Arctique, plongée au coeur des hydrocarbures

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CAP AU NORD La plateforme norvégienne Goliat avant sa mise en service, en avril 2015. Aujourd’hui ancrée en mer de Barents, par 71° N, c’est la plus septentrionale des plateformes pétrolières offshore. ©Evguenia Arbougaïeva

Pétrole, gaz, or… Les pays riverains de l’Arctique veulent profiter de la manne libérée par la fonte des glaces. Mais une nature hostile rend l’exploitation coûteuse et dangereuse.

Peu de jours avant Noël 2014, un visage célèbre est apparu sur un écran de la salle de vidéo-conférence de Bovanenkovo, à 400 km au nord du cercle arctique, sur la péninsule de Yamal, en Sibérie. C’était celui de Vladimir Poutine, légèrement pixellisé par la liaison satellite. Alexeï Miller, directeur général du géant russe de l’énergie Gazprom, se tenait raide face au président. Dehors, un ensemble de bâtiments préfabriqués et de canalisations brillait sous les projecteurs, telle une station spatiale flottant dans l’obscurité. Bovanenkovo est l’un des plus gros gisements de gaz naturel du monde. Miller a demandé à Poutine l’ordre de commencer à pomper un nouveau champ. « Vous avez le feu vert », a répondu Poutine. Miller a relayé le message ; un ingénieur a appuyé sur un bouton. Aussitôt, le gaz arctique s’est répandu dans un pipeline long de plus de 1 000 km relié au tentaculaire réseau russe. Il n’y a pas si longtemps, la toundra de l’immense péninsule de Yamal, qui s’avance dans la mer de Kara, était surtout connue pour ses éleveurs nomades de rennes, les Nenets, et pour les gou- lags staliniens. Mais Gazprom estime que la région pourrait produire en 2030 plus d’un tiers du gaz et une bonne partie du pétrole russes. Bovanenkovo compte parmi la trentaine de gisements prouvés dans la péninsule de Yamal ou offshore. Celle-ci pourrait devenir une Arabie saoudite arctique, abreuvant d’hydro- carbures un monde assoiffé d’énergies. C’est du moins ce que Poutine espère.

Depuis que le réchauffement climatique fait fondre l’Arctique, la Russie est en tête des pays qui souhaitent exploiter les ressources du Grand Nord. En installant, fin 2013, une plate- forme en mer de Petchora, Gazprom est devenu la première compagnie à exploiter du pétrole offshore dans l’Arctique (après avoir mis en prison trente militants de Greenpeace et saisi leur bateau). En partenariat avec Novatek, un autre conglomérat russe, Gazprom a aussi édifié sur la côte est de Yamal un terminal géant, qui exportera du gaz liquéfié vers l’Extrême- Orient et l’Europe à bord de tankers brise-glaces – bien qu’il risque d’y avoir de moins en moins de glace à briser au fil du temps. La Russie n’est pas seule dans la course. Selon une étude géologique américaine de 2008, plus d’un cinquième du pétrole et du gaz conventionnels encore à découvrir sur la Terre gît au-dessus du cercle arctique, et la région

regorge de minerais. En 2013, la Norvège a ancré en mer de Barents une plateforme pétro- lière encore plus au nord que celle de Gazprom. Le Canada extrait des diamants, de l’or et du fer dans les Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut. Et, avec des côtes sibériennes désor- mais libres de glace plusieurs mois par an, des cargos commencent à suivre la route maritime du Nord (le passage du Nord-Est) entre l’Europe et l’Extrême- Orient. L’été prochain, un paque- bot, le Crystal Serenity, devrait emprunter le légendaire passage du Nord-Ouest canadien.

