Photographie

Les Moso, une des dernières sociétés matriarcales

Haut perchées dans les montagnes d'Himalaya, les dernières matriarches Moso tentent de faire perdurer la tradition. Mercredi, 16 août

De Alexandra Genova
Photographie De Karolin Klüppel

À l'ombre des contreforts de l'Himalaya, près du lac Lugu, à la frontière des provinces du Yunnan et du Sichuan, vit le peuple Moso. Ils forment une société matrilinéaire et matrilocale, l'une des dernières connues à ce jour. Les enfants sont rattachés au groupe parental maternel, qui les élève, leur transmet nom et traditions. Les femmes sont au centre de cette société complexe et ne quittent pas leur famille. Elles pratiquent une forme de "mariage libre" : les femmes choisissent leurs partenaires et en changent à leur guise. 

Cette ancienne société aux valeurs si "modernes" est exigeante. Les touristes affluent pour les observer et les anthropologues pour les étudier, tandis que le gouvernement chinois les voit comme une communauté lucrative.

Au milieu de ces intérêts divers et omniprésents, il y a les femmes elles-mêmes. Sagaces et fortes physiquement, leur silence et leur dignité sont les armes qu'elles utilisent contre l'érosion culturelle à laquelle elles doivent faire face depuis la révolution communiste portée par l'Armée rouge en 1979. Mais ces 20 dernières années, la stabilité de la communauté s'est graduellement écroulée.

Comme pour beaucoup de communautés isolées de par le monde, l'appât du gain touristique a un coût. En ouvrant leurs portes aux visiteurs, leur culture s'est peu à peu érodée. « C'est une source de conflit dans bien des familles » raconte le photographe Karolin Klüppel, qui a réalisé ce reportage sur la culture Moso. « La vie est plus simple quand vous bénéficiez des avantages du tourisme mais les membres de la communauté sont attristés de constater la perte de leur culture. »

Les Moso les plus jeunes ont mieux intégré les codes culturels chinois. Beaucoup se marient en dehors de leur communauté, choisissent d'aller vivre en ville pour y travailler. Et avec le peu d'aides du gouvernement, il incombe désormais aux anciennes matriarches d'être les gardiennes de la culture moso.

Les portraits de Klüppel donnent à voir des femmes fortes et dignes, et une autre forme de réalité. Plutôt que de simplifier ou déconstruire leur mode de vie, ces images révèlent l'attachement des Moso à leurs montagnes et leurs traditions. « Les femmes les plus âgées étaient assez présentes dans la vie du village, donnant des ordres à tous les membres de leurs familles, » raconte la photographe. « Une femme avec qui j'ai passé du temps avait une fille, deux fils et deux petits-enfants. Mais c'est elle qui travaillait le plus dur. »

Les matriarches que Klüppel a rencontré étaient « souvent très drôles et très actives. J'ai vu une femme de 80 ans soulever des poids que je ne pourrais pas soulever moi-même. Leurs corps sont comme sculptés par leur pouvoir. J'ai réalisé que la force physique dépendait vraiment de ce que l'on faisait avec son corps. Certaines femmes sont plus fortes que les hommes ! »

Si la prédominance des femmes dans les environnements de travail reste rare partout dans le monde, le "mariage libre" moso est certainement la caractéristique la plus singulière de leur culture. Résultat d'un féminisme progressif ou d'une forme appuyée de misandrie, selon les points de vues, la tradition exige que les femmes moso ne rendent visitent à leurs partenaires que la nuit. Les partenaires en question sont peu impliqués dans l'éducation des enfants qui restent avec la famille de leur mère jusqu'à leur mort. 

« Dans la société chinoise, le statut social dépend de votre emploi et les femmes en tiennent compte dans leur choix. L'amour n'arrive qu'ensuite, » explique Klüppel. « Pour les Moso, seuls l'amour et la passion doivent motiver le choix d'un partenaire. Et si elles ne ressentent plus cette passion elles peuvent mettre fin à la relation. Le frisson des premiers instants est pour elle plus important que le fait de rester ensemble. »

Klüppel a passé trois mois avec les Moso et est entrée dans plus de 250 foyers. Elle s'est habituée à leur rythme quotidien et au respect mutuel grandissant. À une époque ou l'indépendance des femmes est un sujet majeur, le fait qu'une des rares cultures matrilinéaires encore existantes soit sur le déclin est d'une ironie douloureuse.

 

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Retrouvez le travail de Karolin Klueppel sur son site : www.karolinklueppel.de

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