Animaux

Entre affrontements et infanticides, comment les lions s'entretuent

La mort n’étant jamais loin, la vie en groupe est essentielle dans le Serengeti (Kenya). Même pour un magnifique mâle appelé C-Boy. Jeudi, 9 novembre

De David Quammen

Peut-être les chats ont-ils neuf vies, mais on n’en dira pas autant des lions du Serengeti. L’existence est dure et précaire sur cette impitoyable terre où la mort rôde sans cesse. Pour le plus grand des prédateurs africains comme pour ses proies, la durée de vie est souvent courte.

S’il est chanceux et endurant, un lion mâle peut atteindre l’âge avancé de 12 ans à l’état sauvage. Les femelles peuvent vivre plus longtemps, jusqu’à 19 ans. Mais l’espérance de vie à la naissance est bien plus faible : la mortalité est très élevée chez les lionceaux, dont la moitié meurt avant l’âge de 2 ans. Et survivre jusqu’à l’âge adulte ne garantit pas un trépas paisible.

Pour le jeune et robuste mâle à crinière noire connu des scientifiques sous le nom de C-Boy, la fin semblait proche au matin du 17 août 2009. Ingela Jansson, l’assistante suédoise d’un long programme de recherche sur les lions, était là pour le voir. Elle avait déjà rencontré C-Boy plusieurs fois et lui avait même donné son nom.

Le mâle avait 4 ou 5 ans, entrant juste dans la fleur de l’âge. Jansson était à une dizaine de mètres de lui, assise dans une Land Rover, quand trois autres mâles se sont jetés sur lui et ont tenté de le tuer.

Son combat pour survivre reflétait une vérité plus vaste sur les lions du Serengeti : le risque perpétuel de la mort, encore plus que la capacité de la donner, est ce qui façonne le comportement social de cet animal féroce.

Ce jour-là, près du lit asséché de la rivière Seronera, Jansson venait observer un groupe de lions appelé Jua Kali. Elle cherchait aussi des mâles adultes, y compris de simples « résidents ».

Car certains lions mâles n’appartiennent pas strictement à un groupe : ils forment plutôt des alliances avec d’autres mâles et exercent leur ascendant sur un groupe de femelles ou plus, se reproduisant et devenant des résidents plus ou moins liés à chaque groupe.

Ils jouent aussi un rôle notable en aidant à tuer des proies, contribuant ainsi à autre chose qu’à la procréation et à la protection du groupe. Jansson savait que les mâles résidents de Jua Kali étaient C-Boy et son unique partenaire allié, Hildur, un séducteur à la crinière dorée. En s’approchant de la rivière, elle a aperçu au loin un mâle en train d’en pourchasser un autre. Celui qui fuyait était Hildur.

Puis elle a vu quatre mâles dans les hautes herbes. Elle les a reconnus – en tout cas certains d’entre eux : les membres d’une autre alliance, un groupe de quatre jeunes mâles adultes agressifs répertorié dans ses fiches comme « les Tueurs ».

L’un de ces lions avait une dent ensanglantée, la canine droite inférieure, signe qu’un combat venait d’avoir lieu. Un autre était aplati au sol, comme s’il voulait disparaître sous terre. L’animal à plat ventre grognait nerveusement.

S’approchant plus près au volant de son véhicule, Jansson a vu la couleur sombre d’une crinière et compris qu’il s’agissait de C-Boy, blessé, isolé et cerné par trois des Tueurs.

Elle a également remarqué une femelle en lactation – la lionne équipée d’un collier émetteur du groupe Jua Kali. Le fait que cette lionne allaitait signifiait que de jeunes lionceaux n’étaient pas loin, cachés quelque part dans une tanière. Leur père présumé était C-Boy ou Hildur. L’enjeu de l’affrontement entre C-Boy et les Tueurs portait sur la direction du groupe. Si les nouveaux mâles l’emportaient, ils tueraient les petits de leurs rivaux pour que les femelles soient très vite prêtes à procréer de nouveau.

