne se forment pas annuellement. Après plusieurs expéditions, Buckley a repéré quelques espèces d’une grande longévité, dont le teck et le bois de Siam, un cyprès rare.

Certains bois de Siam, vieux de neuf siècles, témoins de la gloire d’Angkor comme de sa chute, narrent une histoire stupéfiante. Leurs cernes de croissance révèlent qu’ils ont enduré de grandes sécheresses successives, de 1362 à 1392, puis de 1415 à 1440. La mousson était faible ou tardive, voire inexistante. D’autres années, des moussons exceptionnelles lessivaient la région. Ces conditions climatiques purent porter le coup de grâce à un royaume déjà chancelant.

Or, les installations hydrauliques d’ Angkor se dégradaient depuis plusieurs décennies, à en juger d’après un Baray occidental hors service. « Nous ignorons pourquoi le système hydraulique fonctionnait au-dessous de ses capacités. C’est un mystère, concède Daniel Penny. Mais cela signifie qu’Angkor ne disposait plus de marge de manoeuvre. La ville était plus exposée à la menace de la sécheresse qu’à aucune autre période de son histoire. » Ce que Roland Fletcher confirme : des sécheresses sévères et prolongées, ponctuées par des pluies torrentielles, auraient anéanti le système hydraulique.

« Angkor ne menaçait pas de se changer en désert », tempère Daniel Penny. Les habitants de la plaine d’inondation du Tonlé Sap, au sud des principaux temples, auraient été à l’abri des effets les plus graves. Le Tonlé Sap est alimenté par le Mékong, qui prend sa source dans les glaciers tibétains, insensibles aux caprices des moussons. Mais les ingénieurs khmers ne pouvaient pas atténuer la sécheresse dans le nord. La pesanteur était leur seule pompe. Pour détourner le Tonlé Sap, il aurait fallu inverser la pente du relief.

Si les habitants du nord d’Angkor mouraient de faim alors que d’autres parties de la ville regorgeaient de riz, le décor était planté pour des troubles sérieux. « Quand les populations des pays tropicaux excèdent les limites des capacités de la terre, c’est alors que les vrais ennuis commencent, affirme l’anthropologue Michael Coe, de l’université Yale. Cela mène inévitablement à un effondrement culturel. »

Une armée affamée, minées par des dissensions internes, a pu affaiblir les défenses de la cité. De fait, l’invasion par Ayuthia et l’éviction du roi khmer intervinrent vers la fin de la seconde grande sécheresse. Ajoutez au chaos climatique les vents changeants de la politique et de la religion qui balayaient déjà le royaume, et le destin d’Angkor était scellé, affirme Roland Fletcher : « Le monde autour d’Angkor était en pleine mutation. La société évoluait. Il aurait été surprenant qu’Angkor se maintienne. »

Des catastrophes climatiques avaient déjà mis à bas d’autres civilisations. Alors qu’Angkor était en pleine ascension, de l’autre côté de la Terre, un déséquilibre environnemental frappait les cités mayas du Mexique et d’Amérique centrale. Bien des spécialistes sont aujourd’hui persuadés que les Mayas ont succombé à la surpopulation et à la dégradation de leur environnement, consécutives à trois sécheresses ravageuses, au IXe siècle. « Pour l’essentiel, la même chose est arrivée à Angkor », avance Michael Coe, qui fut le premier, dans les années 1950, à percevoir les similitudes entre les civilisations khmère et maya.

Des défis climatiques analogues guettent peut-être les sociétés modernes. Un El Niño intense et persistant déclencha sans doute les sécheresses ravageuses d’Angkor, en réchauffant les eaux de surface dans la partie tropicale de l’est et du centre de l’océan Pacifique, estime Brendan Buckley. Les scientifiques se demandent si le changement climatique d’origine humaine renforcera El Niño ; or, au Viêt Nam, les cernes des arbres montrent que les oscillations naturelles du climat dans le Pacifique suffisent à causer des catastrophes.

L’effondrement d’Angkor rappelle avec brutalité les limites de l’ingéniosité humaine. Les Khmers avaient transformé leur monde au prix d’infrastructures monumentales. « Le système hydraulique d’Angkor était une extraordinaire machine, s’étonne Roland Fletcher, un merveilleux mécanisme pour réguler le monde. » Durant six siècles, ses ingénieurs ont réussi à faire fonctionner ce joyau de la civilisation. Jusqu’à ce qu’une force supérieure finisse par l’écraser.

Par Richard Stone

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