Voyage

À Bornéo, des spéléologues ont mesuré la plus grande grotte au monde

Sur l’île de Bornéo, dans les profondeurs de la Terre, une équipe de spéléologues scientifiques tente de prendre la mesure de la chambre de Sarawak, réputée la plus grande du monde. Jeudi, 15 août

De Claire Lecoeuvre

Engloutis par le noir, intense, les murs disparaissent. L’écho des pas se répercute sur la paroi, loin, très loin. La cavité est immense. Kevin Dixon et son équipe viennent juste de pénétrer dans la chambre de Sarawak.

Leurs lampes éclairent un sol couvert d’éboulis. Aucun mur ne vient arrêter les rayons lumineux. Le système souterrain calcaire du parc national du Gunung Mulu, sur l’île de Bornéo, en Malaisie, est un paradis pour les spéléologues.

Kevin Dixon, lui, n’a qu’une obsession : faire une reconstitution en 3D de la chambre de Sarawak, classée parmi les plus grandes au monde depuis sa découverte, en 1980, pour en déterminer la taille. Pour ce faire, il dispose d’un appareil laser dernière génération, capable d’enregistrer la position relative de millions de points.

Quelques mois plus tôt, apprenant qu’une dix-neuvième expédition était organisée sur ce site, il avait sauté sur l’occasion et proposé son projet. « Nous avions travaillé dessus durant trois ans, après avoir mesuré plusieurs grottes, en Angleterre et en Écosse. »

Mais avant de pouvoir réaliser son rêve et installer son appareil laser, encore faut-il atteindre ladite chambre. Le trajet lui-même relève du défi. 

Deux jours de marche son nécessaires pour aller de la dernière ville au campement. Mais ce sont les deux dernières heures passées dans l’hostile jungle malaisienne, celles qui les séparent de la cavité, qui s’avèrent les plus éprouvantes.

Dans la forêt, l’humidité est à son maximum, chaque pas dans la boue confine à l’épreuve. Lorsque l’entrée de la galerie apparaît enfin dans une simple fissure de la roche, le soulagement est palpable. Une rivière d’environ trois mètres de fond déverse là ses flots glacés.

C’est l’une des difficultés majeures de la mission. Et l’une des raisons pour lesquelles l’expérience de Kevin Dixon ne se limite pas à une course au record, mais participe plutôt de l’exploit scientifique. Car si scanner une zone de plein air est facile, la même expérience à plusieurs mètres sous terre et dans des conditions d’humidité extrême devient plus compliquée.

Ses précédentes expéditions, dans la grotte Gaping Gill, en Angleterre, montraient qu’à plus de 750 mètres le laser risquait d’enregistrer des mesures très imprécises. « La vapeur d’eau s’accumule sur l’appareil et gêne le passage du rayon dans l’air, réduisant considérablement ses capacités », explique Kevin.

Aussi, avant même d’arriver à la chambre de Sarawak, le groupe de scientifiques veut tester l’engin dans une galerie plus facile d’accès : la grotte du cerf. Et, soulagement, si l’humidité affecte le bon fonctionnement du laser, les données sont correctes. Cette première réussite enthousiasme Kevin et son ami Meg, avec qui il a organisé le projet. Il ne reste plus qu’à atteindre l’objectif final.

Avant de se mettre à l’eau, les membres de l’équipe scellent hermétiquement le matériel. Puis ils embarquent lampes, batteries et le précieux laser sur de petits radeaux. Il s’agit de ne rien laisser tomber.

Ensuite, il faut nager. Chacun lutte contre le courant sur 450 mètres d’eau froide, puis traverse une série de rapides. Les nageurs se font alors grimpeurs pour traverser un canyon étriqué.

La roche jaunâtre est humide, l’eau ruisselle autour d’eux, et résonne bruyamment. Deux heures de traversée les amènent à une petite plateforme, ultime palier avant la chambre de Sarawak. La zone servira de camp de base.

L’équipe entasse les sacs de couchage, les 5 kilos de nourriture et les 18 kilos d’équipement. Aussitôt après, elle file installer un premier laser à l’entrée de la grotte, sur un pont de pierre. Toute la nuit, l’appareil va scanner le lieu, enregistrer les données, et les envoyer régulièrement à un ordinateur.

Au matin, l’un des spéléologues allume quelques bougies en guise de lever de soleil vacillant pour un premier réveil humide. Dans la grande chambre, c’est la consternation : les batteries sont à plat, l’appareil couvert de condensation.

« Retrouver le laser dans un tel état est inquiétant. Le scanneur peut ne pas avoir réussi à enregistrer les mesures », s’inquiète alors Kevin. Mais la vérification immédiate des données sur l’ordinateur le rassure : le scanneur a bien fonctionné.

Neuf autres stations de laser et différents réflecteurs sont alors installés dans chaque coin de la salle. Après quatre jours et trois nuits sous terre, pas moins de 12,9 millions de points ont été répertoriés. Les explorateurs peuvent quitter les lieux, éprouvés mais ravis : les données sont encourageantes et, si les quatre batteries sont déchargées, elles ont tenu le coup.

Mais pour Kevin Dixon, le travail n’est pas fini. De retour en Angleterre, il doit analyser les données pour la modélisation en 3D de la chambre de Sarawak. Et déterminer si cette dernière surpasse en taille la grande salle de Tiamanictli, au Mexique, et celle de Miaos, en Chine.

Le résultat des calculs est impressionnant : la grotte pourrait, en hauteur, contenir la tour Eiffel. Le volume de la chambre est de 9,5 millions de mètres cubes pour une surface de 165 km2. Sur la liste des concurrentes, la salle chinoise n’atteint « que » 7 millions de mètres cubes pour une superficie de 117 km2. La chambre de Sarawak est la plus grande du monde.