Environnement

En Chine, les villages forteresses très écolos du Fujian

Classées au patrimoine mondial de l’humanité, les habitations collectives de l’ethnie Hakka, en Chine du Sud, mériteraient les meilleurs labels écologiques d’aujourd’hui. Mardi, 19 juillet

De Tim O’Neill

Au début, c’était un jeu. Combien de ces étranges édifices, pareils à des forteresses, pourrais- je compter de la fenêtre de ma voiture ? Ils étaient si grands qu’ils ressemblaient à des vaisseaux spatiaux posés dans la campagne du sud-est de la Chine. Apparemment, chaque village de la province du Fujian en possédait au moins un, ou deux, voire plus.

À Hekeng, village de plusieurs centaines d’habitants, j’ai ai dénombré treize. En mandarin, tu lou signifie « bâtiment en terre » – une définition sommaire qui décrit aussi bien un amphithéâtre qu’un cercle de pierre. Avec leurs hauts murs de couleur brune, leurs petites fenêtres aux derniers étages et, en général, une simple porte de bois à ferrures comme entrée, ces édifices rappellent l’architecture médiévale. Incapable de me contenter de les admirer de l’extérieur, je décidai de pénétrer dans tous les tulou que j’avais vus. Dans ces bâtiments de toutes formes, mais le plus souvent carrés ou circulaires, voici ce que j’ai découvert.

Tout d’abord, il faut préciser que leur dehors ne vous prépare en rien à leur intérieur. De majestueuses galeries en bois s’élèvent parfois sur quatre étages, entourant une cour baignée de lumière. Chaque étage, construit dans un bois sombre, aligne des pièces de taille identique ainsi qu’un couloir dont il fait le tour.

Dans la cour intérieure, ouverte, aux pavés inégaux, on trouve le plus souvent un ou deux puits et une petite niche décorée, réservée au culte des ancêtres. Il est difficile de ne pas tourner la tête dans tous les sens, émerveillé par la ronde vertigineuse des pièces, la vue du ciel et des montagnes, et l’audace d’un projet destiné à rassembler une communauté entière dans un immense bâtiment imprenable.

Bien que certains disent que les tulou sont plus anciens, le premier recensé date de 1558, selon Huang Hanmin, un architecte qui a produit une abondante littérature sur le sujet. La construction de ce bâtiment a coïncidé avec une période d’affrontements territoriaux entre les populations autochtones et les clans du peuple hakka, qui avaient émigré des plaines septentrionales de Chine.

« Dès le début, la principale fonction des tulou a été d’assurer la sécurité des habitants », explique Huang. Pour repousser les menaces, les constructeurs ont choisi de bâtir les murs en pisé, un mélange d’argile, de calcaire et de sable qui, une fois séché, est dur comme du béton. Une bonne partie des murs faisaient au moins 1,5 m d’épaisseur, leur permettant de résister aux boulets, aux flèches enflammées, aux coups de bélier et aux tremblements de terre occasionnels.

En raison de la croissance démographique et des bouleversements liés à la révolution communiste de 1949, dont les Hakka étaient de fervents partisans, la construction des tulou s’est poursuivie au XXe siècle. À Hekeng, les treize tulou ont été construits entre les années 1550 et 1970.

À l’intérieur du Dongsheng (« Orient Levant ») Lou, achevé en 1961, la seule différence architecturale que j’ai remarquée par rapport aux tulou plus anciens est la superficie légèrement supérieure des pièces, même si elles sont à peine assez grandes pour accueillir un lit double. C’est à Hekeng que j’ai rencontré un planteur de thé, Zhang, qui m’a appris que son père ingénieur avait supervisé la construction de Dongsheng Lou. Chaque étage, soutenu par d’épais piliers et comportant vingt-deux chambres, a nécessité un an de travaux. Je lui ai demandé s’il pensait qu’un nouveau tulou pourrait sortir de terre.

