Histoire

Népal : À l'assaut de l'un des plus grands mystères archéologiques au monde

Les grottes à flanc de falaise de l’ex-royaume du Mustang dévoilent enfin leurs mystères. Grâce à l’expédition menée par des alpinistes et des archéologues. Jeudi, 22 août

De Michael Finkel

Le crâne  est juché sur un rocher friable, dans les confins isolés du nord du Mustang, un district népalais. Et c’est un crâne humain. Pete Athans, chef d’une expédition mêlant alpinistes et archéologues, passe son harnais et s’attache à une corde. Il escalade le rocher haut de 6 m, assuré par un autre grimpeur, Ted Hesser.

Arrivé près du crâne, il enfile des gants bleus en latex afin que son ADN ne contamine pas l’objet, et le retire peu à peu des gravats. Athans est très certainement la première personne à tenir ce crâne depuis 1 500 ans. De la terre s’écoule des orbites.

Athans dépose le crâne dans un sac rembourré rouge et le fait glisser le long de la corde jusqu’aux trois scientifiques postés en contrebas : Mark Aldenderfer, de l’université de Californie à Merced, Jacqueline Eng, de l’université de Western Michigan, et Mohan Singh Lama, du département archéologique du Népal.

La présence de deux molaires réjouit particulièrement Aldenderfer. Des dents peuvent renseigner sur l’alimentation, la santé et la région de naissance d’un individu. La bioarchéologue Jacqueline Eng établit rapidement que le crâne est sans doute celui d’un jeune adulte de sexe masculin.

Elle remarque trois fractures guéries sur la boîte crânienne et une sur la mâchoire droite. « Des signes de violence, spécule t­elle. À moins qu’il n’ait reçu un coup de sabot de cheval ? » Mais, plus intéressant encore que le crâne lui­même est l’endroit d’où il est tombé.

Le rocher qu’Athans a escaladé se situe juste en dessous d’une haute et abrupte falaise de roche brun clair striée de bandes blanches et roses. Au sommet se trouvent plusieurs petites grottes, creusées à la main dans la pierre fragile. La paroi s’est en partie effondrée sous l’effet de l’érosion, déplaçant le crâne. En cet instant, une même question hante tous les esprits : si un crâne est tombé, que reste­t­il là­haut ?

Le mustang, ancien royaume du centre­nord du Népal, renferme l’un des plus grands mystères archéologiques du monde. Poussiéreuse, battue par les vents, cette région dissimulée dans l’Himalaya et traversée en profondeur par la rivière Kali Gandaki recèle une extraordinaire quantité de grottes excavées par l’homme.

Certaines sont isolées, bouche unique béant dans une vaste paroi plissée de roche érodée, d’autres massées en un imposant chœur de cavités, parfois empilées sur huit ou neuf niveaux. Certaines furent creusées à flanc de falaise, d’autres du haut de la falaise via des tunnels. Beaucoup sont multimillénaires. Leur nombre total au Mustang atteint 10 000 au bas mot.

Personne ne sait qui les perça. Ni pourquoi. Ni même comment on y accédait (cordes ? échafaudages ? marches taillées dans la pierre ? Toute trace a disparu).

Il y a 700 ans, le Mustang était une région animée. Centre d’érudition et d’art bouddhistes, il offrait sans doute aussi le moyen le plus facile de relier les dépôts de sel du Tibet aux villes du sous­continent indien.

Le sel était alors l’une des denrées les plus précieuses du monde. Pendant l’âge d’or du Mustang, affirme Charles Ramble, anthropologue à la Sorbonne, des caravanes transportant du sel parcouraient les chemins accidentés de la région.

Plus tard, au XVIIe siècle, des royaumes voisins commencèrent à dominer le Mustang, causant son déclin économique, précise Ramble. L’Inde se mit à fournir du sel à moindre prix. Peu à peu, les grandes statues et les mandalas superbement peints des temples du Mustang se délabrèrent. Bientôt, la région fut quasiment oubliée.

Puis, au milieu des années 1990, des archéologues népalais et de l’université de Cologne ont commencé à explorer quelques­unes des grottes les plus accessibles. Ils ont découvert plusieurs dizaines de corps, tous vieux de plus de 2 000 ans, alignés sur des lits en bois et ornés de bijoux en cuivre et de perles de verre. Ces objets n’étaient pas fabriqués sur place, prouvant que le Mustang était un axe commercial.

