Environnement

Des moines japonais ont tenu un journal climatique pendant 700 ans

Des registres historiques tenus en continu nous montrent le changement radical du climat.

De Michelle Nijhuis

Le lac Suwa se trouve dans les monts Kiso, au centre du Japon, dans une région que certains surnomment les Alpes japonaises. Lorsque le lac gèle, les changements quotidiens de températures font que la glace se dilate et se contracte, fracturant la surface du lac et la poussant vers le haut en créant une ride*. Selon la légende, cette crête, appelée omiwatari, est une trace de pied laissée par les dieux shintos traversant le lac. Depuis au moins 1443, les prêtres résidant dans un sanctuaire du bord du lac Suwa relèvent chaque année avec précaution la date à laquelle la crête apparaît.

 

Les premières mesures climatiques

En 1693, à l’autre bout du monde, un marchand finlandais répondant au nom d’Olof Ahlbom a commencé à relever la date et l’heure de la rupture printanière de la glace du fleuve Torne, à la frontière entre la Suède et la Finlande. Bien qu’interrompu en 1715, au moment de la fuite d’Ahlbom devant une invasion russe, la tenue du registre a repris à son retour chez lui en 1721, puis a été prolongée par d’autres observateurs depuis lors.

Lorsque les scientifiques veulent avoir un aperçu du climat du lointain passé, ils doivent presque toujours utiliser des preuves indirectes : des variations dans les anneaux de croissance des arbres, dans les couches des carottes de glace, ou les dépôts de pollen. Cependant, les deux registres glaciaires japonais et finlandais, les plus anciens de ce type, nous proposent un regard plus direct sur le climat dans lequel vivaient nos ancêtres.

John Magnuson, écologiste à l’université de Wisconsin-Madison, a découvert les données japonaises et finlandaises en 1990, alors qu’il rassemblait un groupe international de scientifiques pour comparer des registres glaciaires en provenance de tout l’hémisphère nord. Cependant, il n’a commencé à collaborer avec l’écologiste Sapna Sharma, de l’université York de Toronto, que récemment pour mener une analyse approfondie des registres les plus longs. Magnuson, Sharma et leurs collègues ont fait traduire les annotations, dont certaines ont été écrites sur du papier de riz très fragile, consulté des experts des conditions locales, et, dans le cas des données en provenance du lac Suwa, ont péniblement déchiffré un calendrier non seulement différent de l’occidental, mais variable selon quel sanctuaire l’utilisait.

 

Des changements climatiques provoqués par l’être humain à travers les siècles

« C’était un projet véritablement interdisciplinaire », commente Sharma. Les résultats de leur étude, publiés le 26 avril 2016 dans la revue Nature Scientific Reports, montrent que depuis la Révolution industrielle, les variations dans les dates de gel et de dégel se sont accélérées, et suggèrent que le cycle annuel de la glace aux deux endroits est devenu plus étroitement lié aux niveaux de concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Des événements extrêmes sont également devenus plus fréquents : par exemple, dans les 250 premières années du registre des moines shintos sur la crête de glace du lac Suwa, celui-ci n’a pas gelé à seulement trois occasions. Entre 1995 et 2004, on trouve cinq années pendant lesquelles le lac n’a pas gelé. (Magnuson rapporte également que le lac n’a pas gelé pendant les hivers de 2015 et 2016.)

De nombreux scientifiques ont sondé les journaux d’ornithologues, de botanistes, et d’autres observateurs à la recherche de preuves du changement climatique. Les notes prises par Henry David Thoreau à Walden au milieu du 19e siècle montrent que certaines plantes fleurissaient alors beaucoup plus tard qu’aujourd’hui, tandis que les études obsessionnelles du naturaliste de la faune et de la flore Joseph Grinnell en Californie à partir du début du 20e siècle montrent que certaines espèces mammifères se déplacent vers le nord et les hauteurs par rapport à leurs anciens territoires. Ces observations offrent un aperçu d’un passé relativement récent, des descriptions détaillées prises sur quelques années seulement et comparées avec des registres vieux d’environ un siècle. En revanche, les registres japonais et finlandais font office de véritables fresques historiques, racontant une histoire détaillée des changements climatiques provoqués par l’être humain à travers les siècles.

Ces registres, tenus paisiblement pendant des siècles sont le travail de plusieurs générations. Ils peuvent laisser imaginer ce qui arrivera, suggérant la coopération humaine nécessaire à la gestion des changements à venir. Et ils pourraient être énormes : si les niveaux de concentration du dioxyde de carbone dans l’atmosphère et la température de l’air continuent d’augmenter, concluent les chercheurs, il se pourrait bien que les dieux de la légende shinto traversent un jour le lac Suwa pour la dernière fois.

 

*Cet article a été corrigé pour préciser que les variations de températures, et non des sources d’eau chaude présentes dans le lac, sont à l’origine des craquements de la glace et de la formation de la crête.

 

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