Animaux

Au Kenya, le train qui menace les rhinocéros et les éléphants

En cours de construction dans cette nation modernisatrice, la ligne ferroviaire qui traversera deux parcs nationaux perturbe déjà les mouvements des éléphants.

De Jacob Kushner

Lorsqu'il s'agit de tirer des flèches de tranquillisant depuis des hélicoptères et de poser d’imposants colliers à dispositif de repérage GPS autour des cous corpulents des éléphants, « beaucoup de choses peuvent mal tourner », explique David Daballen. « Un éléphant peut tomber sur sa poitrine. Imaginez, un animal de six tonnes assis sur sa poitrine, il écraserait ses poumons. »

À l'aube, Daballen, qui travaille avec Save the Elephants, dirige une équipe d'une douzaine de personnes, dont neuf gardes forestiers de l’agence publique Kenya Wildlife Service, vêtus de camouflage, brandissant des fusils. Ils sont équipés d'un hélicoptère Cessna, d’un hélicoptère, d’un convoi de Toyota Land Cruisers et d'autres véhicules utilitaires.

Le Cessna, volant juste au-dessus, repère un éléphant et le signal par radio à l'équipe. En quelques secondes, l'hélicoptère se pose et disparaît derrière les buissons et les arbres. Un instant plus tard, il s'élance dans les airs et les véhicules roulent à toute vitesse vers le l’endroit désigné. Il s’agit d’un éléphant, un mâle, couché sur son flanc droit. Sa peau est brune et rugueuse et il a le poil rare.

L'équipe se met immédiatement au travail en déroulant le collier autour du cou de l'éléphant et en essayant de le tirer par-dessous. L'un d’eux verse de l'eau sur le flanc de l'animal pour le garder au frais. Un autre met un bâtonnet à l’extrémité de sa trompe pour lui dégager les voies respiratoires.

Après avoir lutté pendant 20 minutes pour remettre le collier, Daballen utilise une clef à douille pour resserrer les deux extrémités ensemble. La tâche menée à bien, un homme injecte un antidote pour réveiller l'animal et l'équipe se précipite vers leurs véhicules. Tout le monde est silencieux alors qu'ils regardent l’éléphant se lever. Il se lève, regarde vers les véhicules, puis il se retourne et marche rapidement dans la direction opposée.Cet éléphant n’était que le premier des 10 éléphants à qui l’équipe avait dû administrer un tranquillisant puis poser un collier électronique, le tout se faisant sur un peu plus d’une semaine. Leur mission : savoir comment les 12 000 éléphants de savane peuplant la région de Tsavo franchissent une nouvelle ligne ferroviaire qui a divisé leur habitat en deux parties. C'est la première fois dans l'histoire, selon l'organisation de Daballen, que les éléphants se font spécifiquement poser des colliers [électroniques] pour étudier leurs interactions avec l'infrastructure humaine.

Le parc situé au sud-est du Kenya était déjà traversé par une vieille ligne de chemin de fer datant de l’époque coloniale, ainsi qu’une autoroute à deux voies reliant la capitale du Kenya, Nairobi, à la côte de Mombasa. Mais le nouveau chemin de fer, à la différence de l'ancien et de l'autoroute, est construit sur un remblai artificiel en pente que les éléphants ne peuvent pas traverser. Le chemin de fer n’offre que quelques ponts sous lesquels les éléphants et les girafes peuvent passer, pour le reste ils sont forcés d'utiliser des passages souterrains construits là où les animaux étaient censés migrer.

Bientôt, un autre obstacle pourrait bloquer leur chemin. En effet, le Kenya envisage de construire une autoroute à six voies à proximité des rails. Avec les données appropriées sur le mouvement des éléphants du parc, les défenseurs de l’environnement, l’association caritative Save the Elephants, l’organisation non-lucrative Tsavo Trust ainsi que Kenya Wildlife Service espèrent exercer des pressions sur le gouvernement pour s'assurer que toute route future comprendra des passages supérieurs à des endroits appropriés afin de ne pas perturber les mouvements animaliers.

