Lascaux, la renaissance de la « la chapelle Sixtine de la préhistoire »

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Encore encadré de bâches, l’un des imposants panneaux du diverticule axial est en cours d’installation, à Montignac. © Stéphane Compoint

Une nouvelle et plus complète reproduction de la plus célèbre grotte ornée du monde ouvre aujourd’hui ses portes à Montignac, en Dordogne, à 500 m de l’originale. Visite guidée inédite de la « chapelle Sixtine de la préhistoire ». 

À peine entre-t-on qu’une mystérieuse licorne nous indique le chemin. Un pas de plus et la course folle de petits chevaux nous mène jusqu’à deux aurochs qui, face à face, semblent se jauger. Nous voici dans la salle des Taureaux. Là, il y a environ 20 000 ans, des artistes ont réalisé une oeuvre époustouflante. Autour de nous et au plafond, l’art fuse de toutes parts. Un bestiaire préhistorique et des tracés géométriques s’entremêlent. Dans un passage plus étroit, on découvre la tête d’un cerf, au milieu d’un enchevêtrement d’autres traits gravés dans la roche. Encore quelques pas et la voûte s’élève. Sur le mur, une imposante vache noire croise tranquillement un troupeau de chevaux.

On frissonne, subjugué par la beauté de ce qui nous entoure. Mais également parce qu’il ne fait ici que 13 °C. La température d’une grotte. D’une vraie grotte. Histoire d’oublier un peu plus que nous ne sommes que dans une réplique, un fac-similé. Bienvenue à Lascaux 4, la toute nouvelle reproduction en taille réelle d’un monument majeur de l’art pariétal, qui ouvrira le 15 décembre prochain.

Lascaux, l’originale, en est à sa troisième copie. Avec ses quelque 2 000 figures gravées et peintes, elle est considérée comme l’une des grottes ornées les plus importantes du Paléolithique. Sa découverte par quatre adolescents intrépides, en septembre 1940, a aussi joué un rôle dans sa renommée.

« J’avais 13 ans et j’étais en vacances à Montignac (Dordogne), se souvient Simon Coencas, dernier “inventeur” encore vivant de la grotte. Un “grand”, Marcel Ravidat, nous a proposé, à Jacques Marsal, Georges Agniel et moi, de descendre avec lui dans un trou qu’il avait repéré. On espérait découvrir le trésor d’un manoir, mais on a trouvé toutes ces peintures. Ce sont les réactions des gens qui, plus tard, m’ont fait réaliser à quel point c’était extraordinaire. »

> Découvrez notre diaporama de la nouvelle reproduction de Lascaux en cliquant sur l’image ci-dessous

Un artiste finalise la pigmentation d'une paroi de l'espace scénographique, où les visiteurs pourront contempler les œuvres de près. © Stéphane Compoint

Un artiste finalise la pigmentation d’une paroi de l’espace scénographique, où les visiteurs pourront contempler les œuvres de près. © Stéphane Compoint

La grotte, parfois étroite, mesure 235 m de long. Les adolescents en parcourent les galeries tantôt en marchant, tantôt en rampant. Partout, ils distinguent des fresques multicolores et des gravures. L’instituteur du village est prévenu. Puis l’abbé Henri Breuil, le grand préhistorien de l’époque, est appelé pour authentifier les lieux. Dans la foulée, le classement aux monuments historiques est officialisé. Et, dès 1948, l’espace est ouvert au public.

La cavité connaît un succès phénoménal. Mais elle accueille trop de monde. Après seulement quelques années, le dioxyde de carbone dégagé par les centaines de visiteurs commence à stagner. Il faut installer d’énormes machines à ventiler pour éviter les évanouissements. La grotte elle-même résiste mal à cette fréquentation massive.

Des algues apparaissent et la concentration de CO2 provoque des taches blanches sur les parois. En 1963, André Malraux, alors ministre d’État chargé des Affaires culturelles, prend une décision radicale : il ordonne la fermeture de Lascaux. C’est alors le seul moyen de sauver la grotte.

