Au Brésil, les biocarburants tachés par le sang des indiens Guaranis-Kaiowa

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Valdelice Veron à l’entrée de l’office des Nations Unies, à Genève. Crédits : Planète Amazone

Ils ne sont plus que 45 000 dans tout le Brésil. Victimes de la spoliation de leurs terres, les indiens Guarani-Kaiova luttent pour leur survie. Valdelice Veron et le cacique Natanael Vilharva-Caceres, deux de leurs représentants, étaient à Paris pour dénoncer la lente mort de leur peuple.

La voix est perçante, le regard empli d’une rage qui peine à se contenir. Munie de sa coiffe traditionnelle, Valdelice Veron dénonce les souffrances des Guarani-Kaiova, victimes de ce qu’elle qualifie d’“écocide” (la destruction totale d’un environnement). En cause : l’extension des cultures de soja et de canne à sucre. Cette dernière est utilisée pour la fabrication de l’éthanol, un biocarburant dont la production est dopée par la demande mondiale. En cinq ans, la culture de la canne à sucre a plus que triplé, passant de 180 000 à 570 000 ha. Le Brésil est récemment devenu le deuxième exportateur mondial derrière les États-Unis.

> Voir notre infographie : les perspectives de croissance de la culture de la canne à sucre

Mais cette réussite a un coût : celui des terres ancestrales des Amérindiens Guarani-Kaiova. Déjà réduites à portion congrue au cours des siècles derniers, elles sont aujourd’hui la proie de grands propriétaires terriens désireux d’accroître leurs cultures. Ceux-ci n’hésitent pas à employer des moyens très violents : massacres, intimidations, enlèvements… « Le soja et l’éthanol sont produits avec le sang des Indiens Guarani-Kaiova », résumait Valdelice Veron, en ouverture de la conférence de presse organisée par l’association Planète Amazone, le 22 juillet 2015 à Paris.

Le développement des cultures de soja et de canne à sucre met en péril la survie de ce peuple indigène originaire de l’État du Mato Grosso du Sud. En 1500, date de l’arrivée des premiers colons sur les côtes brésiliennes, environ 5 millions de Guaranis peuplaient le pays, répartis sur un territoire de près de 350 000 km 2 de forêts et de plaines. Cinq siècles plus tard, ils ne sont plus que 45 000, enserrés dans des territoires minuscules et vivant dans des conditions misérables.

Un véritable chaos

Expulsés de leurs terres, d’où ils tirent l’essentiel de leurs ressources, les Guarani-Kaiowa sont condamnés à une situation de détresse sociale. Pour survivre, certains travaillent dans l’industrie agricole, où les salaires sont dérisoires et les abus nombreux. “Cela s’apparente à de l’esclavage”, affirme Valdélice Veron.

“Des familles en sont réduites à s’agglutiner dans des camps aux bords des routes où ils ne peuvent plus subvenir à leurs besoins, observe Claire Cottereau, auteur d’une thèse sur ce peuple indigène. Misère, alcoolisme, toxicomanie et violence y sont quotidiens. C’est un vrai chaos.” Autant de maux qui expliquent que le taux de suicide des Guarani, notamment celui des adolescents, soit l’un des plus élevés au monde. D’après une étude publiée en 2013 par le Conseil Indigéniste Missionnaire (Cimi), il serait même trente-quatre fois supérieur à celui du reste de la population.

Autre signe de cette détresse, vingt-et-un enfants morts en 2001 de malnutrition aiguë. Un scandale qui avait obligé les autorités à mettre en place un programme alimentaire pour les familles les plus démunies. Une aide interrompue en 2007 malgré les nombreux problèmes de santé relevés parmi les jeunes enfants : anémie, retard de croissance et faible poids.

Certains Amérindiens tentent régulièrement de réinvestir leurs terres spoliées. C’est lors de l’une de ces opérations de reconquête que le père de Valdelice Veron, le grand cacique Marcos Véron, a été torturé et battu à mort en 2013 par des milices privées. Ce meurtre est loin d’être un cas isolé. Le 22 juin 2015, un enfant a perdu la vie dans l’incendie criminelle d’un village, et trois autres sont portés disparus. En l’espace de dix ans, pas moins de 300 indiens ont été assassinés par des milices, affirment les ONG. “Ils torturent les hommes, kidnappent les enfants et font subir aux femmes toutes les violences que vous pouvez imaginer, raconte Valdelice, la voix nouée par l’émotion. La police et l’armée sont complices, elles ne font rien pour nous aider.”

« Il est difficile de savoir précisément qui se cache derrière ces milices, observe Claire Cottereau. Les hommes arrivent masqués, entassés dans de grosses voitures. Mais leur armement militaire laisse penser que ce sont des sociétés de sécurité privée engagées par les propriétaires terriens. »

L’attentisme de Brasilia

Ces violences et l’impunité des milices – presque aucun meurtre n’est résolu -contrastent avec la protection juridique dont sont censées jouir les ethnies indigènes. « Les Guarani sont légalement protégés par l’État brésilien, explique Xavier-Arnaud de Sartre, géographe au CNRS. Celui-ci a considérablement étendu les droits des Indiens. » La constitution brésilienne adoptée en 1988 reconnaît effectivement le droit de propriété des indigènes. À l’époque, elle prévoyait également un processus de démarcation des terres dans un délai de cinq ans. Mais, deux décennies plus tard, il n’en est toujours rien. Sur 1047 terres revendiquées par les Indiens à travers le pays, seules 38 % ont été accordées à leur bénéfice, note le rapport annuel 2013 du CIMI. Au Mato Grosso du Sud, la décision en 2011 de la justice brésilienne d’accorder 8 800 ha de terres aux Guarani-Kaiowa se heurte aujourd’hui à l’attentisme des autorités de Brasilia. Les décrets présidentiels s’amoncellent sans que la présidente Dilma Rousseff n’y appose sa signature officielle.

« Le processus de démarcation des terres a bien fonctionné dans les zones où il n’y avait pas de pressions extérieures, analyse Hervé Théry, géographe au CNRS et spécialiste des fronts pionniers. C’est le cas des ethnies de la forêt amazonienne dont les terres sont encore trop éloignées pour être convoitées. En revanche, les Guarani-Kaiova vivent entre le littoral et la forêt. Leurs territoires sont donc beaucoup plus soumis à l’appétit des entreprises. »

>> Perspectives de la production de canne à sucre au Brésil sur la période 2015-2024 (exprimées en litres) 

Source : OECD

Par Sidonie Hadoux et Olivier Liffran 

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