Le combat a repris quelques secondes plus tard. Les trois Tueurs ont cerné C-Boy, se jetant sur lui par derrière à tour de rôle, lacérant ses flancs avec leurs griffes, lui mordant l’échine tandis qu’il tournoyait, grognait et roulait avec désespoir sur lui-même pour s’échapper. Aux premières loges, bouche bée, Jansson assistait au spectacle par la fenêtre de sa voiture et prenait des photos.

Dans un nuage de poussière, C-Boy a fait volte-face et rugi, mais les Tueurs conservaient l’avantage. Ils évitaient ses coups de tête, reculaient pour mieux le réattaquer par derrière, plantaient leurs dents dans sa chair, lui infligeant blessure sur blessure jusqu’à ce que le cuir de sa croupe ressemble à une vieille peau de mouton trouée. Jansson se disait qu’elle assistait là aux derniers instants d’un lion. Si les blessures ne tuaient pas C-Boy sur-le-champ, pensait-elle, les infections bactériennes le feraient par la suite.

Puis le combat s’est arrêté. Les Tueurs se sont éloignés et ont pris position sur une termitière offrant une vue panoramique sur la rivière, tandis que C-Boy s’éclipsait. Il était en vie, pour le moment, mais vaincu.

Jansson ne l’a plus vu pendant deux mois. Peut-être était-il mort. Pendant ce temps-là, les Tueurs se sont mis à s’accoupler avec les femelles du groupe Jua Kali. Les petits lionceaux dont le père était C-Boy ou Hildur ont disparu – tués par les mâles conquérants ou livrés à eux-mêmes et morts de faim, ou encore dévorés par les hyènes.

Les femelles sont redevenues fécondables et les Tueurs ont engendré de nouvelles portées. C-Boy, l’ex-mâle dominant, l’ex-tombeur, appartenait au passé. Les Jua Kali l’oubliaient. Telle est l’implacable loi de la société léonine.

Le tigre est solitaire. Le puma est solitaire. Tout comme le léopard. Le lion est le seul félin véritablement social, vivant en groupes et au sein d’alliances dont la taille et la dynamique sont déterminées par un équilibre complexe entre coûts et bénéfices évolutifs.

Pourquoi le comportement grégaire absent chez les autres félidés est-il devenu si important chez le lion ? Est-il une adaptation nécessaire à la chasse de grandes proies comme les gnous ? Facilite-t-il la protection des petits ? Résulte-t-il des impératifs de la compétition territoriale ?

Nous avons appris à mieux connaître la sociabilité léonine, surtout lors des quarante dernières années, et la plupart des découvertes marquantes ont été le fruit d’une étude au long cours menée sur les lions d’un seul écosystème : le Serengeti.

Le parc national du Serengeti englobe environ 14 750 km2 de savanes et d’étendues boisées près de la frontière nord de la Tanzanie. Créé officiellement en 1951, le parc tire son origine d’une petite réserve de chasse née sous la colonisation britannique, dans les années 1920.

Il s’insère dans un écosystème plus vaste, où de grands troupeaux de gnous, zèbres et gazelles migrent de façon saisonnière en fonction des pluies et du renouvellement des pâtures, et qui comprend plusieurs réserves de chasse le long de la lisière occidentale du parc, ainsi que d’autres terres de statut mixte (notamment la zone de conservation du Ngorongoro), à l’est, et une extension transfrontalière (la réserve nationale du Masai Mara), au Kenya.

En plus des troupeaux migrateurs, on trouve des populations de damalisques, cobes, élands, impalas, buffles, phacochères et d’autres herbivores menant des vies plus sédentaires. Une telle concentration de viande sur pattes au milieu d’étendues si dégagées ne s’observe nulle part ailleurs en Afrique. Ce qui fait du Serengeti un habitat rêvé pour les lions – et un site idéal pour les scientifiques s’intéressant à eux.

George Schaller est arrivé dans la région en 1966, invité par le directeur des parcs nationaux tanzaniens, pour étudier les effets de la prédation des lions sur les populations des proies. Biologiste de terrain à l’endurance et à l’intelligence légendaires, Schaller avait déjà mené des recherches pionnières sur les gorilles de montagne.

Quand on réalise la première étude détaillée sur une espèce, m’a-t-il expliqué récemment, « on récolte ce qu’on peut ». Et ce qu’il a récolté pendant trente-neuf mois de travail intensif sur le terrain, c’est une prodigieuse moisson de données, dont il a tiré un livre, The Serengeti Lion, devenu l’ouvrage de référence sur le sujet.

