Rocky Mountaineer, le train mythique des Rocheuses canadiennes

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LE REPORTAGE NG TRAVELERMontez dans le train mythique des Rocheuses canadiennes. Depuis la voiture panoramique, le spectacle est à couper le souffle !

Le Rocky Mountaineer serpente le long de la rivière Bow, dans la province de l'Alberta © Susan Seubert

Le Rocky Mountaineer serpente le long de la rivière Bow, dans la province de l’Alberta © Susan Seubert

Franchir les derniers mètres qui me séparent du sommet du mont Norquay exige une sacrée dose de confiance. Je regarde par-dessus mes lunettes de soleil, glissantes de transpiration, j’appréhende ce qui m’attend : à ma gauche, un affleurement rocheux surplombant 60 mètres de vide. Un coup d’oeil sur les articulations de mes mains, rouges à force de serrer les minces barreaux métalliques fixés dans la falaise, m’arrache un juron : si ma tête m’assure que je suis solidement attaché et harnaché, mon corps n’en croit pas un mot. Je lance mon pied gauche sur la roche fragile et le pose sur une minuscule aspérité. Et me voilà suspendu en l’air au-dessus de Ban‡ff, dans les Rocheuses canadiennes, accroché à la paroi d’une montagne, tel un aigle déployant ses ailes, autant que me le permet ma vieille carcasse de 47 printemps.

Le circuit suivi par l'auteur © Cartes H. Piolet

Le circuit suivi par l’auteur © Cartes H. Piolet

Quand je pense que j’étais censé faire une balade en train ! Ça avait pourtant débuté comme ça. Avant d’arriver à Ban‡ff, j’aurais passé trois jours à bord d’un train mythique. Trois jours à admirer les pics enneigés des Rocheuses et les gorges des rivières. Mais ce voyage, outre son itinéraire à couper le souffle, est aussi une leçon d’histoire.

Sir John Macdonald, le Premier ministre canadien si aimé de ses concitoyens, lança la construction de la Canadian Pacific Railway (CPR) dans les années 1880. Il s’agissait alors d’unifier le territoire canadien et de créer une nation transcontinentale. Au final, la voie ferrée fut aussi à l’origine des parcs nationaux, de l’ouverture des montagnes au tourisme et de la construction des premiers hôtels de luxe du pays.  La seule manière de parcourir les étapes les plus accidentées de cette ligne de chemin de fer historique est d’emprunter le Rocky Mountaineer, un luxueux train touristique qui va de Seattle à Ban‡ff (avec deux escales nocturnes à Vancouver et Kamloops). Le trajet vous donne amplement le temps de vous imprégner de l’âme du Canada. Et, en prime, de déguster des mets locaux accompagnés de vins de la vallée de l’Okanagan.

LES DRAPEAUX AMÉRICAIN ET CANADIEN flottent de chaque côté du train quand, avec 150 autres passagers, je monte à bord d’une des huit voitures du Rocky Mountaineer, au départ de Seattle. Rapidement, nous longeons le bras de mer du détroit de Puget, où nous apercevons des empilements de casiers de crabes, auxquels succèdent des étables portant les mots pommes ou cidre sur leur fronton. Quand nous arrivons à l’«Arche de la Paix», qui enjambe la frontière, les passagers ont commencé à se détendre. Alors que le train avance en haletant vers les silhouettes étincelantes des gratte-ciel de Vancouver, un père de famille indien entame une berceuse. De l’autre côté du couloir, un couple de sexagénaires de Boston lui demande de quoi parle sa chanson. « Ça veut dire “Je t’aime, mais ne me fais pas trop attendre’’. »

Top stylé, le personnel de bord du Rocky Mountaineer vous réserve un accueil fantastique © Susan Seubert

Top stylé, le personnel de bord du Rocky Mountaineer vous réserve un accueil fantastique © Susan Seubert

JE M’ENREGISTRE AU FAIRMONT HOTEL, à Vancouver, et file directement dans un bar du centre-ville situé au-dessus d’une supérette 7-Eleven. Ouvert en 1931 et destiné jadis aux seuls employés masculins de la Canadian Pacific, le Railway Club, avec ses parquets de bois patinés par le temps, s’est mué en une salle de concert qui comprend une scène, un coin fléchettes et un petit salon. Nous sommes vendredi, le bar est bondé et l’alcool coule à flots.