« Impossible d’en bâtir un nouveau, a-t-il décrété en secouant la tête. Cela coûterait cinq fois plus cher qu’un immeuble en acier et en béton de même taille. En plus, vous imaginez la main-d’oeuvre qu’il faudrait employer ? Et où trouver de grands arbres, aujourd’hui ? »

À Hekeng, presque tout le monde s’appelle Zhang. Les villages des montagnes du Fujian se sont formés autour de clans où prédominait un seul nom de famille. Hekeng est donc un village Zhang. Il y a aussi des villages Su, ou Li, ou Jian, ou autre. Pour répondre aux besoins de ces communautés aux liens si étroits, les tulou ont évolué de telle sorte que des branches entières d’un clan – comptant souvent quelques centaines de personnes – puissent cohabiter dans un seul bâtiment. Un phénomène unique au monde. En Europe, par exemple, un château n’ouvrait ses portes aux villageois qu’en cas d’agression extérieure ou de siège. Alors qu’un tulou abritait et protégeait la population au quotidien.

L’espace habitable d’un tulou était organisé verticalement, une nécessité dans une région où un relief plat est l’exception. Chaque famille, en fonction de sa taille, pouvait posséder une ou plusieurs sections de l’immeuble. Au rez-de-chaussée, ouvert sur la cour, se trouvaient la cuisine et la salle à manger ; le premier étage faisait office d’entrepôt ; au troisième et au quatrième, s’alignaient les chambres à coucher.

Chacun utilisait les mêmes couloirs et escaliers. Les règles du savoir-vivre (évacuation des ordures, cérémonies en hommage aux ancêtres, participation aux fêtes) étaient affichées à l’entrée. Détail on ne peut plus symbolique de l’esprit communautaire qui y régnait : les chambres étaient toutes identiques, tant par la taille que par la décoration, qu’elles appartiennent à un chef de clan hakka ou à un simple éleveur de porcs. (Une autre ethnie du Fujian, celle des Minnan, avait adopté une disposition plus intime : les pièces agencées à la verticale disposaient de couloirs fermés et d’escaliers privés.)

Vous ne trouverez guère de tulou au sommet d’une montagne. Ils sont presque tous situés au fond d’une vallée, l’idéal étant d’être adossé à une montagne et de faire face à un point d’eau. Leur emplacement était choisi selon les principes du feng shui (« vent et eau »), l’art de vivre en harmonie avec son environnement.

J’ai demandé à un adepte de cette tradition chinoise, Zhang Shou Ru, de me donner son avis sur l’emplacement du tulou de Hekeng. Nous avons marché vers un point de vue jusqu’à ce que ce vieillard de 85 ans me distance et s’offre le luxe de fumer une cigarette en m’attendant. Zhang s’est dit satisfait que la montagne derrière le village ressemble aux bosses d’un dragon – signe d’énergie positive. Il a apprécié que les deux cours d’eau se rejoignent dans le village, mais s’est inquiété de voir leur lit rétrécir à la sortie de la bourgade – présage que l’argent aurait tendance à quitter Hekeng plutôt qu’à y rester. Pour connaître le sort de certains tulou, il s’est accroupi devant leur porte d’entrée, a sorti sa boussole spéciale indiquant vingt-quatre directions, et a affirmé – avec un plaisir évident – que « ce sont des endroits bénéfiques ».

Bénéfique, le feng shui l’est certainement dans tout le Fujian, car l’argent des touristes y afflue depuis quelque temps. C’est en 2008 que la bonne fortune s’est manifestée, lorsque quarante-six tulou du Fujian, dont les treize de Hekeng, ont été inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Presque chaque week-end, les routes sont encombrées de véhicules et de promeneurs qui viennent visiter les tulou.

Il aura fallu attendre les années 1950 pour que le monde, y compris la Chine urbaine, apprenne l’existence de ces bâtiments. Et il aura fallu attendre trente années supplémentaires pour que les tulou du sud du Fujian sortent de l’ombre. L’isolement de la région, le mauvais état du réseau routier et la dépopulation (les Hakka ont émigré en masse vers Taïwan, Singapour et d’autres pays d’Asie) n’ont pas permis à cette architecture si particulière de rayonner. Huang Hanmin a été l’un des premiers érudits à s’y intéresser, allant de village en village à bicyclette. Pour connaître le nombre exact de tulou dans la région, c’est à lui qu’il faut s’adresser. À partir de ses pérégrinations, de ses échanges avec les universitaires et les populations locales, et de l’examen d’images satellite, Huang fixe désormais leur nombre à 2 812, chiffre inférieur d’un millier aux estimations précédentes. Selon lui, « plus de tulou que les quarante-six classés mériteraient d’être inscrits au patrimoine mondial ».

