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Enquête sur le mariage d'enfants en Géorgie

En Géorgie, des filles âgées d’à peine 12 ans peuvent avoir à prononcer des vœux de mariage. C'est l’un des pays d’Europe où le taux de mariage d’enfants est le plus élevé. Mardi, 30 mai

De Melody Rowell

Personne ne sait vraiment combien de filles mineures sont mariées chaque année en Géorgie.

Le Fonds des Nations Unies pour la population dispose de registres indiquant qu’en Géorgie, environ 17 % des filles se retrouvent mariées avant l’âge de 18 ans, soit l’âge minimum légal du mariage. Il est cependant difficile de savoir quels sont les chiffres exacts ; il arrive que les familles contournent la loi en attendant plusieurs années avant de déclarer officiellement les unions. Les mariages sont célébrés dans des mosquées ou des églises rurales, où les couples sont considérés comme mariés religieusement et culturellement. 

La photojournaliste Daro Sulakauri, qui a grandi en Géorgie, se souvient qu’une de ses camarades de classe s’apprêtait à se marier alors que toutes deux n’étaient alors âgées que de 12 ans. « D’une certaine façon, je me suis sentie gênée, » se souvient-elle. « J’avais l’impression que quelque chose n’allait pas. Mais je n’arrivais pas à savoir ce que c'était. » 

Ces sentiments lui sont revenus lorsqu’elle a commencé à faire des recherches sur les questions relatives aux femmes en Géorgie, après avoir reçu une subvention du Human Rights House Network. C’est en se souvenant de sa camarade de classe qu’elle a commencé à poser des questions sur les mariages précoces. Peu de temps après, elle a reçu une invitation à un mariage, dans un petit village ; à la fin des festivités, la jeune mariée s’est mise à pleurer.
« C’était difficile de savoir pourquoi elle pleurait », dit Sulakauri. « Est-ce qu’elle pleurait de joie ? Était-ce de la tristesse ? Pour moi, elle était déboussolée. Et c’est à ce moment précis que j’ai compris que je voulais vraiment faire un article à ce sujet. »

Pour l’UNICEF, le mariage des enfants est « une violation fondamentale des droits de l’homme, » et la Géorgie est l’un des pays d’Europe ayant l’un des taux de mariage d’enfants les plus élevés. C’est une tradition qui remonte à des siècles et qui ne se limite ni à une région ni à une religion. Et tandis que les motifs de mariages diffèrent d’une ville à l’autre et d’un groupe à l’autre, il existe cependant quelques points communs. Les mariés sont presque toujours plus âgés, ont terminé leur études et sont majeurs. C’est en principe la mère du marié qui joue les entremetteuses, mais Sulakauri a fait la connaissance de couples qui se sont rencontrés par le biais d'amis communs, à l’école ou sur Internet. Et bien que les filles ne soient pas nécessairement forcées de se marier, la pression culturelle reste extrêmement forte. D’après Sulakauri, « elles suivent le mouvement. » « Parce que leurs arrière-grand-mères, leurs grand-mères et leurs mères se sont toutes mariées à un très jeune âge, elles pensent que ça fait partie des choses de la vie, que c’est comme ça que ça doit se passer. »

Les personnes figurant sur les photos de Sulakauri sont des Géorgiens-Azéris, des membres d’une minorité ethnique et religieuse. Layla, l’une des jeunes mariées qu’elle a rencontrées, n’avait que 12 ans lorsqu’elle s’est mariée et qu’elle a emménagé avec la famille de son mari. C’est son histoire en particulier qui a marqué Sulakauri, qui se souvient que dans leurs premières conversations, Layla était très ouverte. « Elle avait tous ces espoirs d’avenir, elle savait ce qu’elle voulait faire plus tard : être styliste » se souvient-elle. « Elle voulait continuer ses études et il y avait tout un tas de choses qu’elle voulait continuer à faire. »

Un an plus tard, alors que Sulakauri prend des nouvelles de Layla, la situation avait évolué. « Elle est devenue mère au foyer à l’âge de 13 ans, » révèle-t-elle. « Ce qui est certain, c’est qu’elle ne va plus à l’école. Tout ça, c’est du passé pour elle, d’une certaine manière ». Et ce n’est pas seulement le décrochage scolaire qui aura des répercussions irréversibles sur ces filles. L’éducation sexuelle est pratiquement inexistante en Géorgie, et Sulakauri affirme qu’avant le jour de leur mariage, certaines jeunes filles n’ont qu’une vague idée de ce qu’implique le mariage. Une enquête sur la santé et la reproduction réalisée en 2010 a révélé que « 76,6 % des femmes mariées âgées de 15 à 19 ans n’utilisaient aucune méthode de contraception moderne. » C’est donc sans surprise que de nombreuses jeunes mariées tombent enceintes peu de temps après leur mariage, encourant toutes sortes de complications pour leurs corps encore en développement.

Quand Sulakauri rencontre ces filles, elle ne peut s’empêcher de penser à sa propre enfance. « C’était très différent, » dit-elle. « J’ai été une jeune fille autant de temps qu’il m’est été permis de l’être, vous comprenez ? » Si ses travaux n’ont rien changé à la vie des mariées, elle espère qu’ils auront plus d’impact pour les générations futures. 

« Je voulais montrer aux gens de mon pays ce qu'il s’y passait. Ça peut susciter un changement. Ils commenceront peut-être à en parler : « Peut-être que ça ne devrait pas se produire. Peut-être que c’est trop jeune. » »