Guy Delisle : chronique d’un baroudeur averti

« Chroniques de Jérusalem », dernière BD de Guy Delisle, figure parmi la sélection officielle du Festival international de la bande dessinée, à Angoulême. L’auteur partage avec le National Geographic son expérience de baroudeur aguerri.

couvs delisle

Il en aura foulé des terres interdites. Auteur de romans graphiques, Guy Delisle a traversé les frontières de contrées recluses et de cités emmurées, pour mieux les percer à jour. Après Shenzhen, Pyongyang et la Birmanie, il s’arrête à Jérusalem en 2008, pour une année. Son dernier récit relate son quotidien d’expatrié dans la ville sainte. Il y accompagne sa femme, administratrice de Médecins sans frontières (MSF). Et baroude, poussette en main, en charge de ses deux enfants, pour croquer au détour d’une rue les contours d’une Jérusalem colorée, complexe et multiple. Au fil des pages, il esquisse, le trait aiguisé et malin, le portrait des juifs, des musulmans, des chrétiens, des étrangers, des journalistes, des soldats qui peuplent la ville. Une sorte de capharnaüm socio-culturel et géopolitique que le lecteur démêlera en même temps que l’auteur.

« Je ne suis pas un grand aventurier mais un homme ordinaire qui atterri dans des pays au contexte historique et social très particulier. J’essaie juste de comprendre ce qui se passe », témoigne Guy Delisle.

Naïf, mais stoïque

Lorsqu’il débarque de l’avion en Birmanie et en Cisjordanie, le dessinateur connaît peu les régions abordées.

« Je suis parti pour ces pays avec le travail de ma femme et nous étions souvent prévenus à la dernière minute. Je n’ai pas vraiment le temps de me documenter, ni d’appréhender. J’arrive les mains dans les poches. Pour la Corée du Nord, la situation était différente. Je partais pour le boulot — j’allais superviser le travail d’un studio coréen d’animation sur la série télévisée Papyrus —, l’histoire du pays m’intéressait. Je voulais partir en connaissance de cause. Ça évite aussi de se laisser surprendre par tout le processus de propagande. »

Ses bandes dessinées, rapports d’étonnement, favorisent l’anecdote. L’événement se fait quotidien et se trouve ponctué de faits ordinaires, seulement compliqués par le contexte ambiant.
Alors qu’il réside avec sa famille à Jérusalem-Est, dans la partie palestinienne de la ville, il se rend dans la colonie juive d’en face et y découvre un centre commercial. Immobile devant le rayon bébé, il s’interroge : encouragera t-il l’invasion Israëlienne à coup de couche-culottes ? Guy Delisle quitte alors le supermarché, bredouille. Lorsque derrière lui, deux musulmanes ressortent du même endroit, les mains pleines. Le récit fourmille de ce genre de constats absurdes, rédigés avec dérision.

De fait, les chroniques de Guy Delisle revendiquent leur subjectivité et s’annoncent non-exhaustives. En arrivant à Jérusalem, le dessinateur a connaissance du conflit qui confronte Juifs et Arabes, Israëliens et Palestiniens. « En réalité, je n’y comprenais pas grand chose ». Première difficulté au sortir de l’aéroport : faut-il saluer le chauffeur de taxi d’un Shalom ou bien d’un Salam alekoum ?

plomb durciL’auteur, et le lecteur, découvrent petit à petit ce qui se joue concrètement dans ce théâtre de guerre. Un sentiment de proximité se dégage de l’œuvre, une intimité qui humanise une lutte ultra-médiatisée.

« Beaucoup m’ont affirmé avoir mieux cerné la situation dans cette région du monde grâce à la BD. Je dois certainement représenter le voyageur lambda. Ma vision de Jérusalem diffère sûrement du flux d’informations produit par les médias. »
« Je ne fais pas de reportage. Je ne suis pas journaliste. Je ne me suis pas jeté au milieu du conflit. Au contraire, si je pouvais éviter de me retrouver dans des situations dangereuses… Bien sûr, il fallait que j’en dise suffisamment sur la situation israëlo-palestinnienne pour intéresser le lecteur et lui expliquer le contexte. Sans trop rentrer dans les détails, au risque de le perdre. »

Sa vision volontairement naïve, son trait épuré, s’opposent aux portraits bruts et engagés d’auteurs adeptes de « BD-reportage ».

Fin décembre 2008, l’opération « Plomb durci »* éclate à une heure de chez Guy Delisle. L’auteur l’évoque brièvement, avec concision et sans fioritures, de son point de vue.

« Mes sources d’informations se limitaient à Aljazeera, comme pour le reste du monde. Les proches qui travaillaient dans le coin me donnaient des nouvelles au compte-gouttes. L’ambiance à Jérusalem-Est était très tendue au début et puis ça s’est rapidement estompé. Je n’avais rien de plus à en dire, j’y assistais de loin. »

Après coup, l’auteur regretterait presque d’avoir mêlé cette partie de la grande histoire à la petite.

Visions désenchantées et expériences enrichissantes

apotresTrouver sa place, lorsqu’on accompagne une ONG, se révèle délicat. Guy Delisle tend l’oreille et ouvre l’œil, s’aide du dessin pour solliciter les rencontres. Son premier réflexe : se construire un cercle d’amis, pour savoir qui appeler en cas de besoin. Après quoi, il renoue avec un rythme plus solitaire.

« J’ai préféré partir à l’étranger pour le travail, comme en Chine ou en Corée du Nord. Ce genre de voyages permet de se plonger directement dans la culture du pays. Les rencontres sont facilités et je pouvais sortir davantage. Lorsque j’accompagne ma femme, avec mes enfants, je me transforme en homme au foyer. C’est déjà beaucoup plus compliqué. Les tensions de la ville se répercutent sur le quotidien. »

La vie dans le quartier palestinien se résume, en partie, aux check point, à la surveillance militaire, à la ligne de front, à la misère des populations arabes, à la ségrégation… Un environnement pesant, que l’auteur quitta sans regret.

«  La ville sainte, contrairement à Tel-Aviv, est très difficile à vivre. Tel-Aviv ressemble beaucoup à certaines villes européennes, comme Amsterdam. On s’y sent en vacances, la ville s’ouvre sur l’extérieur. Jérusalem, elle, se replie sur soi. Et devient de plus en plus religieuse. Les ultra orthodoxes commencent à jeter des cailloux sur les boutiques musulmanes, le jour du Shabbat. Mais les gens que je côtoyais, souvent par l’intermédiaire de MSF, étaient majoritairement des israéliens de gauche compréhensifs. Sensibles à la cause palestinienne et indignés face aux colonies israëliennes en Cisjordanie. »

La position de Guy Delisle, par rapport au conflit, transparaît clairement des pages du livre. Une vision qu’il tente à peine de pondérer. Sans toutefois jeter la pierre aux israëliens. « Une lectrice, juive de droite, m’a récemment écrit pour me dire qu’elle avait quand même aimé la BD. Comme quoi. »

Marie Dias-Alves

* « Plomb durci » est une opération militaire israëlienne lancée contre Gaza. Elle rompra définitivement les accords de paix entre la Palestine et l’État d’Israël. 1 400 Palestiniens perdront la vie durant les vingt-deux jours du conflit, selon les estimations d’Amnesty Internationale.

28 décembre 201118:13
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