Chercheurs fantômes sous les tropiques

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En Tanzanie, au cœur de la forêt, une photographe a exploré les ruines d’un institut de recherche scientifique fermé depuis trente-cinq ans. 

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Dans le nord-est de la Tanzanie, il est une colline des monts Usambara où les souvenirs sont tangibles. Des bâtiments modernistes parsèment la jungle luxuriante. Des arbres européens et des plantes médicinales munies d’étiquettes en latin se mêlent aux espèces indigènes. Des instruments scientifiques et une bibliothèque bien garnie sont prêts à l’emploi.

C’est ce qui reste de la station de recherche de la colline d’Amani. Et ce qui a amené la photographe sibérienne Evgenia Arbugaeva en Afrique de l’Est, il y a deux ans. Son objectif : « restituer l’atmosphère de cet endroit sombre et magique ». Arbugaeva a travaillé avec Wenzel Geissler, anthropologue à l’université d’Oslo qui, aux côtés de scientifiques, d’historiens et d’artistes, mène depuis plusieurs années un travail sur les anciennes stations de recherche installées sous les tropiques. Le projet porte sur les souvenirs, les perceptions et les attentes de ceux qui vécurent et travaillèrent dans des sites scientifiques postcoloniaux.

Amani n’est pas une ruine. Trente-quatre membres du personnel – de vieux vigiles et agents d’entretien, un bibliothécaire, quelques laborantins – vivent encore dans les carcasses des habitations, sans eau ni électricité.

« Amani est un symbole des rêves de la science et du progrès légués aux populations colonisées, explique Geissler. Lorsque le financement s’est tari, au début des années 1980, les rêves ont fait de même. Mais, en théorie, tout ce qui est là pourrait être remis en marche à tout moment. »

Créé à la fin du XIXe siècle, Amani était une plantation de café et un jardin botanique allemands. Après la Seconde Guerre mondiale, c’est devenu un institut de recherche britannique sur Par Jeremy Berlin Photographies d’Evgenia Arbugaeva le paludisme. Il est géré depuis 1979 par l’Institut national de recherche médicale de la Tanzanie, qui paie le personnel pour entretenir le site.

Arbugaeva s’est immergée un bon moment dans le passé, « dans la bibliothèque, au milieu de tous les vieux livres poussiéreux sur l’histoire naturelle et les maladies, lisant à la lueur d’une chandelle ». Elle a aussi pris en filature John Mganga, un laborantin à la retraite : « Il se plaisait à me raconter des anecdotes. Il aime l’idée de faire partie de quelque chose de plus grand, de faire partie de la science. Il est toujours en lien avec Amani. La station lui manque encore. »

La photographe a converti en images les souvenirs que les employés gardaient des vieilles routines et pratiques. Wenzel Geissler assure que ce travail a été un apport précieux : « Cela nous aide à lire les traces d’un passé autrefois bien ordonné, cette idée de progrès dans un paysage qui semble ne plus être que décombres et faillite. » Les photos témoignent ainsi d’une « nostalgie partagée pour […] une modernité que nous n’avons jamais tout à fait atteinte. » « J’aimerais que les gens voient ce que j’ai vu, acquiesce Evgenia Arbugaeva : un monde caché qui existait naguère et existe encore dans les mémoires. Il continue à faire rêver. Je souhaite pouvoir les emmener là-bas. »

Jeremy Berlin


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