Michel Slomka : Srebrenica, le retour à la terre

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Terrain de football de Nova Kasaba. Le 13 juillet 1995, un millier de prisonniers s’entassaient ici. Ils furent emmenés plus au nord pour être fusillés. Chaque année, leurs mères, épouses, sœurs ou filles rendent hommage à leur mémoire.Mediha Mustafić, 30 ans, est revenue en 2006. Elle pose sur la promenade préférée des habitants de Srebrenica avant la guerre : un chemin pavé bordé de sources d’eau. Jadis, Srebrenica était une station thermale de montagne réputée dans toute la Yougoslavie. Ce passé parait bien lointain aujourd’hui, mais un projet de réhabilitation des thermes est en cours.Sadmir Nukić, 29 ans, pose dans l’usine de batteries où lui et sa famille ont été confinés durant deux nuits et trois jours avant d’être déportés en territoire bosniaque. Il est revenu à Srebrenica en 2006. Il y a rencontré sa femme et s’y est marié en 2008.Dželaludina Pašić-Nukić, 27 ans, pose dans le hangar de l’usine de batteries où elle a passé les deux nuits cauchemardesques qui ont suivies la chute de Srebrenica et précédées sa déportation. Elle est revenue à Srebrenica en 2006, où elle a épousé Sadmir. De leur union est née une petite fille, Lamija. Á l’heure actuelle, ni Sadmir ni Dželaludina n’ont retrouvé de restes de leurs pères.L’association les « Femmes de Srebrenica » se mobilise pour que l’on retrouve l’intégralité des personnes disparues durant le massacre. On estime à environ 8100 le nombre de tués. 1500 sont toujours manquants.C’est la Commission Internationale pour les Personnes Disparues qui est chargée des fouilles et du processus d’identification des dépouilles. Á ce jour, 6598 personnes ont été identifiées.Réunir la totalité du squelette d’un individu est tâche impossible. Les Serbes, qui avaient à cœur d’effacer les traces les plus visibles de leur crime, sont revenus deux ou trois mois après les évènements, à l’automne 95. Ils ont déterré les corps et les ont éparpillés dans des charniers plus discrets -que l’on appelle « sites secondaires ». Durant ce transfert, les corps en décomposition se sont disloqués, et il n’est pas rare qu’on retrouve des bouts d’une personne dans un, deux, voire trois sites secondaires.Album photo retrouvé dans un charnier.Lorsque l’ADN des os a parlé et a permis l’identification de l’individu, celui-ci est remis à sa famille.Femme auprès du cercueil d’un proche, quinze ans après sa disparition. Pour le 15ème anniversaire du massacre, 775 cercueils s’alignaient dans le hangar. L’année d’après, ils étaient 613.Les morts identifiés dans l’année son tous enterrés le même jour au cimetière mémorial de Potocari, lors des commémorations du massacre. Ce 11 juillet 2011, Admir Sejdinović, 26 ans, revenu vivre à Srebrenica en 2003, enterre un oncle et un cousin.Mirsada Sandžić lors de l’enterrement de son mari, dont on a retrouvé les restes dans un charnier cette année.Džile, à l’arrivée de la « marche de la paix » qui refait, en sens inverse, la marche désespérée des hommes suite à la tombée de l’enclave en 1995.La nuit tombe sur les sommets de la Podrinje et la vallée de Srebrenica. L’idée de rendre un jour à la région son éclat d’antan n’est pas une utopie. Serbes et Bosniaques défendent ensemble les projets et les investissements qui, à l’avenir, créeront des emplois et permettront à ces vallées meurtries par l’histoire de se développer.

Revenir à la vi(ll)e

20 ans déjà. Le 1er mars 2012, la Bosnie-Herzégovine fêtera le jour de son indépendance. Cet anniversaire douloureux  marque aussi le début d’une guerre civile barbare, fortement ancrée dans la mémoire des populations. Dont le pays semble à peine se relever. Depuis la fin du conflit, le 14 décembre 1995,  l’ancienne république prospère et multiethnique Yougoslave a cessé d’être. À la place, un pays divisé entre des populations serbes et bosniaques, meurtri par le chômage et la pauvreté.
À quelques mois de cette date hautement symbolique, la Bosnie-Herzégovine semble s’embourber dans un après-guerre interminable.
 Pourtant bien partie pour s’en sortir. Le 26 mai 2011, une page importante de son histoire se tourne. Ratko Mladic, criminel de guerre, maître d’œuvre du siège de Sarajevo et bourreau de Srebrenica, est arrêté. Le Tribunal Pénal pour l’ex-Yougoslavie peut enfin espérer conclure ce dossier, en jugeant les principaux responsables de ce nettoyage ethnique.
 Le recul aidant, une large part de la population réalise le caractère artificiel, démagogique et improductif des discours nationalistes de tous bords.

La ligne de partage invisible entre Serbes et Bosniaques commence à s’effacer. Les populations déplacées rentrent peu à peu, après de longues années d’exil, chez eux. 
 À Srebrenica, résidence du principal génocide, les Bosniaques retournent sur les lieux du crime. Et montrent qu’ils n’ont pas perdu la volonté d’y vivre. La ville, détruite, n’est pas morte pour autant. Et petit à petit, la région commence à se relever du drame.
 Mais quelles sont les raisons de leur retour ? Et surtout, comment retrouver une existence apaisée ? Un dessein qui passe par la recherche de proches disparus, l’organisation de funérailles,  le travail de deuil et la commémoration du massacre. 
 Le reportage photo de Michel Slomka lève le voile sur les combats d’un pays et ses habitants qui, bien que meurtris, ne sont pas condamnés à la rancœur et la haine. Coexister, un futur envisageable ?

Au delà de l’objectif

Après deux années comme photographe professionnel au magazine VSD, Michel Slomka décide en 2010 de devenir freelance. Il lui aura fallu trois voyages, trois plongées au cœur de Srebrenica entre 2010 et 2011, pour relater l’histoire passé et présente de la ville. Son objectif : prouver au monde que la Bosnie d’après-guerre peut se relever. Et illustrer le retour des Bosniaques sur leurs terres natales. Un gage d’optimisme dans cette région en tension, où revendications identitaires et territoriales risquent à tout moment de déclencher des conflits.

À la suite de ce reportage, le photographe réitérer l’expérience au Kosovo. Un pays traversé par des problématiques similaires à celles de la Bosnie-Herzégovine. Ces pays restent, dans la région, les deux principaux foyers d’instabilité. La nature de leurs troubles fait échos aux thématiques géopolitiques relancées par la crise européenne : principe d’identité, altérité, cohabitation. Le vieux continent doit repenser sa diversité, source de conflit.
La Bosnie et le Kosovo sont des microcosmes représentant les zones de contacts et de frictions entre les peuples, les nations, les langues et les confessions – des termes à redéfinir . Des pays placés sous tutelle internationale, frappés de plein fouet par la crise économique et le chômage… Des enjeux majeurs pour l’Europe en ce début de XXIe siècle.

Photographies de Michel Slomka,
propos recueillis par Marie Dias-Alves.

23 septembre 201110:00
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