Histoire

Comment les Grecs de Phocée voguèrent jusqu'à Marseille

Mardi, 3 juin

De Céline Lison

Il y a 2 600 ans , des navires de la cité grecque de Phocée traversèrent la Méditerranée et fondèrent Massalia, l’actuelle Marseille. Une équipe de scientifiques et de charpentiers de marine percent aujourd’hui le mystère de leurs navires.

La terre était enfin en vue. Partis de Phocée, en Asie Mineure, plusieurs semaines auparavant, Protis et ses compagnons étaient épuisés par leur traversée. Le marin grec décida de faire mouiller les galères de sa flotte dans la calanque du Lacydon et de descendre à terre.

Quelque temps plus tard, le mariage de Protis et de Gyptis, fille du chef local des Ségobriges, était célébré. De cette union allait naître une ville, la plus ancienne de France : Massalia. Une ville qui, toujours, resta liée à la mer, dont elle tire ses richesses. Une ville que l’on nomme aujourd’hui Marseille.

Ce mythe fondateur aurait pu rester cantonné aux livres d’histoire. Deux mille six cents ans plus tard, en 1993, il revient au goût du jour à la faveur de fouilles préalables à la construction d’un parking.

Sous la place Jules-Verne, à quelques pas du Vieux-Port, des archéologues découvrent les vestiges du port antique ainsi que deux épaves : un petit voilier de commerce et une grande barque côtière dans laquelle on repère même quelques fragments de corail rouge, probablement pêché au filet. Ces bateaux d’usage quotidien ont appartenu à la deuxième génération des fondateurs de Marseille.

S’ils n’ont rien de l’ampleur des pentécontores – les galères de combat à cinquante rameurs décrites par l’historien grec Hérodote et utilisées par Protis –, leurs techniques de construction sont très proches et leur assemblage est lui aussi réalisé par ligatures de tissu et de fil de lin.

Chargée des fouilles et de l’étude des épaves, l’équipe d’archéologie navale du Centre Camille Jullian (Aix-Marseille Université–CNRS) propose alors de construire une réplique de la barque. Selon Patrice Pomey, responsable du projet et directeur de recherche émérite au CNRS, « l’idée était de vérifier, à taille réelle, nos hypothèses sur les techniques de l’époque ».

Mais comment reconstituer la forme de cette barque archaïque alors que son épave se réduit à quelques vestiges ? 

« Deux bateaux très semblables, mais moins bien conservés, avaient déjà été retrouvés dans la région, précise Patrice Pomey. L’un avec la quille complète, qui nous a permis de savoir que le bateau mesurait 10 m de long ; l’autre, avec tout le système d’emplanture du mât. Un troisième, de la même famille, nous a aidés à retrouver la forme générale de notre barque. »

Une maquette en bois est alors réalisée. « Ses extrémités étaient trop fermées, se souvient Pierre Poveda, archéologue et coordinateur technique de l’opération. Nous avons rectifié le tir pour que tous les éléments soient en connexion. »

Trois maquettes seront nécessaires avant de pouvoir modéliser sur ordinateur le plan du bateau, pièce par pièce. Les scientifiques poussent même leurs recherches jusqu’en Inde, dans le Kerala, où certains marins utilisent toujours des bateaux cousus. Autant de sources d’inspiration pour retrouver les gestes d’antan.

Parallèlement à ces études, des chênes pubescents, un chêne vert et des pins d’Alep sont sélectionnés en forêts de Cadarache et de Gémenos (Bouches-du-Rhône) pour les courbures et les enfourchements qu’ils présentent. Les phases lunaires, qui influent sur les montées de sève, sont respectées pour choisir la date de leur abattage.

En février 2013, vingt ans après la découverte de l’épave, la construction de Gyptis peut démarrer. Pour éviter tout anachronisme et mieux comprendre les techniques antiques, l’équipe se place dans des conditions d’expérimentation précises.

Il s’agit de se mettre dans la peau des charpentiers phocéens. Et de travailler au maximum avec leurs outils et selon leurs procédés.