Dans ces bâtiments destinés à accueillir des centaines de personnes, on ne trouve souvent plus que cinq ou six résidents. La plupart sont âgés, de santé fragile et vivant seuls. De l’herbe pousse entre les pavés et l’eau stagne dans les puits. On croise parfois un enfant, un de ces jeunes confiés à un aïeul pendant que ses parents gagnent leur vie dans une ville lointaine.

Cela fait au moins un quart de siècle que les tulou ne cessent de se dépeupler, depuis que la Chine s’est tournée vers l’économie de marché et la société de consommation. Les Chinois ne veulent plus vivre dans des lieux exigus et dépourvus des commodités sanitaires de base. J’ai souvent entendu dire qu’« il n’y a plus que des pauvres pour habiter dans des tulou ».

« La mentalité des gens a évolué », m’a confirmé Lin Yi Mou, en me faisant visiter Eryi Lou. Ce tulou, somptueusement décoré, pouvait héberger jusqu’à 400 personnes à ses plus belles heures. C’est désormais un musée dont la plupart des salles sont fermées. « Autrefois, quand le tulou appartenait à un clan puissant, chaque famille finançait les travaux d’entretien, m’a rappelé Mou. Aujourd’hui, personne ne veut dépenser son argent pour quelque chose qui appartenait à ses ancêtres. On veut dépenser pour soi. »

Les fêtes nationales sont les seuls moments où les tulou retrouvent un semblant d’animation. Lors de ces vacances, des Chinois viennent rendre visite à leurs parents qu’ils n’ont pas vus depuis longtemps, assister à des mariages et dormir dans les pièces que, naguère, ils considéraient comme leur foyer.

Lors du week-end du 1er Mai, j’ai écouté des enfants prodigues évoquer avec nostalgie leur vie dans les tulou. « Il y avait tellement de jeunes avec qui jouer à l’époque. C’était chaud et confortable en hiver. On se sentait en sécurité. » Après ce court séjour, tous sont retournés dans leurs logements modernes.

Les tulou ne disparaîtront pas. Leurs murs ont été conçus pour durer des siècles. C’est d’ailleurs ce mode de construction qui pourrait leur valoir un retour en grâce. Les ingénieurs et les architectes qui ont étudié ces bâtiments en pisé considèrent le tulou comme le prototype de la maison « verte » : économe en énergie, bien intégrée dans l’environnement, bâtie à partir de matériaux locaux et naturels.

Selon l’architecte canadien Jorg Ostrowski, le fameux Chengqi Lou, qui date du début du XVIIIe siècle et possède quatre enceintes circulaires, dépasserait aisément les critères du label LEED, qui évalue de nos jours la qualité des bâtiments écologiques. Dans la province voisine du Guangdong – à la sortie de Canton, une mégalopole de 14 millions d’habitants –, les architectes du cabinet Urbanus ont conçu une version moderne et réussie du tulou, destinée à loger 278 familles à faible revenu. Un de ses principaux créateurs, Meng Yan, est enthousiaste : « Aujourd’hui, on pourrait très facilement adapter ce concept – qui fait la part belle à l’espace collectif – à la construction d’écoles, de bibliothèques, voire de prisons. »

On peut même faire du neuf avec un vieux tulou. La ville touristique de Taxia est proche d’un bon nombre des tulou inscrits au patrimoine mondial de l’humanité. Ici, Zhang Min Xue, un entrepreneur, a transformé un tulou abandonné depuis huit ans en hôtel, baptisé Qingde Lou. Les travaux ont pris un an et le plus difficile, m’a avoué le propriétaire, a été d’installer une plomberie moderne. J’y ai dormi. C’était bruyant et surpeuplé. Du linge séchait aux balustrades, des poulets paradaient sur les pavés, des bougies brûlaient devant l’icône d’une déité locale. La nuit, on refermait la lourde porte d’entrée. C’était un tulou.