Construit par la Canadian Pacific Railway, la Lake Agnes Tea House, près du lac Louise, est une étape incontournable pour les randonneurs fatigués qui suivent la route de l’Ouest © Susan Seubert

Construit par la Canadian Pacific Railway, la Lake Agnes Tea House, près du lac Louise, est une étape incontournable pour les randonneurs fatigués qui suivent la route de l’Ouest © Susan Seubert

Accoudé au bar, j’écoute un groupe de musique indé : « Vous saviez que c’est ici que k.d. lang s’est fait connaître ? », me demande ma voisine de comptoir. Samantha Kuryliak, expatriée de l’Ontario et barmaid de son état, m’explique que cette scène est un vivier pour les nouveaux groupes. Elle adore l’endroit et la population variée qui le fréquente. « J’ai un client qui vient trois fois par semaine depuis trente ans. Il a 75 ans. »

Nous avons une journée entière pour explorer Vancouver. Au petit matin, je saute dans une navette gratuite, direction le pont suspendu de Capilano, la plus célèbre attraction de la ville. Le pont a été construit peu après l’arrivée de la ligne de chemin de fer dans la ville. Il est constitué de cordes de chanvre et de planches de cèdre. Les populations amérindiennes l’avaient surnommé le « pont qui rit » à cause des sons provoqués par le vent qui sifflait entre ses planches mal ajustées. Ses 140 m de long sont désormais d’une solidité à toute épreuve et permettent de franchir un canyon jusqu’à de hauts sentiers, aménagés au milieu de sapins de Douglas vieux de 250 ans.

Plus tard, je prends un taxi depuis la première gare de la CPR, un immeuble de style néo-classique qui sert aujourd’hui de terminal aux ferries de la compagnie SeaBus, pour me rendre à Yaletown, où je découvre une rotonde du XIXe siècle, qui était destinée à l’entretien des locomotives. Elle héberge Engine 374, la locomotive qui a tiré le premier train de passagers à entrer en gare de Vancouver, en 1887. À l’intérieur, je fais connaissance avec Craig McDowall, un bénévole aux cheveux gris et aux moustaches en guidon de vélo, qui vit une histoire d’amour avec les trains depuis l’âge de 5 ans. Enfant, il jouait sur la 374 quand elle stationnait dans le parc Kitsilano. Me prenant – à tort – pour un passionné de son espèce, il me montre sur son portable quelques vidéos de locomotives à vapeur avant de m’inviter à grimper sur le marchepied. Il entend bien me faire actionner le sifflet. «Allez-y!», m’encourage-t-il avec un hochement de tête. Je crois que je n’ai pas le choix. Je grimpe dans la cabine et tire le cordon. Ma récompense est immédiate: un terrible mugissement dont l’écho se répercute sur le sol en brique –† le couple de touristes texans qui flânait dans les parages en profite aussi.

Les glaciers se reflètent dans les eaux turquoises du Lac Louise, perché à 1731 mètres d'altitude © Susan Seubert

Les glaciers se reflètent dans les eaux turquoises du Lac Louise, perché à 1731 mètres d’altitude © Susan Seubert

LE LENDEMAIN, de bon matin, le Rocky Mountaineer s’est transformé en un train de 23† voitures pouvant accueillir plus de 600† passagers. Un joueur de cornemuse, en kilt comme il se doit, nous salue tandis que nous embarquons. Nous prenons la direction de l’est, vers un paysage qui aurait pu servir de décor au Seigneur des anneaux : une barrière de pics rocheux infranchissables. Les deux journées suivantes nous donneront l’occasion d’en venir à bout, et de franchir beaucoup d’autres obstacles encore, quand nous nous enfoncerons au coeur des falaises, des canyons, des montagnes enneigées de la Colombie- Britannique et des vertes prairies de carex, où, nous fait-on remarquer, l’ours noir aime venir faire bombance, nullement incommodé par le passage du train.

À une demi-heure de Vancouver, les rayons du soleil traversent le toit transparent du premier étage de notre voiture panoramique. J’ai le temps de voir des cultures de canneberge et des troncs d’arbres qui flottent en bon ordre le long des rivières avant que l’espace visuel se rétrécisse sensiblement, les épicéas, les pins et les falaises de roche nue venant frôler notre wagon. À Yale, j’ai cherché –† et manqué† – le petit mémorial élevé en hommage aux milliers de travailleurs chinois qui ont participé à la construction de la ligne.

Toute cette matinée, nous avons principalement suivi le cours du «puissant Fraser», observant ces eaux paisibles, vertes et glaciales, se transformer en ce que Hugh MacLennan décrit dans Seven Rivers of Canada comme «le fleuve le plus sauvage du continent». Long de 1374† kilomètres, le Fraser gronde au fond des canyons, franchit les étroites Portes de l’Enfer et avale l’un après l’autre tous ses affluents. Ne me demandez pas d’aller faire du kayak sur un tel monstre.

Après une nuit à Kamloops, une ville commerçante chargée d’histoire, située au bord de la rivière Thompson, nous reprenons le rail. À Craigellachie, je vois l’endroit où fut planté le dernier clou de traverse de la CPR, en 1885.

Mais ce sont les cinq dernières heures de notre périple qui furent de loin les plus marquantes. De vastes étendues boisées grimpent comme des vagues le long de promontoires rocheux dont les sommets sont couverts de neige. Nous nous engouffrons dans un tunnel, formant une boucle ténébreuse en forme de L, avant de revoir le jour face au même paysage, mais parcouru en sens inverse. Après un autre tunnel, nous retrouvons la Colombie-Britannique, non loin du Continental Divide (la ligne de partage des eaux entre le Pacifique et l’Atlantique). Nous roulons maintenant sous des pics majestueux et le train se pelotonne le long de la Bow, une charmante rivière aux reflets bleu-vert. Je rejoins d’autres passagers dans le wagon extérieur – excellente occasion pour faire quelques photos – jusqu’à notre arrivée à Banff. Nous aurons roulé 28 heures depuis Seattle.