Tout près de la méditerranée, dans le quartier du Pharo, l’atelier fait figure de ruche tranquille. Tout tourne autour du bateau naissant, alors qu’une forte odeur de sève mêlée d’essence de térébenthine imprègne les lieux.

Des copeaux de chêne, aussi fins que de la dentelle, jonchent le sol. Quatre charpentiers issus du chantier naval marseillais Borg – spécialiste de la construction traditionnelle en bois – s’activent sans hâte. L’un d’eux, José Cano, souligne les difficultés de l’exercice :

« À l’époque on formait le volume avant l’ossature, alors qu’aujourd’hui on commence par celle-ci. Cette technique, on ne la connaissait pas : on en avait entendu parler, on s’était un peu documenté, mais il a fallu apprendre le geste. »

Pour faire ployer les planches de bois et les modeler selon la forme voulue, les constructeurs s’autorisent, en renfort de la vapeur des étuves et de la flamme des torches utilisées par les anciens, l’aide d’un chalumeau. Le recours à la « modernité » se limite à ce stade très délicat ainsi qu’à l’usage ponctuel de scies ou de perceuses.

« J’ai l’habitude de me remettre dans le contexte historique, mais, avec vingt-six siècles d’écart, j’avoue être dépassé !, s’amuse Nabil Merabet, lui aussi charpentier de marine. Les Phocéens étaient de bons inventeurs, des cracks même, et ils ne disposaient que d’outils rudimentaires. »

Des outils qui, s’ils n’ont que très peu évolué au cours du temps, ont disparu des chantiers modernes. Coup de chance, José Cano a justement déniché, sur un marché aux puces, une très ancienne herminette et une hache à tranchant plat. Le chantier de Gyptis offre une belle occasion de s’en servir.

« Au VIe siècle av. J.-C., les Phocéens en étaient au début de l’âge du fer, rappelle Pierre Poveda. On peut imaginer que leurs outils subissaient une usure colossale et qu’autour d’un chantier comme celui-ci d’autres personnes travaillaient à aiguiser et forger. »

Si les constructeurs du XXIe siècle ont œuvré près de huit mois avant de mettre Gyptis à flot, ceux de l’Antiquité devaient être plus rapides. Ne serait-ce que parce qu’ils avaient l’habitude de ce type de montage et qu’ils disposaient d’un nombre conséquent d’ouvriers serviles pour effectuer les tâches peu techniques.

Pour l’heure, des bénévoles et des étudiants, passionnés par le projet, remplacent les esclaves. À eux les milliers de ligatures à effectuer pour lier les planches entre elles !

Au fil des mois, Gyptis prend forme en même temps qu’il répond aux questions des archéologues. La réplique grandeur nature leur permet de vérifier leurs hypothèses. Oui, ce type de bateau cousu était réalisable avec les instruments de l’époque.

Mais, pour savoir à quel point il pouvait résister à l’épreuve du temps et de la mer, une autre étape d’expérimentation est nécessaire : la navigation. En octobre 2013, Gyptis est mis à l’eau sous le regard enthousiaste des Marseillais. À bord, huit rameurs, pour pallier les caprices du vent. Les premières sorties commencent, juste avant que la météo ne les stoppe jusqu’au printemps.

« Nous craignions que Gyptis manque de stabilité, avoue Pierre Poveda. Au final, il se comporte très bien dans les vagues. Et, malgré sa voile carrée, le bateau est capable de remonter au vent. Il file quatre nœuds et demi en moyenne, lorsqu’un navire moderne en atteint six ou sept. Ce n’est pas du tout honteux ! »

Pour les archéologues, il ne fait aucun doute que les fameux pentécontores, ancêtres de Gyptis, ont pu traverser la Méditerranée.

« Les techniques de l’époque étaient suffisamment élaborées pour construire des navires de qualité », assure Patrice Pomey. Afin d’en apporter une preuve supplémentaire, la barque antique flambant neuve est attendue au printemps et à l’été dans plusieurs anciens comptoirs grecs.