Écoutez le chœur de la forêt amazonienne

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Les bioacousticiens étudient la nature en l’enregistrant. Juan Ulloa est l’un d’entre eux. Son terrain d’écoute : la station des Nouragues, en Guyane.

« Time-lapse sonore » sur 24h de la station des Nouragues en Guyane française. « J’ai enregistré des échantillons de dix secondes, à partir de minuit et toutes les trois heures, pendant une journée. L’espace sonore est très dynamique pendant le cycle diurne, et cette dynamique se répète chaque jour, comme un battement. C’est le battement de la forêt. » Juan Ulloa (de l’équipe de recherche composée de Diego Llusia, Jérôme Sueur et Elodie Courtois sous la direction de Jérôme Sueur et Thierry Aubin). © Diego Llusia

Au cœur de la forêt amazonienne, règne la pénombre. À tel point que les photos prises sur place sont souvent floues. Dans ces conditions, comment étudier les milliers d’espèces qui se terrent sous les branches et les feuilles des arbres géants? Réponse : en les écoutant. Certains bioacousticiens, comme Juan Ulloa de l’équipe « Communications Acoustiques » (réunion du Muséum National d’Histoire Naturelle et de l’Université Paris-Saclay du CNRS), accompagnent les éthologues dans leurs études sur les animaux.

À l’aide de capteurs automatiques laissés sur le terrain, la forêt guyanaise de la station de Nouragues est mise sur écoute 24h/24. Pourquoi? Un exemple : certaines espèces de grenouilles se reproduisent deux ou trois fois dans l’année. Difficile, dans ces conditions, d’être là au bon moment pour étudier le phénomène. Sauf en écoutant ces enregistrements continus qui permettent de savoir quand l’espèce est de sortie, le type de croassement et la durée de la reproduction.

 L’orchestre de la nature

Comme dans un chœur, la forêt distille des sons allant des plus basses aux plus hautes fréquences. Juan filtre ces sons par bande de fréquence et les isole après un mixage. Les barytons de la forêt, les plus bas, sont les singes hurleurs accompagnés de quelques amphibiens comme Hypsiboas boans, la rainette patte d’oie. Ces cris sont tellement bas qu’ils se propagent très loin, terrorisant les animaux à des kilomètres à la ronde. Dans le pupitre des mezzos se trouve le paipayo, un oiseau au chant emblématique aussi appelé « capitaine de la forêt ». Les sopranos, eux, sont essentiellement constitués d’insectes, notamment de sauterelles. Plus haut encore, les ultrasons des chauves-souris restent imperceptibles à l’oreille humaine.

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Juan Ulloa pose des capteurs sur la base de Nouragues en Guyane française. © Diego Llusia

Une biophonie bien structurée

« Ce qui est incroyable, c’est que tous ces sons qui nous entourent se tissent délicatement pour composer une structure que l’on peut analyser», explique Juan Ulloa. En effet, les milliers de sons de la forêt sont organisés dans le temps, l’espace et en fréquence (aigu, grave). Cette organisation permet à chaque espèce d’envoyer son message de façon claire, sans se chevaucher. Mais il s’agit d’une structure sensible, facilement perturbée par la présence humaine. Tous les jours, le même oiseau chante à 6h et si les chercheurs ne l’entendent plus, c’est qu’il y a un problème. Les scientifiques peuvent aussi comparer l’ambiance sonore d’une parcelle de forêt avant et après son exploitation pour juger de son état de santé. Ainsi que de l’impact d’une nouvelle espèce invasive.

L’évolution de la structure des sons dans le temps est donc utile au suivi de la biodiversité. De plus, l’étude du paysage sonore est peu invasive et ne perturbe pas l’équilibre fragile de l’écosystème amazonien dont nous dépendons étroitement.

Par Julie Lacaze

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