La ruée sur l’Arctique paraît aussi inévitable qu’alarmante. Le dégel du pergélisol relâche déjà du carbone dans l’atmosphère, contribuant au réchauffement planétaire. Les écologistes redoutent également l’impact de l’exploitation de l’Arctique sur des étendues vierges abritant une faune exceptionnelle. Et nombre de ses 4 millions d’habitants y voient une menace sur leur mode de vie (d’autres y voient toutefois la perspective d’emplois et de rentrées fiscales). En dépit de ces débats intenses, la ruée sur l’Arctique reste très disparate. Peu de compagnies se sont lancées dans l’aventure, et encore moins en retirent des bénéfices. En 2015, après un forage unique et décevant, Shell a renoncé à un projet de plus de 6 milliards d’euros visant à extraire du pétrole en mer des Tchouktches, au large de l’Alaska. La baisse des cours a pesé sur la décision. Mais les coûts d’exploitation dans une région où les infrastructures sont rares, les distances énormes et la météo pro- blématique ont aussi joué. Peu avant que Poutine n’ordonne l’exploitation du gisement de Bovanenkovo, un chalutier coréen a sombré lors d’une tempête en mer de Béring avec cinquante marins à bord. Le garde- côte le plus proche se trouvait à 930 km de là, à Dutch Harbor, dans les îles Aléoutiennes. Cet avant-poste se situe à plus de 1 600 km de la côte nord de l’Alaska où opèrent des plate- formes pétrolières – et où un paquebot s’aventurera bientôt. « Il y aura 1 700 passagers à bord du Crystal Serenity, explique Charles D. Michel, le vice-commandant de la Garde-côtière des États-Unis. Je n’en dors plus la nuit. Personne ne veut d’un nouveau Titanic. Une opération de sauvetage serait extrêmement complexe. La zone et la météo sont très difficiles. »

RUSSIE : une zone naturelle d’expansion
En cette soirée neigeuse de décembre, des dizaines d’ouvriers gaziers battent la semelle par – 20 °C au-dehors d’une gare, près de Salekhard, la capitale du district autonome de lamalo-Nenetsie. Ils attendent le train qui les amènera au cœur de l’Arctique. Pour convoyer son personnel à Bovanenkovo, Gazprom a dû installer 570 km de voies ferrées, dont un pont de chevalets de 3 km sur une rivière. Le trajet durera vingt-quatre heures, mais certains ont déjà mis trois jours pour arriver à Salekhard. Une fois sur place, les hommes partageront des chambres pour quatre dans de confortables dortoirs, et ils travailleront de 8 heures à 20 heures. Chaque rotation dure un mois. L’usine dispose d’un gymnase, d’une salle de jeu et d’un spa d’eau salée censé aider à combattre la sécheresse de l’air arctique.

« Ce n’est pas une vie pour tout le monde », assure Pavel Dmitrievitch Bougaïev. Cet habitué des navettes habite Nijni-Novgorod, à 1 600 km au sud-ouest. « Le job est difficile, mais la paie est bonne et les avantages sociaux nombreux. Ma femme se plaint que la vie est parfois dure en mon absence, mais ce n’est pas comme quand je disparaissais pendant un mois. Aujourd’hui, on a Internet et Skype. »

La fascination de la Russie pour l’Arctique et ses richesses potentielles remonte au moins à Pierre le Grand. Soucieux de cartographier les côtes de Sibérie, le tsar ordonna les grandes expéditions de reconnaissance des années 1730 et 1740. Héritier de cette vision, Poutine estime lui aussi que la région est une zone natu- relle d’expansion, et revendique 1 000 000 km2 dans l’océan Arctique. Selon les experts russes, il n’y a pas à hésiter : l’Arctique et les régions subarctiques abriteraient 90 % des réserves nationales de gaz et 60 % de celles de pétrole.

« La Russie a dominé le marché mondial du gaz naturel pendant des décennies grâce aux gisements découverts dans les années 1960, note Konstantin Simonov, le directeur général du Fonds pour la sécurité énergétique nationale, à Moscou. Aujourd’hui, les champs géants de la période soviétique sont en déclin. Il faut aller plus au nord, dans l’Arctique, c’est l’étape logique suivante. » Mais, avec la baisse des cours du pétrole et du gaz, ce n’est pas une étape qui engendrera des profits.

« Pour certains projets, si on ne prenait en compte que l’aspect économique, il ne se passerait rien, souligne James Henderson, spécialiste de la Russie à l’Institut d’études énergétiques d’Oxford. Mais la Russie souhaite développer l’extrême Nord, et le meilleur moyen d’y parvenir, c’est de pousser les industries pétrolières et gazières à s’y rendre. »

Bovanenkovo a été le pre­ mier gros chantier sur la péninsule de Yamal. Mais le projet majeur vise à établir l’une des plus grandes usines de gaz naturel liquéfié (GNL) du monde, à Sabetta, dans le golfe de l’Ob. Le russe Novatek construit le site avec l’aide de Total et de la China National Petroleum Corpo­ ration. Outre la création d’un port en eaux pro­ fondes, le gouvernement russe y contribuera en mettant des brise­glaces à disposition de dizaines de méthaniers. Poutine veut que les tankers puissent naviguer toute l’année. Même si ce projet à 24 milliards d’euros n’aboutira pas avant 2018 au plus tôt, Novatek a déjà vendu une bonne partie du gaz.