D’autres chercheurs ont suivi ses traces. L’Anglais Brian Bertram lui a succédé. En quatre ans de présence, il a commencé à démêler la question des facteurs sociaux affectant la reproduction et à expliquer un phénomène important : l’infanticide par les mâles.

Bertram a enquêté sur quatre cas où une nouvelle alliance de mâles avait tué les lionceaux du groupe dont elle venait de prendre la tête. Jeannette Hanby et David Bygott ont ensuite démontré que la formation d’alliances – notamment de trois lions ou plus – aidait les mâles à prendre et à garder le contrôle de groupes, et, de ce fait, à augmenter les chances de produire des descendants viables.

En 1978, Craig Packer et Anne Pusey ont repris l’étude, après avoir mené des travaux de terrain au centre de recherches de Gombe Stream (également en Tanzanie) avec Jane Goodall. Anne Pusey est restée une douzaine d’années, cosignant plusieurs articles importants ; Packer travaille encore sur le sujet et dirige le Serengeti Lion Project, auquel collabore Ingela Jansson.

Si l’on ajoute les trente-cinq années de travail de Packer à ce que Schaller et d’autres ont réalisé, le Serengeti Lion Project constitue l’une des plus longues études de terrain en continu sur une espèce. « Si vous avez un ensemble de données de long terme, m’a affirmé Schaller, vous comprenez ce qui se produit vraiment. »

Et ce qui se produit souvent dans le Serengeti, c’est la mort. Bien qu’elle attende tout être vivant, tenter de comprendre sur une longue période ses circonstances et ses causes nous en apprend beaucoup sur les processus en jeu.

Après sa douloureuse rencontre avec les Tueurs, C-Boy a renoncé à ses prétentions sur le groupe Jua Kali et a tourné son attention vers l’est. Hildur, son partenaire, est parti avec lui. Quand j’aperçois C-Boy, en 2012, lui et Hildur ont pris le contrôle de deux autres groupes, Simba-Est et Vumbi, dont les territoires se situent au milieu de plaines et de kopjes (promontoires rocheux) situés au sud de la rivière Ngare Nanyuki.

Cette partie du Serengeti n’est pas la plus hospitalière pour les lions et leurs proies mais fournit à C-Boy et Hildur une occasion de repartir de zéro.

Je parcours la région en compagnie de Daniel Rosengren, un autre Suédois intrépide qui a pris la suite de Jansson pour la surveillance des lions. Loin de là, à l’est des principales zones de safaris et au sud de la rivière, les grandes étendues de hautes herbes ondulent doucement, entrecoupées de loin en loin par des kopjes.

Formations de granite garnies d’arbustes et de broussailles en surplomb des plaines, les kopjes offrent ombre et sécurité, et constituent des postes d’observation pour les lions au repos.

On peut rouler des jours durant dans ce secteur du parc sans voir une voiture de touristes. Avec Michael Nichols et son équipe de photographes, qui passent plusieurs mois dans un campement près du lit de la rivière, nous avons la région pour nous seuls.

Un jeudi après-midi, le signal radio que Rosengren reçoit dans ses écouteurs nous mène vers les kopjes du Zèbre. Là, bien à couvert, nous trouvons la femelle du groupe Vumbi dotée d’un émetteur.

À côté d’elle se tient un sublime mâle pourvu d’une épaisse crinière qui lui retombe sur le cou et les épaules, et dont la couleur couvre toute une gamme de nuances, du brun terre d’ombre au noir.

C’est C-Boy. À 12 m de distance à peine, même avec mes jumelles, je ne décèle aucune trace de blessure sur ses flancs et sa croupe. Ses plaies ont cicatrisé. « Chez les lions, la plupart des cicatrices disparaissent au bout d’un certain temps, précise Daniel Rosengren, sauf si elles se trouvent autour du museau ou de la gueule. »

C-Boy a refait sa vie ailleurs, avec de nouvelles lionnes, et semble en pleine forme. Avec Hildur, il a engendré plusieurs portées de lionceaux. La veille au soir (d’après ce que nous a relaté Nichols, qui a assisté à la scène), les femelles du groupe Vumbi ont ramené de la chasse un éland, une grosse proie, après quoi C-Boy a posé sa patte antérieure de mâle dominateur sur le cadavre et s’est servi le premier.