Alors que le Kenya se prépare à moderniser son infrastructure —datant de l’époque coloniale— pour s'adapter aux besoins d'une économie industrielle de classe moyenne, les rangers craignent que sa réputation de bastion pour la faune ne soit sacrifiée. En effet, le nouveau couloir ferroviaire de 3,8 milliards de dollars —empêtré dans des allégations de corruption— a déjà désorienté des éléphants à Tsavo. L'étude de marquage électronique des éléphants déterminera à quel point le chemin de fer est perturbateur. Aujourd’hui, la voie ferrée gagne du terrain sur le parc national de Nairobi, deuxième parc le plus visité du Kenya et seul parc national consacré à la faune au sein même d’une capitale. Le chemin de fer qui y est en construction coupera le terrain du parc. Ceci étant, des plans qui ont fait surface l'année dernière prévoient d’élever le chemin de fer sur des piliers géants en béton et de le faire passer au cœur du parc. La Société des chemins de fer du Kenya (Kenya Railways Corporation) a tenté de se tenir à l’écart de ce plan mais elle n'a manifestement pas encore apporté de réponse claire quant à l’abandon de ce projet.

Paula Kahumbu, directrice générale de WildlifeDirect —un organisme à but non-lucratif basé à la fois aux Etats-Unis et au Kenya— et qui est l'une des plus importantes défenseuses de la faune au Kenya, considère que le pays devrait déclarer les parcs comme zones interdites à la construction de nouvelles lignes ferroviaires. « Au lieu de ça, on voit qu'il y a une tendance à l’expansion au sein des zones protégées », dit-elle.

Paul Gathitu, un homme moustachu à la fois sympathique et patient, est le porte-parole de Kenya Wildlife Service. Il sourit alors qu’il raconte comment deux lions se sont éloignés du parc national de Nairobi et se sont retrouvés dans un quartier bondé. En mars, un autre lion s'est aventuré en-dehors du parc et a été tué par des rangers après qu’il a attaqué un des badauds qui l'encerclait. Ces rencontres fortuites sont les exemples parfaits d’un conflit inévitable entre un parc animalier et une ville très animée comptant plus de trois millions d’habitants.

C’est en grandissant dans la ville de Nyeri, située entre deux parcs nationaux, que Gathitu a commencé à entendre parler de préservation, à l'école primaire. C’est en arrivant au lycée qu’il est devenu président du club animalier, après avoir été captivé par une sortie scolaire sur un lac, où il y a vu des milliers de flamants roses. Rapidement, il organisa des sorties aux parcs nationaux de Samburu, de Nairobi, et de Tsavo.

Une fois devenu gardien et soigneur animalier, Gathitu a été transféré d'un parc à un autre, ce qui d’après lui était apprécié par sa femme et ses trois enfants. Parfois, dans Tsavo Ouest, « mon fils était dans la voiture avec les éléphants autour. Ils voyaient qu'il y avait un enfant, et ils s’inquiétaient. Ils pensaient: "Quel genre d’homme irresponsable laisserait son enfant seul ?” » C'est aujourd’hui la même population d'éléphants qui est menacée.

Bien des années plus tard, par un matin ensoleillé de mars, alors que nous traversons la steppe du parc national de Nairobi, nous passons devant un troupeau de femelles impalas, puis devant des antilopes et des gazelles. Un touriste se penche hors de sa voiture pour photographier un troupeau de spatules blanches près d’un point d’eau. A proximité, une autruche mâle chasse un troupeau de chacals à dos argenté. « La femelle devait sûrement avoir des petits », explique Gathitu.

Gathitu pointe le centre-ville de Nairobi du doigt. L’expansion est visible partout autour du parc. Les gratte-ciels, omniprésents, se dressent dans la brume lointaine. « Vous voyez », dit-il, « si avant il n’y avait que le bâtiment de l’hôpital national de Kenyatta qui était visible, maintenant il y en a pleins d’autres. »

Un petit avion brise le silence. Le parc est proche des deux aéroports de la ville. « Cela nuit à la tranquillité du parc », dit Gathitu. « Les apprentis pilotes s'écrasent alors qu'ils apprennent à voler. Chaque année, nous avons en moyenne deux accidents. »

Lorsque nous arrivons à l'endroit où le nouveau chemin de fer est construit, Gathitu nous montre les environs d’un geste. « Comme c'est à côté de la capitale, c’est devenu inévitable » dit-il. « La situation géographique du parc est une sorte d’inconvénient pour lui-même. »

Les camions à benne roulent bruyamment à côté. Quand il s'agit de protéger la faune du parc du chemin de fer, « la phase de construction devient la plus grande préoccupation, » explique Gathitu. « Il y a tellement de bruit. » Tous les matériaux de construction entrant dans le parc doivent être vérifiés, jusqu'à leur niveau de propreté. « Nous ne voulons pas d'espèces envahissantes. »

Un Chinois, qui marche sur un chemin de terre, déroule lentement une bobine de fil électrique mince. Il fait des signes aux travailleurs kenyans. Ils font jouer leurs sifflets pour avertir les gens de s’écarter du chemin. Un ouvrier ouvre une petite boîte en métal, appuie sur un levier et s’ensuit une petite explosion qui crée une onde de choc alors que la dynamite souffle de la poussière et fait exploser des rochers à plusieurs mètres dans les airs, dégageant ainsi le paysage pour que les nouveaux rails puissent être posés.