La Russie s’intéresse encore plus au pétrole arctique. Les taxes de production et les droits à l’exportation de l’or noir lui procurent 40 % de ses revenus (10 % pour le gaz). Or les mythiques gisements de l’ouest de la Sibérie s’épuisent. De plus, la Russie a besoin de la technologie et des capitaux étrangers pour forer offshore. Mais les sanctions imposées après son intervention en Ukraine ont suspendu les projets. La seule plateforme pétrolière de Gazprom en produc­ tion est Prirazlomnaïa. Juste avant l’applica­ tion des sanctions, ExxonMobil et le géant russe Rosneft ont toutefois foré en mer de Kara le puits le plus septentrional du monde. La nappe est estimée à 700 millions de barils. Pour le moment, le puits a été obturé.

Ces champs ne disposent pas d’oléoducs. Le pétrole de Prirazlomnaïa (5 millions de barils à l’heure actuelle) est siphonné par des tankers et parfois transféré sur d’autres navires. D’où le risque accru de marée noire. Et, en ce domaine, le bilan de la Russie sur la terre ferme n’est pas rassurant. D’après les groupes écologistes locaux, les compagnies russes ont déversé plus de 3 500 000 barils dans la toundra.

NORVÈGE : le BOOM EN MER DE BARENTS
En septembre 2010, le vraquier Nordic Barents a quitté Kirkenes, le port de la mine norvégienne de Sydvaranger, et mis le cap sur Shanghai, chargé de minerai de fer. C’était le tout premier navire commercial non russe à prendre la route maritime du Nord – le passage du Nord­Est. Un brise­ glace russe l’escortait, mais le cargo a rencontré peu d’obstacles et n’a pas eu à s’arrê­ter, progressant à une moyenne de 12 nœuds. Plus important encore, il a gagné de l’argent : le passage arctique, plus court d’un tiers que l’itinéraire du canal de Suez, a fait économiser 160 000 euros rien que sur le fioul.

En 2013, le porte­conteneurs chinois Yong Sheng a relié Dalian à Rotterdam en trente­ cinq jours. Il a ainsi gagné deux semaines sur le trajet via Suez. Pour certains, la route mari­ time de l’Arctique est enfin une réalité.

Felix Tschudi, dont la société a organisé le voyage pionnier du Nordic Barents, raconte : « J’étais en réunion avec le directeur général d’Atomflot [la flotte russe de brise­glaces], il y a quelques années, quand il m’a lancé : “Nous allons concurrencer Suez !” » Un vœu pieux, selon l’armateur. En 2013, le canal de Suez a vu passer plus de 17 000 navires, contre 19 traver­ sées directes par le passage du Nord­Est.

Même si les glaces arctiques diminuent, les vents contraires continuent de précipiter des floes (fragment de glace de mer) et des growlers (bouts d’icebergs) sur les principales voies de navigation, causant de coûteux retards. La route russe est, certes, libre de pirates, mais elle reste trop saisonnière et trop au nord pour la plus grande partie du commerce mondial.

Les marins-pêcheurs s’inquiètent plus de l’invasion des crabes mangeurs de morue que d’une fuite de pétrole. 

C’est cependant une route directe pour et à partir de la Sibérie. La compagnie de Tschudi a ainsi transbordé du pétrole sibérien sur des pétroliers­navettes brise­glaces, puis sur des tankers à Kirkenes ; elle a aussi transporté du gravier sur le site de Sabetta. Tel est le modèle du commerce arctique, selon Tschudi : exporter les ressources naturelles de la Sibérie et impor­ ter des matériaux de construction et des biens de consommation en utilisant les fleuves. Felix Tschudi est si confiant qu’il a acheté la mine de Sydvaranger, essentiellement pour son port. Il l’imagine comme la future Rotterdam du Nord.

Pendant ce temps, le vieux port de pêche de Hammerfest, à 250 km de Kirkenes, est devenu le point de ralliement des entreprises gazières et pétrolières norvégiennes en mer de Barents. Statoil, la principale compagnie pétrolière du pays, y a bâti la seule usine de GNL d’Europe, alimentée par 150 km de pipelines sous-marins, reliés à trois sites d’exploitation offshore.