Pete Athans a vu les grottes du Mustang pour la première fois en 1981, lors d’une randonnée. Nombre d’entre elles semblaient inatteignables. Elles représentaient un défi stimulant pour cet alpiniste accompli qui a gravi sept fois l’Everest. Mais il lui a fallu attendre 2007 pour obtenir les autorisations nécessaires. En ce printemps 2011, c’est la huitième fois qu’il vient dans la région

Lors d’expéditions précédentes, Athans et son équipe ont fait des découvertes exceptionnelles. Une grotte a livré une peinture murale longue de 8 m comportant quarante­deux portraits extrêmement raffinés de grands yogis de l’histoire bouddhiste.

Une autre renfermait un trésor de 8 000 manuscrits calligraphiés, dont la plus grande partie datait de 600 ans et au contenu très diversifié, allant de réflexions philosophiques à un traité sur l’arbitrage des conflits.

Mais Pete Athans et les scientifiques désiraient avant tout trouver une grotte renfermant des objets antérieurs à l’apparition de l’écriture pour éclaircir de plus profonds mystères : qui étaient les premiers habitants des grottes ? D’où venaient­ils ? Quelles étaient leurs croyances ?

La plupart des grottes qu’Athans a explorées étaient vides. Des traces indiquaient toutefois qu’elles avaient été habitées : des âtres, des compartiments à grains, des endroits où dormir. « On peut passer sa vie à fouiller les mauvaises grottes », note Mark Aldenderfer.

Pour lui, la grotte idéale serait une cavité ayant servi de cimetière plutôt que de maison, avec des vestiges de céramique de l’époque pré­ bouddhique éparpillés en dessous, sur une falaise trop haute pour les pilleurs et dans une partie du Mustang où les habitants ne se forma­ liseraient pas que des étrangers remuent les os de leurs ancêtres. S’ajoute à tout cela un autre facteur :  la chance. « Parfois, reconnaît Aldenderfer, il faut l’avoir de son côté. »

Le site le plus prometteur est un ensemble de grottes proche de Samdzong, un minuscule village juste au sud de la frontière chinoise. Athans et Aldenderfer y sont venus en 2010 et ont découvert un réseau de grottes funéraires.

C’est au premier jour des fouilles du printemps 2011, lors d’une marche de reconnaissance au pied des grottes, que Cory Richards, le photo­ graphe de l’équipe, repère le crâne.

Le lendemain matin, les alpinistes se pré­ parent à explorer les grottes situées au­dessus du lieu où le crâne a été trouvé. Les falaises du Mustang sont splendides. Les immenses parois semblent fondre comme de la cire de bougie sous l’intensité du soleil en haute altitude.

L’érosion a donné aux arêtes des formes extravagantes : doigts anguleux soutenant de colossaux ballons de basket rocheux, imposants tuyaux disposés comme d’interminables grandes orgues. La couleur de la roche, qui varie au fil de la journée, semble englober tous les tons de rouge, d’ocre, de marron et de gris.

Mais l’escalade est terrible. « Une horreur », dit Athans. La roche, friable comme un sablé breton, se brise dès qu’on la touche. Le danger est extrême. Quelques mois plus tôt, le vidéaste Lincoln Else a reçu une pierre sur la tête peu après qu’il eut ôté son casque. Fracture du crâne. Opéré du cerveau à Katmandou, il a survécu.

Pour atteindre les grottes de Samdzong, Athans et Hesser, les meilleurs grimpeurs de l’équipe, contournent la falaise à pied jusqu’à une étendue plate au­dessus des cavités. Là, avec l’autorisation exceptionnelle des autorités, ils fixent plusieurs longues tiges d’acier dans la roche pour y attacher une corde.

Athans confiera sa vie à cet ancrage. On discute de la conduite à tenir si le piton commence à lâcher. Hesser suggère de jurer à pleins poumons. « Ça devrait le faire ! », répond Athans. Puis il descend tranquillement en rappel le long de la falaise.

Une pluie de poussière et de cailloux s’abat sur son casque. En contrebas, Aldenderfer est assis sur un sol plat avec un petit écran. Doté d’une liaison sans fil avec la caméra vidéo d’Athans, l’appareil permet à l’anthropologue de diriger les recherches depuis un lieu sûr.

Non loin, le lama local, en tunique bordeaux, se tient en tailleur : c’est Tsewang Tashi, 72 ans. Il allume un petit feu de brindilles de genièvre et remplit un calice d’eau bénite tirée d’une vieille bouteille en plastique.

Puis il se met à psalmodier doucement en faisant tinter une clochette de cuivre et en trempant ses doigts dans l’eau. Cette cérémonie de protection bouddhiste est destinée à éloigner les esprits importuns qui pourraient compromettre le travail de l’équipe.