C-Boy a d’abord mangé tout seul, prenant bien sûr les meilleurs morceaux, mais sans abuser, avant de laisser les lionnes et leurs petits se servir. Hildur n’était pas là, s’accouplant sans doute avec une autre femelle apte à la reproduction.

Ces deux-là mènent donc en apparence la belle vie, jouissant de nouveau de toutes les prérogatives de lions mâles résidents. Mais il nous faut à peine une demi-journée pour constater que les ennuis les ont suivis dans leur fuite vers l’est.

Ces ennuis sont toujours du même ordre : la rivalité avec d’autres mâles. Le vendredi, à l’aube, Rosengren nous conduit du camp de Nichols vers la rivière, plus au nord, à la recherche d’un groupe nommé Kibumbu, dont les lionceaux sont nés d’une autre alliance.

Ses mâles se sont absentés depuis quelques mois – partis pour des lieux inconnus, pour des raisons inconnues – et Rosengren se demande qui les a supplantés. Telle est sa mission, dans le cadre plus large du programme d’études sur les lions mis en place par Packer : tenir la chronique des allées et venues, des naissances et des morts, des allégeances et des dissensions affectant la taille du groupe et de son territoire.

Si les Kibumbu ont de nouveaux patrons, qui sont-ils donc ? Rosengren a sa petite idée. Qui se vérifie quand, au milieu des hautes herbes couvrant la berge, nous tombons sur les Tueurs.

Ce sont de beaux spécimens : quatre mâles de 8 ans qui ont l’air de bien s’entendre. Ils ont été surnommés « les Tueurs » en 2008 par un autre chercheur-assistant. Celui-ci les soupçonnait d’avoir tué impitoyablement, l’une après l’autre, trois femelles dotées de colliers émetteurs, dans une ravine située juste à l’ouest de la Seronera.

De telles violences entre mâles et femelles ne sont pas totalement aberrantes. Elles pourraient même remplir dans certains cas une fonction adaptative pour les mâles, dégageant de l’espace pour les groupes qu’ils dominent en mettant fin aux rivalités pour des femelles voisines.

Rosengren a donné à chacun des mâles un nom consigné sur ses fiches (Malin, Viking, etc.) mais préfère les appeler par leur numéro d’enregistrement : 93, 94, 98, 99. Vu de profil, 99 arbore une crinière foncée, quoique pas autant que celle de C-Boy. En l’inspectant avec mes jumelles, je remarque deux ou trois petites blessures sur le côté gauche de son museau.

Rosengren rapproche notre Land Rover. Deux des autres lions, 93 et 94, changent de position et se tournent vers nous. Dans la lumière dorée du lever du soleil, nous voyons qu’ils portent également des blessures : une entaille au museau, une joue enflée, une estafilade sous l’oreille droite encore suppurante.

Ces blessures sont récentes, d’après Rosengren. Quelque chose s’est passé le soir précédent. Et pas une simple dispute pour un morceau de viande. Des partenaires ne se portent pas des coups aussi violents entre eux. Une bagarre avec d’autres lions a dû se produire.

Cela soulève deux questions. Qui les Tueurs ont-ils combattu ? Et dans quel état se trouve leur adversaire ce matin-là? À mesure que la journée avance, nous constatons à la faveur de nos rondes que C-Boy manque à l’appel.

« La plupart de lions meurent parce qu’ils s’entre-tuent, m’assure Craig Packer en réponse à une question sur la mortalité chez ces grands félins. La première cause de mortalité chez les lions, dans un environnement non perturbé, ce sont les autres lions. »

Mais, poursuit Packer, il faut distinguer entre plusieurs cas de figure. Les infanticides perpétrés par les mâles nouveaux venus expliquent au moins 25 % des décès de lionceaux.

Si l’occasion se présente, les femelles tuent aussi parfois des petits de groupes voisins, voire une adulte qui s’est aventurée par mégarde sur leur domaine. Les ressources sont limitées et les groupes possèdent chacun leur territoire.

