Animaux

Le puma, un superprédateur de retour en ville à la conquête de l'Amérique

Jeudi, 9 novembre

De Douglas Chadwick

Par une chaude journée d’hiver, des cars entiers de touristes se déversent au point de vue qui domine Beverly Hills et West Hollywood, en Californie. Tandis que les guides pointent studios de cinéma et demeures des stars, Jeff Sikich, biologiste spécialiste de la faune sauvage me désigne une mince bande boisée, au loin.

Un jeune puma mâle venu des monts Santa Monica est parti vers cette zone voilà au moins dix mois. Il a traversé deux des artères les plus fréquentées au monde, dont une autoroute à dix voies, et s’est installé dans les collines de Griffith Park. Celles-ci se dressent juste derrière nous, avec leur panneau géant « HOLLYWOOD » connu dans le monde entier.

Sikich s’engage sur ce célèbre escarpement. Il se dirige grâce aux signaux du collier émetteur fixé au cou de l’animal. Nous localisons l’emplacement actuel du puma et marchons ensuite vers d’autres lieux où il s’est attardé pour se nourrir.

Nous découvrons deux carcasses de cerfs mulets traînées dans un enchevêtrement de chênes arbustifs et de manzanitas, puis les restes d’une troisième victime, dans un ravin.

« Seuls dix à quinze pumas peuvent vivre dans les monts Santa Monica, précise Sikich. Le territoire moyen d’un mâle adulte y est de 500 km2 environ. Des mâles plus vieux et plus forts défendant tout l’espace disponible, ce jeune a dû partir pour se trouver un territoire à lui. Griffith Park fait moins de 18 km2, mais notre ami a l’air d’y trouver ce qu’il lui faut pour survivre. »

Un grand carnivore subvient à ses besoins en pleine mégapole de Los Angeles et échappe aux regards mieux qu’une vedette fuyant les paparazzis.

Comment se fait-il ? Le puma se déplace à pas feutrés, surtout au crépuscule et la nuit, et reste à proximité de l’épais couvert végétal. L’aire de répartition de Puma concolor s’étend de l’Argentine méridionale et du Chili à la lisière du Yukon, au Canada.

Le puma (ou cougouar) est le grand mammifère terrestre le plus répandu d’Amérique, et pourtant l’un de ceux qu’on voit le moins. On avait même fini par penser que le puma d’Amérique du Nord habitait surtout les montagnes car les zones d’altitude représentaient son dernier refuge face aux fusils, pièges et poisons des colons, et face aux programmes gouvernementaux d’éradication des prédateurs.

Les pumas occupaient jadis les quarante-huit États contigus (ceux situés entre le Mexique et le Canada). Mais, au début du XXe siècle, les survivants étaient presque tous confinés dans les montagnes Rocheuses, le Sud-Ouest et les chaînes côtières du Pacifique.

Certains États de l’Ouest ont continué à verser des primes pour tuer les pumas jusque dans les années 1960. Puis, en 1972, une loi fédérale a interdit l’utilisation des poisons contre les prédateurs sur les territoires domaniaux.

De plus en plus, les services compétents se sont mis à gérer les pumas comme du gibier, avec une saison de chasse réglementée. Pour la première fois en trois siècles, leur nombre a commencé à croître.

Lors des quarante dernières années, les pumas se sont répandus dans tout l’Ouest. Ils sont aussi apparus dans les Grandes Plaines de l’Est. Un nombre croissant de signalements avérés (plus de 200 depuis 1990) révèlent des incursions dans presque tous les États du Midwest et, plus au nord, jusqu’au Canada.

À l’instar de l’individu de Griffith Park, ces voyageurs sont en général des jeunes mâles isolés. Très souvent, il se passe peu de temps avant qu’ils ne poursuivent leur chemin (en quête d’une partenaire?) ou ne soient victimes de propriétaires fonciers nerveux, de flics locaux, de braconniers ou de la circulation routière.

L’un de ces explorateurs a fait les gros titres des journaux en 2011. Un 4 x 4 l’a tué sur une sortie d’autoroute du Connecticut, à l’est de l’État de New York (alors que le Service de la pêche et de la vie sauvage des États-Unis venait de déclarer éteinte la sous-espèce orientale du puma).

D’après les tests génétiques, l’animal venait des Black Hills, dans le Dakota du Sud, soit un voyage de plus de 3 220 km. C’est le record du plus long itinéraire réalisé par un quadrupède sur le continent américain.

Deux ans plus tard, Gary Gianotti, qui habite une banlieue arborée, à un pâté de maisons d’où ce spécimen a trouvé la mort, me raconte avoir récemment effrayé un autre puma, sur la véranda à l’arrière de sa maison.