La catastrophe a été évitée, mais l’ouverture rapide au public s’est faite au détriment de l’étude scientifique. Les aménagements réalisés ont détruit les sols et les informations archéologiques qu’ils pouvaient contenir. Les rares fouilles effectuées ont été trop partielles. En outre, le matériel collecté, tels des bois de rennes ou une sagaie, a été dispersé et en partie perdu. Les peintures n’ont pu être datées, faute de carbone dans leur composition. Seuls quelques objets restants, comme des lampes à graisse, ont permis de faire remonter l’occupation de la grotte à la jonction entre le Solutréen et le Magdalénien (aux environs de 18 000 avant notre ère).

« À Lascaux, on n’a pas beaucoup de certitudes », résume en souriant le préhistorien et pariétaliste Jean Clottes. Combien y avait-il d’artistes et qui étaient-ils ? Difficile de répondre. Il semble qu’il y ait eu plusieurs peintres et, vu la qualité artistique de leurs dessins, il ne s’agissait sans doute pas de chasseurs qui peignaient pour passer le temps, mais bien d’hommes entraînés et voués à cette tâche.

« La grotte était probablement un lieu de cérémonies religieuses, pense le spécialiste. Pas au sens où l’on entend la religion aujourd’hui, mais plutôt comme dans les sociétés traditionnelles, où elle fait partie du quotidien. » Pour essayer de comprendre les hommes d’il y a 20 000 ans, les scientifiques se penchent sur les sociétés traditionnelles actuelles. Dans certaines d’entre elles, il est d’usage de dessiner un animal sur le sol avant de partir à la chasse.

Les fresques de Lascaux pourraient aussi refléter le respect de l’homme envers ces créatures. De nombreuses questions restent en suspens. Comment les peintres ont pu réaliser leurs figures à plusieurs mètres de hauteur ? Avaient-ils une vision globale de ce qu’ils réalisaient ? Les panneaux représentent-ils une suite de scènes sans lien entre elles ou certaines se répondent-elles ? Pourquoi le seul homme figuré a-t-il une tête d’oiseau et quelle signification revêtent les motifs géométriques, tel ce damier coloré peint sous les sabots d’une vache noire dans la nef ou cette croix rouge dans le diverticule ? Les hypothèses et les interprétations sont légion. Paradoxalement, la grotte la plus populaire de France est aussi la plus mystérieuse.

Ni ces questionnements ni la fermeture du site n’ont atténué l’intérêt du public pour lui. En 1983, après onze ans de travaux, Lascaux 2, le premier fac-similé d’art pariétal du monde, ouvre ses portes à une centaine de mètres de son original. Seuls la salle des Taureaux et le diverticule axial – où figurent toutefois 90 % des oeuvres – ont été dupliqués. Le succès est à nouveau immédiat. Ces dernières années, Lascaux 2 accueillait en moyenne 270 000 visiteurs par an. Depuis 2012, la marque Lascaux fait encore mieux : elle s’exporte. Lascaux 3, une exposition itinérante proposant les copies en taille réelle de plusieurs panneaux, a entamé une tournée internationale. Elle est actuellement à Tokyo.

Pendant ce temps, la vraie grotte reste sous surveillance. Alors que les spécialistes la pensaient sauvée depuis sa fermeture, d’inquiétantes attaques fongiques et microbiennes ont eu lieu dans les années 2000. Des traitements ont été prodigués en urgence, des dizaines d’analyses réalisées. En 2008, les experts choisissent d’interrompre toute intervention : « Pour que le traitement soit efficace, il aurait fallu accepter que de la matière puisse être enlevée, précise Muriel Mauriac, conservatrice de la grotte. Nous avons décidé de lui laisser le temps de se rétablir par elle-même. » Cette décision semble avoir été bonne, l’état du site étant désormais considéré comme relativement stable. Mais un autre problème a surgi : c’était maintenant le ballet incessant des bus et des voitures lié à la fréquentation de Lascaux 2 qui menaçait la colline hébergeant le fac-similé et la grotte originale.