Selon Gathitu, il y a plusieurs années, dans le centre du Kenya, il arrivait que des antilopes soient tuées par des ouvriers du transport routier. Pour ce projet, les rangers surveillent les équipes de construction et une grande clôture barbelée a été placée tout autour de la zone pour garder des animaux au loin.

Gathitu attire l’attention sur une falaise qui exigera que les rails soient élevés pour l'atteindre, créant une ouverture qui permettra aux animaux aussi grands que des girafes de passer en dessous. Il précise cependant « qu’il faudra un peu de temps pour que les animaux s'y habituent. »

Le vieux chemin de fer du Kenya, baptisé la Ligne folle pour son coût exorbitant, a été construit par des ouvriers indiens et africains dans les années 1890 sous le règne britannique. Cette ligne à voie unique est vieille et étroite, et les trains tombent souvent en panne ou déraillent. En 2009, le président kényan Uhuru Kenyatta a signé un accord avec d'autres dirigeants de l'Afrique de l'Est pour construire un chemin de fer à grande vitesse et de calibre standard à travers l'Afrique de l'Est.

Il ne fait aucun doute que le chemin de fer avait besoin d’être rénové. « C'est comme la différence entre une route rurale et une autoroute, » explique Eric Gross, un ingénieur civil qui a étudié certains modèles du projet pour le compte d'un groupe environnemental kenyan. « Le vieux couloir est la façon dont le chemin de fer a été construit il y a 100 ans. On circulait lentement, au maximum entre 50 et 60 kilomètres/heure. » En réalité, la plupart des cargaisons voyageant sur le chemin de fer circulent beaucoup plus lentement que cela.

Une étude réalisée en 2013 par la Banque mondiale a révélé que la construction d'un tout nouveau couloir ferroviaire, avec des rails à écartement standard plus larges, serait coûteuse et inutile. Il serait préférable, disait-il, de simplement rénover celui déjà existant, ce qui pourrait augmenter la capacité de chargement à 60 millions de tonnes par an. Actuellement, le chemin de fer transporte moins de 4 millions de tonnes et la Banque mondiale a estimé que la demande ne dépasserait pas les 15 millions d'ici 2030. L’étude a conclu que « selon ces hypothèses, la construction d’un nouveau couloir ferroviaire n’est ni une question économique, ni une question financière. »

Néanmoins, en 2013, le Kenya a opté pour la construction d'un nouveau couloir ferroviaire, une initiative qui selon la Banque mondiale coûterait six fois plus que la simple rénovation de l’ancienne ligne. Une fois de plus, l'ancienne colonie britannique construirait une voie ferrée transfrontalière à un coût faramineux avec une entreprise de construction chinoise, avec cette fois-ci un contrat octroyé sans appels d’offre. Cela représente presque plus de deux fois le prix estimé par la banque mondiale.

« Les gens l'appellent déjà “ la Grande Muraille de Chine ” traversant Tsavo, » assure Gross qui a grandi dans le parc national Ouest de Tsavo où son père était employé comme gardien dans les années 1970. « En ce moment, il s'agit essentiellement de deux écosystèmes au lieu d'un. La faune était capable de marcher sur l'ancien chemin de fer. Maintenant, cela leur est impossible. »

Il affirme que les passages souterrains qui ont été construits effraient les animaux, à la différence des passages supérieurs qui peuvent être recouverts de terre, d’herbe ou d’arbustes et s’apparenter à une petite colline. Mais ces passages supérieurs peuvent être coûteux. « Les considérations d'ingénierie ont précédé les considérations environnementales, » explique Gross.

Aujourd’hui, Gross craint qu’il se produise la même chose dans le parc national de Nairobi. Aux endroits où la voie ferrée sera surélevée par un tréteau, les girafes et les autres animaux seront capables de passer en-dessous. Là où la voie sera au niveau du sol, elle sera clôturée pour garder les animaux au loin.