« Nous avons par ici une population de cerfs en plein essor, ainsi que des dindons sauvages, des lapins et des ratons laveurs. Je vois des traces de pumas sans arrêt. » Il allume son téléphone portable et me montre les clichés de grandes empreintes de pattes de félins dans la neige. « Il existe une population de pumas qui se reproduit dans le Connecticut. »

Aucune autre espèce de grand félin du monde ne se porte aussi bien que Puma concolor. Jusqu’où le nombre de pumas augmentera-t-il ? Cela dépend au final de la capacité de tolérance de l’opinion publique. Laquelle repose sur l’image que les gens se font de ces animaux.

Depuis 1890, environ 145 attaques d’humains par des pumas ont été recensées aux États-Unis et au Canada, dont un peu plus de vingt fatales.

Statistique peut-être plus parlante : au moins un tiers des attaques avérées sont survenues au cours des deux dernières décennies. Plus de pumas et plus d’habitants dans les campagnes accroissent les conflits potentiels.

Étudier cet animal essentiellement nocturne et qui chasse en embuscade n’a jamais été facile. Mais la technologie permet dorénavant de surveiller ce félin furtif 24 heures/24. Une grande partie du mystère entourant sa vie est en train de se dissiper.

Le biologiste Patrick Lendrum collabore au Teton Cougar Project, une étude à long terme sur la région du parc national de Grand Teton, dans le Wyoming. Au bureau local du projet, il télécharge les dernières données issues de plusieurs pumas équipés de colliers émetteurs satellitaires.

En deux clics, il convertit les chiffres en points sur une image satellite détaillée du paysage. Il peut ainsi examiner les déplacements des félins presque en temps réel. Et pour observer les animaux eux-mêmes, il insère dans son ordinateur des cartes mémoire extraites de caméras disposées sur leurs lieux de chasse les plus récents.

De jour, ces caméras utilisent la lumière naturelle et, de nuit, l’infrarouge. Elles recueillent sans cesse photos et vidéos… et surprises. Sur l’écran, deux mâles adultes, des rivaux naturels, dévorent un wapiti à tour de rôle : l’un mange tandis que l’autre attend à quelques mètres en retrait. « Je doute que quelqu’un ait jamais vu ça, assure Lendrum. Nos pumas n’arrêtent pas de faire des choses qu’ils ne sont pas censés faire. »

Autre exemple frappant : une femelle étiquetée F61. Elle et ses frères et sœurs avaient 6 mois quand une femelle puma ayant trois petits a été abattue non loin d’eux. La semaine suivante, la mère de F61 a permis aux orphelins de partager une proie qu’elle mangeait avec sa progéniture.

Au fil des jours, les jeunes se sont mis par moments à jouer et à manger ensemble, et même à se faire mutuellement leur toilette à grands coups de langue râpeuse – la première adoption connue de petits dans la société puma.

Des années plus tard, F61 et une femelle du voisinage, F51, ont eu des petits à peu près au même moment. Les deux familles se rencontraient souvent, partageaient de la nourriture et voyageaient ensemble au printemps. Au bout du compte, F61 a commencé à élever l’un des petits de F51 comme s’il s’agissait de l’un des siens – deuxième cas d’adoption.

Depuis 1890, environ 145 attaques d’humains par des pumas ont été recensées aux États-Unis et au Canada, dont un peu plus de vingt fatales. Statistique peut-être plus parlante : au moins un tiers des attaques avérées sont survenues au cours des deux dernières décennies. Plus de pumas et plus d’habitants dans les campagnes accroissent les conflits potentiels.

Étudier cet animal essentiellement nocturne et qui chasse en embuscade n’a jamais été facile. Mais la technologie permet dorénavant de surveiller ce félin furtif 24 heures/24. Une grande partie du mystère entourant sa vie est en train de se dissiper.

Le biologiste Patrick Lendrum collabore au Teton Cougar Project, une étude à long terme sur la région du parc national de Grand Teton, dans le Wyoming. Au bureau local du projet, il télécharge les dernières données issues de plusieurs pumas équipés de colliers émetteurs satellitaires.

En deux clics, il convertit les chiffres en points sur une image satellite détaillée du paysage. Il peut ainsi examiner les déplacements des félins presque en temps réel. Et pour observer les animaux eux-mêmes, il insère dans son ordinateur des cartes mémoire extraites de caméras disposées sur leurs lieux de chasse les plus récents.

De jour, ces caméras utilisent la lumière naturelle et, de nuit, l’infrarouge. Elles recueillent sans cesse photos et vidéos… et surprises. Sur l’écran, deux mâles adultes, des rivaux naturels, dévorent un wapiti à tour de rôle : l’un mange tandis que l’autre attend à quelques mètres en retrait. « Je doute que quelqu’un ait jamais vu ça, assure Lendrum. Nos pumas n’arrêtent pas de faire des choses qu’ils ne sont pas censés faire. »

Autre exemple frappant : une femelle étiquetée F61. Elle et ses frères et sœurs avaient 6 mois quand une femelle puma ayant trois petits a été abattue non loin d’eux. La semaine suivante, la mère de F61 a permis aux orphelins de partager une proie qu’elle mangeait avec sa progéniture.