« Notre histoire se divise entre l’époque d’avant et d’après l’usine de gaz, me raconte mon chauffeur de taxi à l’aéroport. Hammerfest devenait une ville fantôme. Du jour où les tra- vaux ont commencé, vous n’auriez même pas pu trouver une marche d’escalier où loger. »

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UN SITE VÉTUSTE ET DANGEREUX À Barentsburg, en Norvège, un mineur nage dans la piscine d’entreprise. Des centaines de travailleurs sont morts sur ce site minier ouvert il y a près d’un siècle. ©Evguenia Arbougaïeva

À mon arrivée, le port était plein de bateaux prêts à remorquer une sorte d’énorme île orange posée sur la mer. Depuis, la plateforme Goliat, propriété de la société italienne Eni et de Statoil, a jeté l’ancre à 85 km de Hammerfest, par 71° N, soit 225 km plus près du pôle Nord que Prirazlomnaïa, la plateforme russe. Haute de vingt-cinq étages, Goliat peut extraire 100 000 barils de pétrole par jour et entreposer dans sa coque plus de 1 million de barils en attendant l’arrivée des tankers.

Grâce au Gulf Stream, cette partie de la mer de Barents reste largement libre de glaces – les responsables d’Eni la qualifient d’« Arctique exploitable ». La plateforme n’en doit pas moins affronter des vents de force 12 et des vagues de 15 m. Sa coque innovante lui permet de rebon- dir comme un bouchon de liège.

Eni envisageait d’établir une série de Goliat sur des gisements encore plus importants, plus au nord dans la mer de Barents, mais la plongée des cours du pétrole l’en ont dissuadé. Goliat a coûté 5 milliards d’euros (1 milliard de plus que prévu). Le baril devrait atteindre 85 euros, le double de son cours à la fin 2015, pour que Goliat soit rentable, estiment les analystes.

Initiateur de la Fondation Bellona, une ONG écologiste norvégienne, Frederic Hauge, espère que les prix bas du pétrole saborderont les ambitions d’Eni et d’autres projets offshore dans l’Arctique. Si une marée noire y survenait, affirme-t-il, nous ne disposerions d’aucune méthode efficace pour y faire face.

La plupart des habitants de Hammerfest semblent heureux de la présence de Goliat. La ville est en plein boom, avec des immeubles neufs aux couleurs vives, des écoles, un centre culturel. Jacob West, qui dirige le syndicat des pêcheurs, affirme que les marins s’inquiètent plus de l’invasion des crabes mangeurs de morue que d’une fuite de pétrole. Eni a formé trente capitaines de chalutiers à l’écrémage du pétrole, en cas de marée noire. « C’est notre jardin, observe West. Nous connaissons mieux que quiconque la zone et ses intempéries. »

CANADA : UNE MINE D’OR POUR LE NUNAVUT
Au nord-ouest de la baie d’Hudson, dans le ter- ritoire tentaculaire du Nunavut, la mine d’or de Meadowbank est l’une des mines les plus froides du monde. Peu après son ouverture, en 2010, des ouvriers qui chargeaient du minerai ont vu se fendre le châssis d’un camion-benne gros comme une maison. Par – 40 °C, même des poutres d’acier grosses comme un tronc d’arbre peuvent se rompre.
Il fait presque aussi froid, en ce jour de la fin mars où j’ai atteint Meadowbank dans une camionnette pleine d’ouvriers de Baker Lake, le village le plus proche. À mi-chemin du trajet de deux heures et demie, nous faisons une pause pipi et cigarette. Un champ de neige sans arbre, parsemé de rochers, s’étale à l’infini. La brise légère pique comme du grésil invisible. La semaine précédente, trois jours de blizzard ont coupé la mine du reste du monde. Le réchauffement de l’Arctique n’est pas encore d’actualité à Meadowbank.

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L’OR HORS DE PRIX À Meadowbank, un métallur- giste récupère le moindre éclat sur des moulages de lingots d’or. La mine a perdu 900 millions d’euros en 2013. Les coûts explosent dans l’Arctique. ©Evguenia Arbougaïeva

Le froid n’est d’ailleurs pas le plus grand défi. Une nuit de 2011, un glouton (carcajou) affamé s’est dissimulé sous la cuisine du camp pour se repaître de graisse. L’accident électrique qu’il a provoqué a mis le feu à la cafétéria, ralenti les activités de la mine pendant des semaines et coûté au total 16 millions d’euros. Mais le plus gros problème a été le manque d’infrastructures et d’énergie, raconte Sean Boyd, directeur général d’Agnico Eagle, propriétaire de la mine. La compagnie a dû construire à Meadowbank une piste capable d’accueillir un Boeing 737, et une route de 110 km carrossable en toute saison. Si du gros matériel vient à lâcher, Agnico Eagle doit affréter un avion Hercule C-130 pour trans- porter les pièces de rechange ou… attendre la débâcle estivale en baie d’Hudson.