Les mâles sont tout aussi possessifs. « Les alliances entre mâles sont des gangs et, s’ils tombent sur un autre mâle qui tente de s’accoupler avec leurs femelles, ils le tueront. » Les mâles tueront aussi des femelles adultes si cela les arrange, comme les Tueurs l’ont montré.

Les nombreuses traces de morsures visibles sur les lions attestent la compétition perpétuelle qu’ils se livrent pour se nourrir, garder le contrôle du territoire, perpétuer la lignée et, tout simple- ment, survivre.

Avec de la chance, les blessures cicatrisent. Dans le cas contraire, le perdant sera tué dans une féroce bataille entre lions ou s’éloignera en traînant la patte, en perdant son sang, peut-être estropié pour toujours, peut-être voué à mourir lentement d’une infection ou de faim.

« Oui, le lion est l’ennemi numéro un des lions, explique Packer. C’est pourquoi, au bout du compte, les lions vivent en groupes. »

Le contrôle du territoire est crucial, et la conquête des meilleurs emplacements (par exemple, le confluent de deux cours d’eau, où les proies tendent à se concentrer) incite à la coopération sociale. « La seule manière de s’emparer de l’un de ces sites rares et recherchés, dit Packer, raisonnant comme un lion, est de former une unité soudée de compagnons du même sexe. »

Voilà l’une des conclusions majeures des recherches menées par Packer avec de nombreux collaborateurs et étudiants au fil des décennies : ce qui pousse les lionnes à vivre en groupes n’est pas que la nécessité de s’unir pour tuer des proies et protéger les cadavres, c’est aussi le besoin de défendre leur progéniture et de conserver les territoires disputés.

Bien que la taille des groupes varie énormément (d’une seule femelle adulte jusqu’à dix-huit), les groupes de taille moyenne réussissent mieux à protéger leurs petits et à garder le contrôle de leur territoire. Les groupes trop petits tendent à perdre leurs lionceaux.

Les périodes de fécondité des femelles adultes sont souvent synchrones au sein d’un groupe, surtout si de nouveaux mâles ont tué tous leurs petits, les rendant ainsi de nouveau prêtes à la reproduction.

Les lionceaux issus de mères différentes naissent donc à peu près en même temps. Cela permet de former des « nurseries » au sein desquelles les femelles allaitent et protègent non seulement leurs propres petits mais aussi ceux des autres mères.

Utile en soi, ce maternage collectif est encouragé par le fait que les femelles d’un groupe sont apparentées en tant que mères, filles, sœurs et tantes, et qu’elles partagent ainsi un intérêt génétique dans le succès mutuel de leur reproduction.

Mais les groupes trop grands fonctionnent mal, en raison d’une rivalité interne excessive. Le nombre optimal de femelles adultes pour un groupe en plaine semble varier de deux à six.

Une logique similaire régit la taille d’un groupe de mâles. Les alliances réunissent en général de jeunes mâles qui ont dû quitter leur groupe natal et se sont associés pour affronter l’âge adulte.

Un tandem de frères peut faire équipe avec un autre duo, leurs demi-frères ou cousins, ou même avec des individus sans liens de parenté avec eux, nomades et solitaires, qui surgissent à la recherche de partenaires.

Un trop grand nombre de mâles dans une bande errante engendre un chaos total, chacun n’ayant que deux idées en tête : manger et se reproduire. Mais un mâle solitaire, ou une alliance trop modeste (à deux, par exemple), va également rencontrer des difficultés.

C’est tout le problème de C-Boy. Sans autre partenaire qu’Hildur, un assez beau mâle qui montre un grand empressement à s’accoupler mais moins d’enthousiasme à combattre, C-Boy affronte quasiment seul les Tueurs, toujours aussi agressifs. Même sa resplendissante crinière noire ne peut pas grand-chose dans un combat à trois contre un.

Et peut-être est-il déjà mort. Rosengren et moi nous rendons compte que, si tel est le cas, les balafres relativement bénignes que nous voyons sur les visages des Tueurs pourraient bien être les dernières traces de C-Boy que quiconque observera jamais.