Au fil des jours, les jeunes se sont mis par moments à jouer et à manger ensemble, et même à se faire mutuellement leur toilette à grands coups de langue râpeuse – la première adoption connue de petits dans la société puma.

Des années plus tard, F61 et une femelle du voisinage, F51, ont eu des petits à peu près au même moment. Les deux familles se rencontraient souvent, partageaient de la nourriture et voyageaient ensemble au printemps. Au bout du compte, F61 a commencé à élever l’un des petits de F51 comme s’il s’agissait de l’un des siens – deuxième cas d’adoption.

Le puma est désormais le superprédateur le plus courant dans le tiers des États contigus. L’essentiel des deux autres tiers ne possède pas de grand mammifère prédateur. Jusqu’ici, en tout cas, le carnivore principal que la société moderne semble prête à accepter – ou à tolérer – est un grand félin caractérisé par sa discrétion.

Les gens veulent cependant mieux connaître les problèmes potentiels. Au­delà de la sécurité des personnes, certains craignent pour leurs animaux de compagnie dans les zones périurbaines et rurales, tandis que les éleveurs s’inquiètent des dommages causés au bétail.

Mais ce sont les chasseurs, mécontents de la concurrence des pumas sur le grand gibier, qui se font le plus entendre. Des réunions publiques houleuses ont eu lieu dans le Dakota du Sud. Des chasseurs se sont plaints auprès des fonctionnaires de l’État chargés du gibier.

Ces derniers ont porté le quota de pumas à tuer pour 2013 à 100 – sur une population estimée à 300. Le déclin du wapiti et du cerf mulet est pourtant surtout imputable à une chasse sportive excessive.

La gestion de la faune se situe à la croisée de la science et de la politique, de l’économie et des traditions sociales. Les dispositions régulant l’abattage des pumas varient largement selon les régions et les États. Au Texas, les pumas restent classés comme animaux nuisibles : on peut les abattre n’importe où, n’importe quand.

La Californie, à l’opposé, n’a pas autorisé de chasse au puma depuis 1972. Elle abrite plus d’individus que tout autre État, possède aussi des cerfs en abondance et affiche l’un des plus bas taux de conflit entre pumas et humains. Pourquoi ?

Un puma en moins signifie du gibier en plus pour les chasseurs : partant de cette hypothèse, certains États suppriment tous les ans autant de pumas que la population de ces derniers peut le supporter d’après les gestionnaires de la faune.

Appréciés comme trophées par les chasseurs, les mâles adultes paient le plus lourd tribut. Mais, comme ce sont les individus les plus gros et les plus forts, ils tiennent les principaux territoires.

Ils contraignent ainsi les jeunes ambitieux à partir et fixent une limite supérieure au nombre de pumas sur une zone donnée.

Quand trop de grands mâles sont tués, les jeunes sans attaches convergent vers les territoires ainsi vidés, selon des études menées par le professeur Robert Wielgus, de l’université d’État de Washington, et ses collègues.

Une compétition féroce pousse un plus grand nombre de ces jeunes vers les habitations humaines. En parallèle, les femelles peuvent vagabonder sur des distances plus importantes pour éviter l’afflux de mâles inconnus, qui tuent parfois des petits.

Wielgus préconise de limiter les prises au taux naturel d’accroissement des pumas (14 % par an environ). Largement approuvée par les biologistes de la vie sauvage, cette stratégie pourrait devenir la norme pour la chasse au puma et peut­être pour d’autres grands prédateurs.

Il est important que quelque chose de gros et de féroce confère au paysage un caractère sauvage, estiment beaucoup de gens. Les scientifiques pensent de même, dans la mesure où les grands carnivores ont joué un rôle central dans le développement des écosystèmes.

Faute de grand carnivore (et la chasse sportive étant moins populaire), le cerf de Virginie est devenu un danger pour les automobilistes, une nuisance pour les jardiniers et un hôte pour les tiques vectrices de la maladie de Lyme.

Le manque de prédateurs pour éliminer les animaux les plus faibles et les plus souffrants aboutit à la propagation de parasites et d’affections. Les populations incontrôlées de cerfs broutent à l’excès les buissons et les jeunes arbres, ce qui transforme lentement mais sûrement des pans entiers des forêts primaires nord­américaines.

Nul ne prétend qu’il faut un puma derrière chaque bosquet. Mais pourquoi n’y en aurait­il pas dans les forêts domaniales des États des Grands Lacs, dans les Adirondacks de l’État de New York ou peut­être sur le plateau d’Ozark – tous lieux visités par les pumas au cours des dernières années ? Personne ne sait où le puma se trouvera demain… pas plus que dans dix ans. Mais une chose est à peu près sûre : il continuera à regagner le terrain perdu.

Lire la suite