Voyage

Dans les coulisses d'une expédition majeure du XXe siècle, en Antarctique

Le 14 janvier 1911, les Norvégiens, conduits par Roald Amundsen, arrivent dans la baie des Baleines. Ils débarquent alors dans ce port naturel de l’Antarctique avec leurs chiens. Là, ils se lancent dans une course au pôle Sud avec les Britanniques. Mardi, 27 août

De Caroline Alexander

« 12 septembre, mardi. Guère de visibilité. Vilaine brise venant du sud. -52 °C. Les chiens souffrent manifestement du froid. Les hommes, engourdis dans leurs vêtements gelés, plus ou moins satisfaits après une nuit dans le gel… peu d’espoir d’un redoux. » 

L’auteur de cette mention laconique dans un journal de bord est Roald Amundsen. L’explorateur norvégien s’était rendu célèbre cinq ans plus tôt, en étant le premier à naviguer à travers le mythique passage arctique du Nord-Ouest, entre l’Atlantique et le Pacifique.

Il se trouvait cette fois à l’autre bout de la planète, dans l’Antarctique, convoitant le prix le plus prestigieux qu’offrait encore le monde de l’exploration : le pôle Sud.

Préparée avec méticulosité, cette entreprise hardie était aussi le fruit du hasard. Deux ans  auparavant, Amundsen échafaudait des plans  pour étendre son exploration de l’océan Arctique  et se laisser dériver jusqu’au pôle Nord.

Il reçut  alors la nouvelle que Robert Peary avait annoncé l’avoir déjà atteint (ce qui fut ensuite contesté). À cet instant, racontera plus tard Amundsen, « je décidai de modifier mon objectif, de changer du tout au tout, et d’aller vers le sud ».

Amundsen escomptait que la conquête du pôle Sud lui assurerait la gloire aussi bien que le financement des explorations suivantes. Faisant semblant de se préparer pour le Nord, il organisa secrètement son départ pour le Sud.

Mais parvenir le premier au pôle Sud n’allait pas de soi. Commandée par le capitaine Robert Falcon Scott et entourée d’une abondante publicité, une expédition britannique s’y destinait  également. Amundsen n’ignorait rien des ambitions de son rival.

La note du 12 septembre 1911 dans  son journal de bord en témoigne : tenaillé par  l’idée que Scott pourrait le prendre de vitesse,  Amundsen alla un peu vite en besogne. Il se mit  en route avant l’arrivée du printemps polaire et  d’une météo raisonnable. Des chiens fort utiles  moururent ; les hommes souffrirent d’engelures  aux pieds qui mettraient un mois à guérir.

Ces erreurs méritent qu’on s’y attarde. Non pour blâmer Amundsen mais pour dissiper un mythe qui l’a longtemps poursuivi : il n’aurait atteint le pôle Sud que grâce à des compétences mises en œuvre sans passion, en terne professionnel qu’il était.

Un contraste frappant avec le  portrait habituel de Scott : avec sa vaillante équipe britannique, celui-ci montra détermination et courage, se battit pour chaque kilomètre  gagné et mourut tragiquement sur la banquise.

Le faux départ de septembre 1911 rappelle que les certitudes n’existent pas en matière d’exploration polaire. Méthodique et prudent, Amundsen était aussi dévoré par une ambition énorme, et  en proie à ces mêmes impulsions et rêves d’aventure qui poussent tous les explorateurs à risquer leur vie dans des contrées sauvages.

Mais toute la grandeur d’Amundsen résidait dans sa capacité à maîtriser ces élans. Les notes de son journal l’attestent. Quatre jours après son départ prématuré, il évaluait lucidement la situation du  groupe et décidait de « rentrer rapidement pour attendre le printemps. Risquer la vie des hommes et des animaux en s’obstinant à continuer une  fois en route est une chose que je ne saurais envisager. Si nous devons gagner la partie, les pièces  doivent être déplacées correctement ; un seul  faux pas et tout pourrait être perdu. »

La faculté de retrouver et de conserver un  point de vue réaliste dans la poursuite d’une  chose aussi grisante qu’un rêve personnel est une  qualité rare. Comme d’autres grands explorateurs, Amundsen savait quand faire demi-tour.

Un éblouissant curriculum vitae précédait  l’expédition au pôle Sud de Roald Engelbregt  Gravning Amundsen. Né en 1872 dans une famille de marins, armateurs prospères, il s’embarqua à 25 ans comme second sur le Belgica, dans le cadre d’une expédition scientifique en Antarctique.

Le navire se trouva bloqué dans les  glaces ; les hommes d’équipage eurent l’honneur imprévu d’être les premiers à hiverner dans l’Antarctique. Démoralisés et malades, ils tinrent bon grâce au chirurgien du bord, Frederick Cook,  et à Amundsen, que son journal montre pleinement conscient de son environnement.

« Quant  à la tente, s’agissant de la forme et de la taille, elle est confortable, mais trop sensible au vent »,  remarquait-il en février 1898. Au fil des années, il apporterait de nombreuses et ingénieuses  améliorations à l’équipement polaire.

