Attentats : les mécanismes de la peur dans le cerveau

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La salle du Bataclan endeuillée par les attaques terroristes du 13 novembre 2015.

La salle du Bataclan endeuillée par les attaques terroristes du 13 novembre 2015. ©Takver / licence Creative Commons

Après les attaques terroristes de 2015, le gouvernement français a diffusé une liste de recommandations à suivre en cas d’attentats. Mais, en conditions réelles, sommes-nous capables d’être rationnels ?

Comment se douter, alors que l’on assiste à un concert en plein Paris, que l’on puisse être victime d’une attaque terroriste ? “Pour le cerveau, c’est tout simplement un non-sens”, répond le Dr Muriel Salmona, psychiatre et fondatrice de l’association Mémoire traumatique et victimologie

D’ordinaire, notre cerveau suit un processus bien rodé face au danger. L’amygdale réagit la première. Cette structure, située dans les régions les plus primitives du cerveau, joue le rôle de sentinelle de l’organisme. En cas de menace, elle déclenche la production d’hormones de stress. Celles-ci envoient un signal d’alarme dans les parties supérieures du cerveau, qui analysent la situation et vérifient que le péril est bien réel. En fonction du risque et de nos expériences précédentes, elles moduleront la réponse émotionnelle.  

Dans le même temps, tout l’organisme se mobilise. Le cerveau stimule la production d’adrénaline. La tension artérielle augmente, le sang se concentre vers les organes vitaux, le rythme cardiaque s’accélère… La personne devient hyper vigilante, capable de prendre des décisions rationnelles (fuir, éviter, attaquer…). C’est ce que les psychiatres appellent une réaction de “stress adapté”.

En cas d’attentat, ce processus peut faillir, tant l’événement est intense et imprévu. Dépassé par une violence encore jamais éprouvée, le cerveau ne peut plus analyser la situation et formuler des réponses adaptées. La victime se retrouve alors plongée dans un état de sidération psychique qui la paralyse complètement.

Dépassé par la violence

Dans son ouvrage Traumatismes psychiques de guerre (1999), le psychiatre Louis Crocq, spécialiste des névroses de guerre, décrit ainsi “des soldats pâles, le visage figé, l’expression hagarde, la bouche ouverte, muets, restant debout, immobiles, les bras ballants ou tenant inutilement leur arme sans s’en servir, sourds aux appels et exhortations de leurs camarades, ne cherchant même pas à se mettre à l’abri.”

Durant cet état de sidération, le cerveau ne régule plus la production d’hormones de stress, qui va crescendo. Cette situation peut faire courir un risque vital pour l’organisme, avec des complications cardio-vasculaires ou neurologiques (le cortisol, l’un des hormones de stress, est très neurotoxique).

Pour préserver le corps, le cerveau dispose d’un joker : “Imaginez que notre encéphale est semblable à un appareil électrique, explique Muriel Salmona. Lorsque la production de stress est particulièrement élevée, il y a un risque de “survoltage” qui menace la survie de l’organisme. Pour s’en prémunir, notre cerveau fait disjoncter notre circuit émotionnel, afin d’isoler l’amygdale et d’éteindre la réponse émotionnelle.” 

“Ce n’est pas moi qui aie vécu tout ça”

Ce mécanisme de survie provoque une anesthésie émotionnelle, qui donne aux victimes la sensation de vivre les événements comme si elles en étaient de simples spectateurs. Un état de dissociation, bien connu de la psychiatrie, dont témoignent les récits des rescapés des tueries du 13 novembre : “Plus je raconte, plus j’ai l’impression que ce n’est pas moi qui aie vécu tout ça. Qu’il s’agit du scénario d’un film, que j’étais simplement au-dessus, mais pas dans les événements.” (L’Humanité,17/11/2015)

Les victimes paraissent alors détachées, presque insensibles à ce qu’elles ont vécu. “Il faut évidemment ne jamais se fier à cet apparent détachement”, souligne Muriel Salmona. L’hippocampe, le siège de notre mémoire autobiographique dans le cerveau, ne peut plus intégrer l’événement. Par contre, l’amygdale conserve la trace extrême laissée par le drame. Une sorte de “mémoire traumatique, brute et hors du temps”.

L’enfer du stress post-traumatique

Si le trouble n’est pas traité, son souvenir peut ressurgir à tout moment. “Lors des commémorations du débarquement en Normandie, un vétéran américain, qui avait débarqué à Omaha Beach, a été pris de panique, raconte Muriel Salmona. Le bruit des détonations de canon avait réveillé son trauma des décennies plus tard.” Ces sortes de flash-back, lors desquels la personne revit le traumatisme jusqu’à parfois en ressentir les odeurs, constituent l’un des symptômes de l’état de stress post-traumatique. “C’est une situation nouvelle en France. Et nous manquons cruellement d’experts qui peuvent répondre à ces troubles”, s’alarme-t-elle.

Toutes les victimes d’attentat ne souffrent pas de séquelles traumatiques. Face à la violence, nous ne sommes pas égaux. Davantage rompus aux situations extrêmes, les sauveteurs et les membres des forces de l’ordre risquent moins d’être submergés par le stress et d’adopter des réactions inadaptées au danger. D’où l’intérêt d’informer le public sur les risques d’attentat et les conduites à suivre. Sans même en avoir conscience, certaines personnes développeront des réflexes qui les aideront à survivre ou à aider les autres.  

Par Olivier Liffran

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