Elle peint Tijuana
Gaby Bazin a 19 ans, et “dessine depuis qu’elle sait tenir un crayon”. Cette étudiante en deuxième année d’arts décoratifs est l’auteur d’un carnet de voyage atypique, collection d’aquarelles croquant un lieu peu fréquenté des touristes. Tijuana.
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National Geographic France : Pourquoi Tijuana ?
Cette ville de plus de 3 millions de personnes m’intriguait, car elle est le lieu de tous les clichés. Narcotrafic, prostitution, criminalité… voilà l’image véhiculée par les médias. J’ai voulu y aller pour l’appréhender différemment, par le biais du dessin et de la rencontre avec les Tijuanenses. J’ai choisi le dessin pour expérimenter toutes les possibilités de ce médium, dans le cadre d’un voyage. Il s’est avéré un grand avantage pour le voyageur. Les curieux sont tout de suite attirés par le carnet et la conversation s’engage tout naturellement. À mon sens, le dessin me permet également une approche plus modeste que la photographie, par exemple. Un appareil photo coûte tellement cher … On n’a pas cette gêne avec le dessin, qui ne nécessite pas forcément un matériel très onéreux. On peut même le rendre participatif, puisque tout le monde sait dessiner ! Outre toutes ces raisons, j’ai choisi de partir dessiner car je crois que c’est ainsi que je comprends et que j’exprime le mieux ce qui m’entoure.
Comment décrirais-tu Tijuana ?
Tijuana a été pour moi une succession d’images frappantes qu’il n’est pas toujours facile de transcrire. La première a été le passage de la frontière, de San Diego vers Tijuana. On y voit très clairement le déséquilibre entre deux pays. Pour passer d’un côté, c’est une longue file d’attente et un contrôle zélé des documents d’identité. De l’autre côté de la frontière, pas la moindre vérification. Tout ce qui, jusque là, restait virtuel, lu dans des journaux ou vu sur des photographies, prend toute sa réalité une fois au pied du mur.
On voit plus souvent des photos de voyages que des aquarelles… Comment témoigner de ce que tu vois et ressens à travers la peinture ?
Il est vrai que la photo de voyage et le photo-reportage sont plus répandus que le dessin mais je n’ai pas l’impression que les aquarelles de voyage soient rares pour autant. Beaucoup de carnets de voyage sont également publiés. La BD-reportage prend des formes très intéressantes et je trouve fascinant de voir s’inventer toutes ces nouvelles façons de raconter ce qui se passe ici ou là-bas. Lorsque je parle de ce que j’ai vu et de ceux que j’ai rencontrés à Tijuana ou ailleurs, j’essaie tout simplement d’être aussi honnête que possible. Je m’attache à témoigner de ce que j’ai vu et de ce qu’on m’a dit, sans verser dans le sensationnalisme, et avec fidélité.
Quel est pour toi le but de cette aventure culturelle et sociale ?
Je suis partie dans le but de rencontrer les Tijuanenses et les migrants, pour découvrir plus en profondeur ce que je ne pouvais qu’effleurer. Je suis revenue en ayant appris bien plus que ce que j’aurais imaginé !
Ta plus belle rencontre ?
C’est très difficile d’en isoler une seule parmi toutes ces personnes si différentes et tous ces contextes particuliers. Il y a des rencontres qui bouleversent, comme celles avec les mineurs migrants du centre d’accueil dans lequel j’ai été bénévole. Il y a eu de belles amitiés, des collaborations fructueuses, des enrichissements mutuels, des chocs de civilisation… Mais aussi de grands moments d’absurdité, par exemple lorsque je demande à un bouquiniste rencontré dans la rue quels sont ses livres préférés, et qu’il me répond qu’il ne sait pas lire !
Quel a été l’accueil des Mexicains devant tes créations ?
Mes dessins ont été accueillis avec beaucoup d’enthousiasme. Les habitants de Tijuana étaient souvent surpris de voir quelqu’un venir de si loin s’intéresser à leur ville, à laquelle beaucoup ne trouvent aucun charme. J’ai également dessiné plusieurs portraits sur le vif. Ceux qui ont accepté de poser et de raconter leur histoire se sont dit touchés par la démarche et m’ont avoué apprécier l’attention que je leur portais. Pour certaines personnes, dont des migrants et des travailleurs des maquiladoras rencontrés pendant ce voyage, les dessiner a aussi été ma façon de leur montrer que je m’intéressais à leur sort.
Pour ton travail sur Tijuana, tu as gagné le prix “coup de cœur” du festival de voyages Le grand bivouac. Que représente cette série de tableaux pour toi ?
J’ai présenté au Grand Bivouac une série de dessins et d’aquarelles réalisés à Tijuana, au Mexique, pendant le mois de juillet 2010. Ce projet a pu voir le jour grâce au soutien de la fondation Zellidja qui, depuis plus de 70 ans, propose des bourses de voyage aux jeunes de 16 à 20 ans pour leur permettre de réaliser seul et en autonomie un projet qui leur tient à cœur.
Quelles sont tes productions favorites de Tijuana ?
Parmi mes dessins préférés, il y a celui du canal de Tijuana, le dernier. Il a été réalisé avant de clore douloureusement ce voyage, en passant la frontière dans l’autre sens. Le canal est une immense avenue de béton nu, plombée de soleil et encadrée par deux pentes escarpées et deux routes à grandes vitesse, au creux de laquelle coule un ruisseau d’eaux usées. C’est un des seuls lieux vacants de Tijuana, où se sont installés nombre de migrants sans abri. J’ai pu passer quelques moments dans cette zone de non-droit et rencontrer quelques-uns des hommes qui ont trouvé refuge ici. Ils y subissent non seulement les dangers du narcotrafic — très actif au Nord du canal, mais aussi des conditions d’hygiène terribles. Malnutrition, exclusion du reste de la société tijuanense et pressions policières ajoutent au dramatique de la situation. Tous les dessins ont pour moi une signification particulière car chacun se rattache à une expérience de la ville et de la vie quotidienne à Tijuana. Chaque croquis de rue rappelle une histoire rattachée à un endroit, les récits des habitants qui se sont penchés sur le carnet. Derrière chaque portrait, il y a la rencontre avec cette personne, la confiance accordée et tout ce qu’elle a voulu raconter d’elle.
Y aura t-il une suite à tes carnets de voyage sur les migrants ?
Cet été, j’ai pu continuer à expérimenter le dessin de reportage en partant faire des repérages à Ceuta, petit territoire espagnol enclavé sur la rive marocaine du détroit de Gibraltar. Il s’agit d’un point de passage clé pour les migrants, en majorité venus d’Afrique, mais aussi de certains pays d’Asie, qui cherchent à rejoindre l’Union Européenne. J’aspire à continuer dans cette direction, en mêlant les qualités du dessin et mon intérêt croissant pour la situation des personnes migrantes dans le monde.
Propos recueillis par Frédérique Josse