Ce tronçon de voie ferrée n’est que de 12 kilomètres de long et affectera moins de 1 % du parc, soit 216 hectares. Toutefois, pour les Kenyans qui adorent le parc, Gross affirme que « c'est comme poser un chemin de fer qui traverserait les pyramides du Caire. »

Le parc national de Nairobi, qui est le plus ancien parc de l'Afrique de l'Est et qui est protégé depuis 1946, reçoit chaque année plus de 150 000 visiteurs. Il abrite des girafes, des buffles africains, des centaines d'espèces d'oiseaux et des dizaines de lions.

La proposition d'élever le chemin de fer qui traverse le centre du parc est « semblable au fait d’avoir le monorail de Disneyland passant par votre parc national », dit Gross. Bien qu’il ne soit pas certain que cela se produise, Gross explique que « la crainte est qu’une fois qu'ils prendront une décision, tout le reste ne sera plus qu’une affaire de procédure. »

Les représentants de la Kenya Railways Corporation n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Kenyatta a défendu le chemin de fer comme étant nécessaire au développement économique de la nation, en disant que le nouveau couloir ferroviaire permettra d'accélérer le transport de marchandises et qu’à long terme il réduirait les coûts.

Tandis que l'éléphant mâle marche d’un pas lourd dans la brousse, une éléphante est repérée par l’équipe aérienne. Elle est rapidement tranquillisée et alors qu’elle s’écroule, l’éléphanteau se met à faire les cent pas autour d’elle, puis allonge sa tête, ses pieds et sa trompe sur le corps endormi de sa mère. L’éléphanteau semble apeuré, inquiet. Le grondement des véhicules chasse l’éléphanteau. Une fois de plus, l’équipe de marquage [électronique] se met au travail.

Les éléphants ne sont pas seulement importants pour leur majesté. « Les éléphants creusent des puits pour d'autres animaux. Ils répandent des semences, » explique Frank Pope, chef des opérations pour Save the Elephants. « La disparition des éléphants a des effets dramatiques, qu’importe l’endroit. »

Le chemin de fer qui traverse Tsavo est également inquiétant pour les défenseurs de l’environnement en raison de ce que ça laisse présager pour l’avenir. « Le chemin de fer n'est que le début, » assure Pope. C'est juste une question de temps avant que la route à deux voies entre Nairobi et Mombasa ne devienne une autoroute moderne, ce qui rend le suivi électronique des éléphants du parc plus important que jamais. « Si nous pouvons évaluer comment les éléphants passent sous le chemin de fer, nous pouvons établir des moyens de construction permettant de construire des passages supérieurs sur l’autoroute, ce qui sera très coûteux ».

Avant la fin de la semaine, il apprendra qu'au moins trois des éléphants marqués électroniquement ont réussi à trouver et à utiliser les passages inférieurs, sous le nouveau chemin de fer. « Ils sont très intelligents » dit Pope. « S'ils veulent vraiment y arriver, ils y arriveront. »

Robert Obrien, directeur adjoint des parcs nationaux limitrophes Est et Ouest de Tsavo, a déclaré que les animaux s'habituent lentement à l'intrusion d'infrastructures ici.

Il a noté que pendant des mois, les éléphantes ont dû faire passer leurs petits par un long oléoduc situé près du chemin de fer, en attendant que la compagnie d'oléoduc de l’Etat du Kenya se déplace pour l’ensevelir. Maintenant, il s'inquiète qu'un éléphanteau ne bascule et ne tombe dans la tranchée de deux mètres de profondeur qui borde le chemin de fer. « Si un petit tombe dedans, il sera perdu pour toujours. »

Après s’être reposé de la chaleur écrasante, l’équipe se met à la recherche d’un mâle, ni trop jeune ni trop vieux. Dans un petit troupeau d’une demi-douzaine d’éléphants, ils en trouvent un et chassent les autres.

De son l'hélicoptère, un pilote surveille le dernier éléphant marqué [électroniquement] du jour : il s’agit d’une femelle qui, un peu déconcertée, se tient debout et commence à se diriger vers le sud-ouest, en direction du nouveau chemin de fer.

 

Jacob Kushner est spécialisé dans les domaines de la science, du développement, de la migration d'Afrique et des Caraïbes. Suivez-le sur Twitter

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