Suspendu à sa corde verte, Athans se faufile prestement à l’intérieur de la plus petite grotte. Il doit s’accroupir pour y pénétrer. Elle mesure moins de 2 m en hauteur, en largeur et en pro­ fondeur. De toute évidence, cette grotte fut une tombe à puits secrète, ou grotte mortuaire, creusée en forme de carafe à vin.

Lors de l’excavation, seul le haut du puits était visible. On descendait les corps par le conduit, de la largeur d’une canalisation d’égout, et l’on bouchait le trou avec des rochers. Quand la paroi de la falaise s’est effondrée, toute la grotte a été mise à nu, présentant une vue en coupe transversale.

Un gros rocher, qui faisait partie du plafond, est tombé sur le sol. Si la cavité recèle quoi que ce soit, c’est sous ce bloc. Athans tire dessus, l’amenant peu à peu vers l’entrée de la grotte.

Puis il crie : « Rocher ! », et celui­ci dévale la paroi dans un vacarme assourdissant. Une quinzaine de siècles après avoir été bouchée, comme le révélera la datation au carbone 14, la grotte est à nouveau dégagée.

Aldenderfer classe l’utilisation des grottes au Mustang en trois grandes périodes. Elles furent d’abord des chambres funéraires, il y a 3 000 ans. Puis, voilà un millier d’années, elles devinrent surtout des logements.

Il est possible que la vallée de la Kali Gandaki – goulet d’étranglement entre les hautes terres et les basses terres d’Asie – ait été fréquemment disputée pendant quelques siècles. « Les gens avaient peur », selon Aldenderfer. Préférant la sécurité au confort, les familles s’installèrent dans les grottes.

Enfin, au début du XVe siècle, la plus grande partie des habitants étaient revenus dans les villages traditionnels. Les grottes servaient encore de salles de méditation, de postes d’observation militaire ou d’entrepôts. Certaines sont restées habitées et quelques familles y vivent encore aujourd’hui.

« Il y fait plus chaud en hiver, explique Yandu Bista, qui est né en 1959 et a vécu jusqu’en 2011 dans une grotte du Mustang. Mais y monter de l’eau ne va pas sans mal. »

La première chose que Pete Athans trouve dans la pièce de la taille d’un placard (désignée par la suite comme la tombe n° 5) est du bois : un magnifique bois de feuillu, coupé en diverses planches, lamelles et chevilles.

Aldenderfer et Singh Lama réussiront à assembler les morceaux, obtenant une boîte d’environ 1 m de haut. Un cercueil. Sa conception ingénieuse permet­ tait que ses différentes parties passent par l’étroite entrée de la grotte et que le tout soit ensuite assemblé dans la salle principale.

Une image rudimentaire mais reconnaissable était peinte sur la boîte avec des pigments orange et blancs : une personne à cheval. « Probablement représentée sur son cheval préféré », suppose Mark Aldenderfer. Plus tard, comme pour confirmer ce penchant, un crâne d’équidé sera également découvert à l’intérieur de la grotte.

Lors de l’expédition de 2010 à Samdzong, l’équipe a déjà retrouvé les restes humains de vingt­sept individus dans les deux plus grandes grottes à flanc de falaise: des hommes, des femmes et un enfant.

Ces cavités contenaient aussi des cercueils rudimentaires ou semblables à des lits, mais fabriqués dans un bois de qualité très inférieure à celui de la tombe n° 5 et plus simplement, sans peinture.

La tombe n° 5, théorise Aldenderfer, était la sépulture d’une personne de haut rang, peut­ être un chef local. En fait, elle renfermait deux corps : un homme adulte et un enfant d’environ 10 ans. Ce dernier suscite maintes hypothèses.

« Je ne veux pas affirmer que l’enfant a été victime d’un sacrifice ou que c’était un esclave parce que je n’en ai pas la moindre idée, concède Aldenderfer. Mais la présence d’un enfant en ces lieux évoque un rituel complexe. »

Quand Jacqueline Eng, experte ès ossements de l’équipe, examine les restes, elle réalise une découverte surprenante : les os de 76 % des individus étudiés portent des cicatrices caractéristiques d’entailles pratiquées au couteau.