L’État tranche alors : il faut sanctuariser au plus vite l’ensemble du relief. La route qui mène à Lascaux doit être déviée, les voitures interdites d’accès. Et on lance en urgence la construction d’une nouvelle copie. Le département de la Dordogne décide de bâtir Lascaux 4, dont il est le gestionnaire, au pied de la colline, à 500 m de la grotte originale. Cette fois, toutes les oeuvres de la « chapelle Sixtine de la préhistoire » sont représentées dans ce qui devient aussi le Centre international de l’art pariétal. Les 900 m2 de panneaux ornés se répartissent pour moitié dans le fac-similé, pour moitié dans des annexes, notamment un espace scénographique de plusieurs salles qui propose des dispositifs de réalité augmentée ou d’images en 3D.

Le résultat est bluffant. À l’entrée, un film plonge le visiteur 20 000 ans en arrière, au milieu des lions des cavernes, des lemmings et des troupeaux de rennes. Par la magie d’un autre écran, la vallée de la Vézère se couvre de neige, pour figurer le climat de l’époque. Malgré sa fraîcheur, la cavité a sans doute apporté un certain confort aux hommes qui la fréquentaient. Nous y voilà. La lumière est basse, les bruits sourds, le spectacle à couper le souffle. « Seule l’odeur est différente », confie Simon Coencas après sa première visite de Lascaux 4. La caverne a été reproduite à l’identique. À peine a-t-on adouci quelques pentes ou élargi certains passages pour permettre l’accès aux personnes handicapées.

Le collège d’experts s’est longuement questionné sur l’état de la grotte à reproduire. Fallait-il la représenter telle qu’à sa découverte ? Telle qu’elle devait être il y a 20 000 ans ou telle qu’elle est aujourd’hui, avec les stigmates liés à son ancienne fréquentation ?

« Nous avons décidé de jongler avec les périodes », explique Jean-Pierre Chadelle, archéologue au conseil départemental de la Dordogne. Des études ont montré que, 6 000 ans plus tôt, des gours (mares) s’étaient formés à l’intérieur de la grotte. Lascaux 4 les fait renaître. L’éboulis par lequel les jeunes garçons sont entrés a été détruit par les aménagements. Les experts choisissent de le reproduire tel qu’il était en 1940. « Nous avions des coupes de l’époque, précise Jean-Pierre Chadelle. Nous nous sommes aussi appuyés sur des témoignages qui évoquaient le côté luisant des roches. Au final, ces dispositifs scénographiques nous ont obligés à nous poser beaucoup de questions, à refaire l’enquête. »

Pour les panneaux ornés, une fidélité absolue au modèle était requise. Au millimètre près. L’accès à la grotte étant strictement limité aux opérations de conservation, un clone numérique des lieux a été conçu. Entre 2012 et 2013, des dizaines de milliers de relevés laser et de photographies ont été réalisés. À partir de ce « moule virtuel », il a été possible de façonner les parois en résine et les structures métalliques capables de les soutenir. Restait ensuite à les « décorer ».

Installé à Montignac, l’Atelier des fac-similés du Périgord (AFSP) a mis trois ans à métamorphoser ces parois vierges. « Pour tenir les délais, j’ai élargi notre équipe composée d’une douzaine de peintres et de sculpteurs à d’autres profils : un spécialiste des masques de théâtre capable de donner un effet de patine, un restaurateur d’art pour les travaux de finition, des peintres de décors de cinéma qui avancent plus vite… », détaille Francis Ringenbach, directeur artistique et de production de l’AFSP. Une trentaine de personnes ont ainsi travaillé de concert.

D’abord, il a fallu donner plus de relief aux supports. À Lascaux, les animaux ne sont pas simplement peints, ils épousent la paroi et jouent avec ses formes. D’évidence, la topographie a influencé le choix des représentations : les surfaces planes pour les peintures de très grands animaux, les parois tendres pour les gravures… Chaque grain, chaque trou, chaque veine du modèle en 3D a été façonné manuellement.