A une centaine de kilomètres de Banff, le lac Peyto, dans le Parc ntaional, est alimenté par la fonte du glacier éponyme © Susan Seubert

A une centaine de kilomètres de Banff, le lac Peyto, dans le Parc ntaional, est alimenté par la fonte du glacier éponyme © Susan Seubert

LE BANFF SPRINGS HOTEL, dont l’architecture s’inspire d’un château, fut construit en 1888, à l’époque où la compagnie de chemin de fer bâtissait ce genre d’édifices pour ses cadres. Le lendemain, au Whyte Museum, j’apprends que le deuxième président de la CPR, William Cornelius Van Horne, a prononcé cette phrase visionnaire : « Si nous ne pouvons pas exporter le paysage, alors nous importerons les touristes. »

On y trouve aussi des photos des premiers experts qui, armés de piolets, escaladaient les sommets afin d’établir le tracé de la future ligne de la CPR. C’est à eux que l’on doit la découverte des sources thermales qui ont fait la réputation de Banff, ainsi que l’Alpine Club of Canada, qui vit le jour en 1906. Ainsi donc, tout a commencé à cause d’une bande de barbus en bretelles qui grimpaient sur tout ce qui se dressait devant eux. Personnellement, je déteste les hauteurs, mais il me fallait essayer. Chucky Gerard, reconnaissable à son menton hérissé de poils roux, donne des cours d’escalade et sert de guide aux néophytes dans mon genre, désireux de gravir le mont Norquay – un domaine skiable qui propose depuis cet été sa propre via ferrata. Psychologue, Gerard sait choisir les bons mots pour vous encourager et vous pousser au bout de vous-même.

Ces mots, il a aussi su les trouver avec moi, car ils m’ont permis de vaincre cet abîme si redouté. Une fois au sommet, c’était bon de se laisser fouetter et rafraîchir par le vent. J’ai entendu un long sifflement dans le lointain. Un train de marchandises d’une centaine de wagons passait en contrebas.

Oui, me suis-je dit, construire une ligne de chemin de fer ne se fait pas en un jour. Pas plus que de construire le Canada.

PRATIQUE : À savoir avant de monter à bord

ITINÉRAIRES PROPOSÉS

Coastal Passage > Seattle-Vancouver- Kamloops-Rocheuses

Pour respirer l’air pur de l’océan et admirer le littoral nord-ouest du Paci que avant de s’enfoncer dans les Rocheuses canadiennes.

First passage to the West > Vancouver-Kamloops-Lake Louise/Banff

Pour s’imprégner de l’histoire des pionniers qui ont bâti le Canada, à bord du seul train qui emprunte cette route légendaire dans le décor grandiose et sauvage des Rocheuses.

Rainforest to Gold Rush > Vancouver-Whistler-Quesnel-Jasper

Pour revivre la ruée vers l’or à Quesnel et admirer les fjords, les îles et les cèdres millénaires de la forêt pluviale côtière du Paci que.

Journey through the clouds > Vancouver-Kamloops-Jasper

Entre la cosmopolite Vancouver et le parc national de Jasper, cet itinéraire est ponctué de rivières torrentielles, de lacs turquoise alimentés par des glaciers, et des chutes d’eau somptueuses.

SERVICE

On a le choix entre deux options : la « Gold Leaf » propose hébergement de luxe et repas gastronomiques ; la « Silver leaf », hébergement de catégorie moyenne et repas servis à votre place. Les deux offrent la possibilité de profiter pleinement des paysages dans les voitures panoramiques.

CUISINE

Au menu, une cuisine inventive qui vous fera goûter à des vins régionaux et à des produits locaux et de saison – saumon sauvage du Pacifique et boeuf de l’Alberta.

HÉBERGEMENT

Au terme d’une journée passionnante, on se détend dans un hôtel de grand standing (inclus dans l’option « Gold ») : le Four Seasons de Vancouver, ou le Fairmont Banff Springs, à Banff.

VIE SAUVAGE

Depuis votre fauteuil, vous devriez pouvoir admirer ours, élans, orignaux, chèvres des Rocheuses, mouflons canadiens, cerfs, pygargues à tête blanche ou balbuzards.

QUAND PARTIR

La plupart des circuits du Rocky Mountaineer sont proposés d’avril à  fin octobre.  Organisez votre voyage sur rockymountaineer.com

Texte : Robert Reid
Photos : Susan Seubert

Cet article a été publié dans National Geographic Traveler N°1.

Découvrez le sommaire du numéro actuellement en kiosque et les numéros précédents ici.

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