« Nous avons sous-estimé le labeur et le coût de la logistique d’une construction au milieu de nulle part, avoue Sean Boyd. Nos prévisions initiales ont doublé. L’énergie est une compo- sante énorme des coûts. » La mine brûle entre 35 et 45 millions de litres de diesel par an dans ses six générateurs de 6 000 chevaux. L’hiver, des camions-citernes amènent chaque jour le carburant depuis Baker Lake ; l’été, des barges le transportent à travers la baie d’Hudson.

La mine occupe 1 500 ha. Durant le bref été du Nunavut, le dégel crée des lacs profonds, qui regorgent de truites, d’ombles et d’ombres. Au milieu des eaux, les trois puits à ciel ouvert, protégés par des levées de terre, évoquent des îles inversées. Quant aux déchets miniers, ils forment une butte haute de 60 m. Une fois que celle-ci sera recouverte de 4 m de terre propre, assurent les ingénieurs, la colline restera gelée, empêchant les rares pluies de l’été de répandre les acides et les métaux lourds dans les lacs.

À Meadowbank, la concentration en or du minerai est le triple de ce qu’elle est dans la plu- part des mines à ciel ouvert. Elle a pourtant perdu 900 millions d’euros en 2013, et il ne reste que cinq années de minerai à exploiter. La récente découverte d’un nouveau filon, à 50 km de là, pourrait prolonger l’exploitation d’une décennie et rendre la mine lucrative.

De même que Hammerfest, Baker Lake et ses 1 900 habitants ont bénéficié de Meadowbank. Dans les années 1950, le gouvernement cana- dien avait transplanté de nombreux Inuits dans des villages comme Baker Lake pour les regrouper et leur fournir une école, un centre de soins et d’autres services. Une transition douloureuse. De nombreux Inuits vivent aujourd’hui de l’aide publique, et il n’est pas rare que deux ou trois familles partagent une maison de deux chambres. Selon un rapport de 2015 du gouvernement canadien, un tiers des 40 000 Inuits du Nunavut ne mangent pas à leur faim. L’alcoolisme, les drogues et les sévices sexuels sont fréquents. Le taux de sui- cide parmi les hommes jeunes est quarante fois supérieur à la moyenne canadienne.

Pour les chefs locaux, le Nunavut a beaucoup à gagner en devenant le nouveau territoire minier du Canada. Une mine de fer a ouvert dans le nord de l’île de Baffin, en 2014. Ailleurs, des mines de diamant, d’or et d’uranium sont en projet. Les mines offrent de nombreuses opportunités aux travailleurs non qualifiés : gardiennage de maisons, restauration ou conduite de camions. Avant Meadowbank, le taux de chômage à Baker Lake était de 30 %. Aujourd’hui, quasiment tout le monde peut trouver du travail ; la mine emploie 300 Inuits.

« Le développement des ressources a été plus profitable que je ne l’imaginais pour ma communauté, confie Peter Tapatai, 63 ans, un chef d’entreprise de Baker Lake. Les gens fai- saient la queue pour les allocations chômage. Maintenant, ils font la queue pour leur chèque. »

Mère et grand-mère célibataire de 39 ans, Linda Avatituq travaille à la mine depuis trois ans. Elle n’avait conduit qu’une motoneige avant de prendre le volant de l’un des énormes camions jaunes qui convoient le minerai. Elle gagne 70 000 euros par an. « Ma vie a complètement changé. J’ai arrêté de boire. Je nourris ma famille et mes petits-enfants. Mon petit-fils de 6 ans veut devenir pilote. » En larmes, elle dit qu’il lui manque quand elle est à la mine.

