Animaux des pôles : une sélection extrême ! (1)
Univers mystérieux alimentant fantasmes et mythes, les pôles sont aujourd’hui des espaces en danger. « Cap sur les pôles » analyse 100 préjugés et autres ambigüités. Gros plan sur la situation des animaux polaires, avec l’un des quarante contributeurs de l’ouvrage, Pierre Jouventin.
Pierre Jouventin est spécialiste de l’écologie évolutive et du comportement des oiseaux et mammifères. Dans « Cap sur les pôles »*, il évoque notamment l’adaptation des animaux polaires et leur avenir.
NG : Comment les animaux s’adaptent-ils au milieu polaire ?
Pierre Jouventin : Il y a tellement de cas différents ! Mais ce qui est intéressant, c’est qu’en évoluant aux extrêmes limites, très peu d’organismes vivants ont réussi à passer à travers les mailles du filet et à s’adapter à ce mode de vie. Ceux qui y sont parvenu, eux, se développent en nombre, car ils font face à très peu de concurrence. C’est un peu comme au concours de Polytechnique ! C’est très difficile d’y entrer mais, avant même la sortie, on est embauché !
Colonie de manchots empereurs, station Dumont d’Urville (Terre Adélie, Antarctique) en novembre © CNRS Photothèque – Bruno Jourdain
Quels sont les exemples d’adaptation extrême que vous préférez ?
Sur le plan scientifique, c’est passionnant, alors ce n’est pas facile de choisir ! Mais prenons par exemple le manchot empereur. S’il n’existait pas, on ne pourrait pas l’imaginer ! Car son développement paraît contraire au bon sens. Le manchot empereur se reproduit en hiver, à l’inverse de beaucoup de ses congénères manchots. Cela paraît idiot mais, en fait, c’est une solution parfaite dans le cas d’un manchot, trop gros pour se reproduire pendant le bref été austral ! Ils ont trouvé une super astuce pour se reproduire pendant l’hiver antarctique. Contrairement à d’autres espèces qui vivent plutôt isolées, les manchots empereurs se tiennent chaud sur un espace déneigé et plat, la banquise,en se serrant les uns contre les autres, comme dans une mêlée de rugby. Ils se servent de leurs pattes comme un nid pour protéger du froid leurs œufs, puis leurs poussins. Ils se « serrent les coudes » pour se tenir chaud !
Un exemple d’un animal du pôle nord ?
On peut parler de l’ours blanc. Sa transformation est incroyable. À l’origine, les ours blancs étaient des ours bruns. Sur la banquise, ils sont devenus blancs, et beaucoup plus grands. La raison est toute simple. La blancheur du pelage leur permet à la fois de récupérer la chaleur de la lumière et de se camoufler.
Ours blanc, zoo de Mulhouse, Thomas Bresson, Wikimmedia commons
Certaines espèces présentent-elles des adaptations moins flagrantes ?
Oui, le grand albatros par exemple. Dans les années 1990, nous avons été les premiers au monde à équiper de balises Argos les premiers oiseaux. On a découvert que leur mode de vol était absolument incroyable. Comme le vautour, qui utilise les ascendances thermiques pour voler et cherche pendant des heures un cadavre pour pitance, l’albatros se sert des vents (ceux des quarantièmes rugissants) comme moteur. Ainsi, il patrouille parfois jusqu’à 1000 km de son nid, en quête d’un animal mort à la surface de l’eau, qui nourrira son poussin au retour. Cette technique lui permet d’économiser son énergie. Au début, on n’osait pas publier nos résultats car ces milliers de km paraissaient impossibles : on pensait que les balises n’avaient pas marché ! Mais si, l’albatros est un véritable vautour des mers !
En matière d’adaptations incroyables, on peut aussi parler de l’éléphant de mer. Celui-ci plonge pendant parfois trois quarts d’heures sous l’eau, jusqu’à 1500 m de profondeur. Nous pensions qu’il sortait de la mer pour se nourrir. C’est l’inverse ! L’éléphant de mer se nourrit au fond de l’eau et revient à la surface pour respirer.
Jeune éléphant de mer (Mirounga leonina), Serge Ouachée, Wikimmedia commons
Quel avenir pour ces espèces ?
Il n’y pas de solution identique pour tous. Tout dépend de l’endroit et de l’espèce. Certains organismes vont être avantagés, d’autres désavantagés. Par exemple, le manchot Adélie sera privilégié par le changement climatique. Car si la neige fond, cela créera de plus en plus de zones déneigées à terre, zones nécessaires à cette espèce pour nidifier.
C’est le contraire pour le manchot empereur. Se reproduisant en hiver sur la banquise, celui-ci serait bien embêté si elle venait à disparaître…
Le pire reste le cas de l’ours blanc du pôle Nord (voir “Ours blancs à la dérive“, National Geographic France N° 142, juillet 2011). Au rythme où nous allons, dans vingt ou trente ans, la calotte glaciaire polaire aura disparu dans cet hémisphère en été. Cette population évolue sur la banquise et se déplace de plaque de glace en plaque de glace. Si elle ne trouve pas d’autre espace glacé où se réfugier, elle disparaitra ou sera fortement réduite.
* Cap sous les pôles a été réalisé sous la direction de Fabienne Lemarchand, Marie-Françoise André et Frédérique Rémy, aux éditions Omnisciences (224 pages, 39 euros)
Propos recueillis par Frédérique Josse