Ce soir-là, les tueurs font une autre incursion en territoire inconnu. Ils se sont reposés tout le jour sur la berge de la rivière, laissant le soleil dorer leur visage et sécher leurs blessures. Environ deux heures après le crépuscule, ils commencent à rugir, puis tous quatre se mettent en route pour une marche qui semble avoir un but précis.

Rosengren et moi recevons l’information par talkie-walkie de Michael Nichols, qui monte la garde. Nous sautons dans la Land Rover de Rosengren et partons dans l’obscurité.

Nous rejoignons Nichols, montons dans son véhicule et suivons les lions. Nous voilà à cinq avec l’épouse de Nichols, Reba Peck, qui conduit tout doucement, phares quasiment éteints. C’est une nuit sans lune.

Nichols porte des lunettes de vision nocturne et une caméra infrarouge. Son assistant vidéographe, Nathan Williamson, se tient prêt à saisir les sons ou à lancer l’éclairage infrarouge. Nous avançons lentement derrière les lions, qui ne se soucient nullement de notre présence. Ils ont autre chose en tête.

Nous les suivons le long d’une piste de buffles, puis dans d’épais fourrés d’acacias. Peck avance prudemment, contournant des trous creusés par des oryctéropes, écrasant des branches d’épineux, franchissant un cours d’eau fangeux.

Nous gardons un contact visuel grâce à nos phares et, quand ceux-ci ne portent pas assez loin, avec une lunette thermique. À travers celle-ci, tandis que je suis assis sur le toit de la Land Rover cahotante, je peux voir les corps des quatre lions rougeoyer comme des chandelles dans une grotte.

Soudain, une autre grande silhouette passe à côté de nous d’un pas chaloupé. Ses yeux brillent d’une couleur orange quand je la balaie avec le faisceau de ma lampe frontale. C’est une lionne qui désire se faire connaître des Tueurs. Rosengren l’a entraperçue sans parvenir à la reconnaître. Elle est sans doute en chaleur.

Quand les Tueurs remarquent sa présence et obliquent vers elle, elle détale, faisant l’effarouchée, les quatre lions à ses trousses. Nous croyons un instant les avoir perdus. Mais un seul mâle poursuit la lionne ; nous ne le reverrons pas de la nuit. Les trois autres se regroupent après cette diversion enjôleuse et reprennent leur marche.

Ils traversent une piste en terre à deux voies et se dirigent plein sud, pénétrant effrontément sur le domaine du groupe Vumbi et de ses défenseurs résidents, C-Boy et Hildur. Ils font halte de temps en temps pour marquer leur territoire, frottant leur front contre des buissons, grattant la terre et urinant sur le sol. Il ne s’agit pas d’une attaque surprise : ils signalent leur présence ouvertement.

Ils changent alors de direction, vers le camp de Nichols. Williamson avertit les cuisiniers par radio et leur ordonne de rester dans leurs tentes. Mais les trois lions ne se préoccupent guère de notre petit campement en toile, avec ses odeurs de poulet, de pop-corn et de café, pas plus qu’ils ne s’intéressent à nous. Parvenus à environ 400 m des tentes, ils s’allongent pour se reposer.

Profitant de la pause, juste avant minuit, Nichols et son équipe regagnent le camp. Ayant récupéré notre véhicule, Daniel Rosengren et moi restons avec les Tueurs. Mon compagnon s’endort à l’arrière de la Land Rover tandis que j’assure la surveillance. Une demi-heure plus tard, les lions se redressent et repartent. Je réveille Rosengren et nous les suivons.

Et cela continue ainsi toute la nuit – une heure de marche, une heure de sommeil, Rosengren et moi-même assurant la veille à tour de rôle. Épisodiquement, pendant une halte, les lions rugissent de nouveau tous en chœur.

Entendre trois lions rugir de près est très impressionnant : un son assourdissant mais surtout rauque et guttural, telle la manifestation d’une force primordiale, menaçante et sûre d’elle-même.

Personne ne répond à ces appels.

À l’aube du samedi, les trois lions sont de retour sur la route après leur grande boucle à travers le territoire du groupe Vumbi. Ils se dirigent tranquillement vers un kopje familier où ils trouveront de l’ombre pour la journée. C’est là que Rosengren et moi les laissons.