Juste avant de quitter Meadowbank, j’assiste à une coulée d’or. Des métallurgistes revêtus de combinaisons thermorésistantes blanches versent le métal en fusion dans six moules, qui se refroidissent en briques jaune argenté. Chacune pèse 26 kg et vaut plus de 600 000 euros. « Qui, le premier, a décrété la valeur de l’or ? », s’interroge un employé. Au fil des siècles, les mines d’or ont spolié des peuples autochtones et ont détruit des environnements sur toute la planète. Mine industrielle moderne implantée dans la virginité arctique, Meadowbank est peut-être différente mais, sur place, même ses partisans se demandent si elle sera une bénédiction ou une malédiction pour le Nunavut. « Je n’ai aucune idée de ce que sera l’avenir de mon enfant, remarque Alexis Utatnaq, pro- fesseur au collège du village, qui prépare les élèves à travailler pour la mine. Aurons-nous plus de médecins et d’enseignants, ou allons- nous tous devenir des mineurs ? Y aura-t-il encore des chasseurs ? »

ALASKA : LE PUITS QUI N’EN ÉTAIT PAS UN

Le tunnel percé dans le pergélisol au nord de Fairbanks est une relique de la guerre froide. La petite mine a été creusée par l’armée américaine afin d’y dissimuler des missiles. Elle offre désormais d’étonnantes archives sur le climat de l’Alaska, avec ses périodes de glaciation et de dégel remontant à plus de 40 000 ans. Des indications dessinées par les mineurs signalent ici des fémurs de mastodontes, là des cornes de bisons, ailleurs des brins d’herbe aussi verts qu’au jour de leur congélation, il y a 25 000 ans.

« Et voici la bombe à carbone », lance Thomas Douglas, à propos de l’odeur âcre que dégage le vieux pergélisol quand il fond. Tout le pergélisol du monde contient 1 600 gigatonnes de carbone (deux fois plus que l’atmosphère), et en relâche quand il fond. Ce qui accentue le changement climatique. Près de Bovanenkovo, des chercheurs ont découvert d’énormes cratères, certains profonds de 60 m : peut-être des éruptions de méthane à travers le pergélisol dégelé.

« C’est ce qui nous inquiète tous, dit Thomas Douglas. Selon la plus récente étude, 10 à 15 % du méthane pourraient être relâchés d’ici 2100. Soit 240 gigatonnes. C’est énorme. » De quoi transformer radicalement l’Alaska, mais aussi le reste du monde.

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LA BRIGADE MOTORISÉE À Bovanenkovo, en Russie, des ouvriers de Gazprom inspectent un pipeline convoyant le gaz en Europe et en Asie. L’exploitation de l’Arctique dépend de facteurs économiques, politiques et environnementaux. ©Evguenia Arbougaïeva

L’Alaska change déjà à toute vitesse. Le dégel du pergélisol mine les routes et les bâtiments. Lors de l’été 2013, 700 incendies ont dévasté 2 millions d’hectares de forêt boréale – un record depuis des décennies. Même la toundra, dénuée d’arbres, a pris feu. L’amincissement de la banquise, qui a facilité l’exploitation pétrolière offshore, expose les villages côtiers aux tempêtes, aux inondations et à l’érosion des littoraux (plus de 18 m par an par endroits). Selon un rapport fédéral de 2009, trente et un villages font face à « des dangers imminents ». Wainwright, une base opérationnelle de Shell en mer des Tchouktches, ne figure pas sur cette liste. Mais, pour Enoch Oktollik, un ancien maire du village, le changement est évident : « On a pu l’observer ces dix dernières années, affirme-t-il. La jeune glace se forme, mais la glace pluriannuelle se réduit. Des mil- liers de morses s’installent à Point Lay parce qu’ils ont perdu leur habitat sur la banquise. Notre herbe devient plus haute et plus verte. Toutes ces interactions sont alarmantes. »

En 2013, quand Shell a renoncé à prospecter le pétrole offshore en Alaska, les groupes de défense de l’environnement se sont réjouis. Mais les habitants de l’Alaska arctique ont eu des réactions plus partagées. Après des décennies d’opposition à la prospection offshore pour protéger les baleines boréales, ultimes piliers de leur culture ancestrale, de nombreux résidents du North Slope, y compris Oktollik, ont soutenu les projets de Shell, car ils en espéraient des emplois et des revenus fiscaux. « J’aurais préféré ne voir aucun changement, mais nous n’avons pas le choix », selon Oktollik. Comme je lui demande ce qu’il pense du changement climatique, il me répond en souriant : « Les Inupiat se sont adaptés pendant des milliers d’années. Nous nous adapterons. »

Par Joel K. Bourne, Avec la collaboration en Russie de Gleb Raïgorodietski

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