Enfant, Amundsen avait lu des récits sur la désastreuse équipée du Britannique John  Franklin à la recherche du passage du Nord-Ouest. Depuis, le sujet le fascinait. Il commença  à échafauder des plans d’expédition arctique, tout en continuant sa carrière maritime.

En 1903, il mit le cap au nord, à bord du Gjøa, pour chercher le passage du Nord-Ouest et – peut-être afin de se gagner une respectabilité scientifique – pour localiser le pôle Nord magnétique. Son équipage était extrêmement réduit : six hommes  seulement, contre 129 pour Franklin.

Amundsen vécut et travailla dans l’Arctique trois hivers de suite. Il finit par se frayer un chemin à travers les îles, les écueils et les glaces de l’archipel arctique canadien, jusqu’à la mer de Beaufort et à la mer de Bering. Une première historique. « Nous  avons franchi le passage du Nord-Ouest, écrit  Amundsen dans son journal, le 26 août 1905. À cet instant, mon rêve d’enfant s’est réalisé. »

L’expédition du Gjøa donna à Amundsen  bien plus que son premier prix de géographie. Il  se familiarisa avec les Inuits Netsilik et leur merveilleuse adaptation aux rigueurs du monde arctique. Il n’était pas le premier explorateur européen à tirer des enseignements des pratiques autochtones. 

Le grand explorateur polaire Fridtjof Nansen, entre autres, avait appris des Sami norvégiens comment s’habiller, se nourrir et se déplacer. Amundsen ajouta à ce savoir traditionnel des éléments qu’il avait étudiés et dont il avait une expérience de première main : amples vêtements en peau de renne fournissant chaleur  et ventilation, bottes en fourrure, traîneaux à  chiens, raquettes, grottes de glace, igloos.

Amundsen établit son camp de base antarctique dans la baie des Baleines en janvier 1911. Il avait alors 38 ans et était un explorateur polaire chevronné. Il était en territoire inconnu, mais dans un paysage de neige et de glace familier.

Amundsen et ses hommes profitèrent des mois précédant l’expédition polaire pour entreposer des provisions et soumettre chaque denrée, chaque pièce de vêtement et d’équipement à un  examen et à un tri impitoyables. Chaque détail  fut considéré avec un extrême sérieux, fondé sur le profond respect d’Amundsen pour l’environnement auquel il se confrontait maintenant.

Le 20 octobre, le voyage de près de 1 300 km commença enfin. Amundsen et ses quatre compagnons allaient à skis, suivis par quatre traîneaux de 400 kg chargés à ras bord et tirés par treize chiens. Un parcours pénible les attendait par-dessus (et quelquefois dans) des crevasses, autour des abîmes et des glaciers des monts de la Reine-Maud, ainsi que sur le plateau antarctique, par un temps terriblement imprévisible.

Ils atteignirent cependant l’objectif prévu  sans incident majeur. Puis, avant de quitter  Polheim, comme l’équipée baptisa son camp au pôle Sud, Amundsen laissa une lettre pour le roi de Norvège Haakon VII, sur un papier à lettres  spécial qu’il avait apporté, « et quelques mots pour Scott, qui, je pense, sera le premier à venir  ici après nous ».

La lettre racontait son succès  – au cas où le retour se passerait mal – et était  une manière élégante de dire à Scott : j’ai gagné.  Scott conserva scrupuleusement cette lettre,  preuve de la victoire d’Amundsen.

Sur la voie du retour, les membres du groupe  abandonnèrent les provisions en surplus – que  l’équipe de Scott fut toute heureuse de récupérer en partie. Tout au long du trajet, des chiens  furent abattus et, comme ceux qui mouraient,  mangés à la fois par les chiens survivants et par  les hommes. Le 26 janvier 1912, de bonne heure,  les vainqueurs du pôle arrivèrent à Framheim. 

Il est difficile de comparer l’opération « professionnelle » d’Amundsen et la « tragédie  de première grandeur » de Scott – selon les mots  d’Apsley Cherry-Garrard, le légendaire chroniqueur de l’expédition britannique. Le contraste entre les deux met cependant l’accent sur des  questions qui concernent aventuriers et explorateurs encore aujourd’hui.

Amundsen utilisait des chiens ; Scott, des poneys et des traîneaux à moteur. Amundsen se déplaçait à skis, et lui comme ses équipiers en étaient de brillants adeptes ; Scott skiait mal, aussi lui et ses hommes marchaient-ils avec peine en tirant leurs propres traîneaux. Amundsen rassembla trois fois plus de provisions que Scott ; celui-ci souffrit de la faim et du scorbut.

Plusieurs des erreurs fatales de Scott peuvent se comprendre si l’on considère les précédents de son époque. Après tout, son compatriote et rival Ernest Schackleton avait utilisé des poneys  et presque atteint le pôle.

Et certaines méthodes d’Amundsen ont quelque chose d’inquiétant, comme le massacre planifié de chiens qui avaient reçu des noms affectueux et été traités comme des compagnons.

La différence fondamentale entre Amundsen et Scott ne porte pourtant pas sur de simples points d’organisation, mais sur des conceptions  globales – celles qui séparent le professionnel de l’amateur. « En Norvège, explique un historien, on tolérait très peu l’échec dans les expéditions. Vous partiez et vous reveniez sain et sauf. »