Après le relief, il était temps de s’atteler aux oeuvres. Grâce à un logiciel et à des vidéo-projecteurs à haute résolution, les copistes du XXIe siècle ont projeté directement les segments en 3D sur le support adéquat.

Les pigments de la grotte originale sont bien connus. L’oxyde de fer a été utilisé pour l’ocre jaune. Chauffé, il donne du rouge sombre. Le dioxyde de manganèse, très abondant dans la région, a servi de peinture noire. Lorsqu’ils étaient sûrs d’obtenir les mêmes teintes, les peintres de Lascaux 4 ont utilisé les pigments naturels de leurs aînés. Pour peindre, ces derniers choisissaient des morceaux de bois qu’ils surmontaient de poils de bête. Des pans de mousses servaient de tampons. Leurs mains ou des peaux de bêtes découpées constituaient des pochoirs sur lesquels ils soufflaient ou crachaient les pigments colorés. Les plasticiens modernes ont imité certaines de ces techniques. Mais ils ont aussi dû ruser. Des pinceaux volontairement usés ont été choisis pour mieux rendre le grain d’un mur. Un entonnoir a été détourné de sa fonction pour projeter de la poussière.

« Les hommes de la préhistoire ont travaillé les gravures avec des silex, explique le peintre Gilles Lafleur. Notre matière, une coque en résine associée à une couche minérale, est beaucoup plus dure. Nous avons donc trouvé des substituts : des scalpels, des outils de dentiste… » Sur chaque panneau, les artistes se sont relayés. Parfois parce qu’ils fatiguaient après avoir passé des semaines, voire des mois, sur la même figure. D’autres fois pour gommer toute trace de personnalité. « Il fallait mettre de la sensibilité, mais sans qu’on la voie, résume Gilles Lafleur. Nous étions au service de la reproduction. »

Les cinquante-trois panneaux ont été transférés un à un de l’atelier au site d’exposition, où le puzzle a enfin été assemblé et son apparence finalisée. Au passage, Lascaux 4 a peut-être livré un scoop. Le secteur de l’abside rassemble plus d’un millier d’animaux et de signes gravés qui s’imbriquent et s’entremêlent dans une profusion incroyable, rendant la paroi difficilement lisible. Pour y voir plus clair, les artistes se sont référés aux seuls travaux menés à l’époque de la découverte : ceux de l’abbé André Glory qui avait reproduit l’ensemble sur calques. Intégrés au modèle en 3D, ils auraient rendu visibles des motifs jusque-là noyés dans la masse. « Nous avons découvert 150 figures inconnues, affirme le peintre Gilles Lafleur. Un petit cheval, un bovidé, un cerf dont la ramure se perd dans un quadrilatère… »

De leur côté, les scientifiques préfèrent rester prudents : « L’exploitation des données en 3D a déjà révélé des choses que l’on n’avait pas vues ou oubliées, reconnaît Noël Coye, préhistorien et conservateur du patrimoine.

Mais un pariétaliste travaille toujours sur l’original. Il faudrait pouvoir vérifier in situ avant de conclure quoi que ce soit. » Pour l’heure, c’est impossible. Mais avec les progrès des techniques d’acquisition en 3D, une nouvelle capture, plus rapide et plus fine encore, pourrait être envisagée d’ici cinq à dix ans. Peut-être lèvera-t-elle le voile sur quelques-uns des mystères de la grotte…

En attendant, nous retournons contempler les milliers de fresques polychromes de Lascaux 4. À nouveau, la magie opère. Nous restons happés, des minutes entières, par le spectacle de ces cerfs qui semblent nager dans une rivière invisible ou par la course folle de ces chevaux ventripotents. Non loin de là, la seule figure humaine de la grotte, l’homme à tête d’oiseau, semble perdre l’équilibre. Et si, tout simplement, il tombait à la renverse devant tant de merveilles ?

Céline Lison


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