Les blessures sur leurs visages et l’absence de C-Boy restent inexpliquées. De grands bouleversements semblent se préparer dans la société des lions du bassin de la Ngare Nanyuki.

Samedi en fin d’après-midi, nous trouvons le groupe Vumbi aux kopjes du Zèbre, à 2 km au sud de l’endroit où les Tueurs ont effectué leur incursion. Peut-être le groupe y a-t-il été repoussé par les rugissements menaçants de la veille, à moins qu’il s’y soit juste aventuré ?

Nous comptons trois femelles, qui se reposent paisiblement à l’ombre des formations de granite, et les huit lionceaux au complet. Une autre femelle, nous le savons, est ailleurs, en train de s’accoupler avec Hildur. Nulle trace de C-Boy. Son absence commence à nous inquiéter.

Dimanche après-midi, retour aux kopjes du Zèbre. Hildur et sa femelle ont rejoint le groupe, mais toujours pas de C-Boy. Rosengren suggère d’essayer les kopjes de Gol : avec un peu de chance, nous y verrons le groupe Simba-Est, et C-Boy pourrait être avec lui. J’acquiesce : ma priorité est de retrouver le lion, mort ou vivant.

Nous prenons donc la direction du sud-ouest, montant et descendant à travers les ondulations de collines herbeuses. Rosengren guette dans ses écouteurs d’éventuels signaux en provenance du groupe Simba.

Sur un petit kopje, près des grands rochers de Gol, nous l’apercevons : trois femelles et trois grands lionceaux paressant au milieu des rochers irradiant la lumière du soleil.

Mais de nouveau, aucune trace de C-Boy. Un coucher de soleil couleur lavande inonde l’horizon du Serengeti, derrière nous, tandis que nous retournons en Land Rover aux kopjes du Zèbre.

Nichols et sa femme s’y trouvent encore, avec les lionnes du groupe Vumbi qui, tapies ensemble dans les hautes herbes, se sont mises à rugir : une voix, puis une autre, puis une troisième, résonnant à travers la plaine sous un ciel de plus en plus sombre et un petit croissant de lune ascendante.

Les rugissements des lions peuvent revêtir toute une gamme de significations, et ce chœur a une sonorité mystérieuse et solitaire. Puis les animaux se taisent et nous écoutons avec eux. Pas de réponse.

Michael Nichols et Reba Peck repartent au camp. Au prix d’un long détour, Rosengren approche notre véhicule juste au-dessous de l’endroit où les Vumbi se reposent. Il veut que je connaisse l’expérience effrayante d’entendre des lions rugir de très près.

Cette fois, Hildur se joint au groupe, sa voix de basse de mâle tonnant et grondant presqu’au point de secouer la voiture. Une fois le silence revenu, nous écoutons encore attentivement. Toujours rien. Je suis alors prêt à abandonner et à faire figurer C-Boy sur la liste des lions « portés manquants, présumés morts ».

Attend, m’enjoint Rosengren. On entend un remue-ménage dans l’obscurité autour de nous. Rosengren me demande de lui donner ma lampe frontale. Balayant le faisceau de gauche à droite, au-delà d’Hildur et des lionnes, Rosengren accroche une nouvelle et grande silhouette, avec une crinière très foncée : celle de C-Boy. Il est de retour. Il a accouru au son des rugissements.

Son visage est lisse. Ses flancs et sa croupe sont intacts. Avec qui les Tueurs se sont-ils écharpés deux nuits plus tôt ? Pas avec C-Boy en tout cas. Celui-ci s’installe confortablement à côté de la femelle portant le collier émetteur. Bientôt, il s’accouplera de nouveau. Âgé de 8 ans, redoutable et au sommet de ses forces, il impose le respect au reste du groupe.

Tout cela n’est que temporaire. C-Boy vivra peut-être quelques années encore, et puis viendront une infirmité ou une blessure, une mutilation, la disgrâce, la faim et, au bout, la mort. Le Serengeti est sans merci pour les vieux et les éclopés. C-Boy ne sera pas toujours heureux. Mais, ce jour-là, il semble heureux. 

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