Il est manifeste que ces marques ont été faites après la mort, affirme Jacqueline Eng : « Il n’y a pas eu de carnage. » Les os sont relativement entiers et ne portent pas de traces de cassure ni de brûlure délibérées. « De toute évidence, relève Eng, il n’y a pas eu d’acte de cannibalisme. »

Ces os sont datés entre le IIIe et le VIIIe siècle, avant l’arrivée du bouddhisme au Mustang. Mais le dépeçage pourrait avoir un lien avec la pratique bouddhiste des funérailles célestes.

De nos jours encore, quand un habitant du Mustang décède, son corps est parfois découpé en petits morceaux – y compris ses os. Et les vautours ont vite fait d’emporter le tout.

À l’époque des inhumations dans les grottes de Samdzong, postule Aldenderfer, on retirait la chair du corps, mais on laissait les os en place. Le squelette était descendu dans la tombe et plié pour entrer dans la boîte en bois. « Puis la personne qui l’accompagnait en bas remontait. » On s’assurait auparavant que le cadavre était royalement paré pour l’au­-delà.

Athans découvre ces ornements alors qu’il est courbé dans la tombe n° 5, tamisant la poussière des heures durant. « C’était si hypnotisant, dit­il, que j’en oubliais de boire et de manger. »

Il recueille un trésor de perles (cousues à l’origine sur un vêtement depuis longtemps désagrégé) et les dépose dans des sacs d’échantillonnage en plastique. Singh Lama les trie avec minutie.

Il y a plus d’un millier de perles de verre, d’une demi­douzaine de teintes différentes. Certaines ne sont pas plus grosses que des graines de pavot. Des études postérieures en laboratoire montreront que les perles proviennent de diverses origines : de l’actuel Pakistan, d’Inde ou encore d’Iran.

Trois poignards en fer aux gardes élégamment recourbées et aux lourdes lames sont également mis au jour. Puis une tasse à thé en bambou à l’anse ronde et fragile ; un bracelet en cuivre ; un petit miroir en bronze ; un chaudron en cuivre ; une louche et un trépied pour marmite en fer ; des bouts de tissu ; une paire de cornes de yak ou de vache ; un énorme chaudron en cuivre. « Je parie que c’est un pot à chang [la bière régionale, à base d’orge fermentée] », avance Aldenderfer.

Pour finir, Athans fait descendre un masque funéraire d’or et d’argent martelés, aux traits de visage prononcés. Les yeux sont cerclés de rouge, les coins de la bouche légèrement affaissés ; le nez est linéaire ; il y a un soupçon de barbe. Des trous d’épingle suivent le contour. Le masque était sans doute cousu au tissu puis plaqué sur le visage. Les perles faisaient partie du masque.

D’ordinaire posé et sérieux, Aldenderfer peine à se contenir en tenant délicatement le masque entre ses paumes : « C’est stupéfiant. La qualité du travail, l’évidente richesse que cela représente, les couleurs, la délicatesse. C’est le plus bel objet jamais découvert au Mustang. Point final. »

Presque tous les objets conservés dans la grotte sont d’importation ; même le bois du cercueil provient d’un milieu tropical. Comment une personne originaire de cet endroit – aujourd’hui si dépourvu de ressources qu’il faut des heures d’effort ne serait­ce que pour ramasser du bois de chauffage – a­t­elle pu accumuler autant de richesses ?

Grâce au sel, très probablement. Avoir la mainmise sur une partie du commerce du sel était peut­être comme posséder un oléoduc à notre époque.

Ce trésor, exhumé d’une grotte apparemment inviolée, a de quoi donner le vertige à Mark Aldenderfer quand il s’agit de le replacer dans son contexte historique. « C’est une chose unique, affirme­t-t-il. Spectaculaire. Cela remet sérieuse­ ment en cause la préhistoire de la région. »

L’équipe laisse sur place tout ce qu’elle a trouvé, sous la surveillance des chefs du village de Samdzong. Athans, comme il l’a fait ailleurs au Mustang, a puisé sur ses propres fonds pour financer un modeste musée. « La population du Mustang, explique­t­il, doit être fière de sa riche histoire. »

Les chercheurs n’ont prélevé que de minuscules échantillons d’ADN et des fragments d’os, qui seront étudiés dans divers laboratoires. L’analyse des composants chimiques des peintures déterminera quelles plantes ont servi à leur fabrication.

Un éclat de bois, un fil, une poudre d’émail dentaire : tout sera examiné avec rigueur. Un travail qui pourrait durer dix ans.

Le permis de voyage des membres de l’équipe va expirer ; un long chemin les attend. Il n’y a rien d’autre à faire que de laisser cette tombe tranquille. Du moins pour l’instant. Comme depuis toujours au Mustang, les falaises renferment des secrets qui restent à découvrir.