Animaux

Faut-il légaliser le commerce de l’ivoire?

À l’occasion du sommet de la Cites, qui s’ouvre aujourd’hui, le Botswana, la Namibie et le Zimbabwe demandent à revenir sur l’interdiction du commerce international de l’ivoire. Une proposition qui inquiète les organisations de défense des animaux. Jeudi, 9 novembre

De Olivier Liffran

Ils étaient 1 million dans les années 1970, ils ne sont plus que 350 000. Le nombre d’éléphants d’Afrique est en chute libre sur le continent noir. En cause : la forte demande des pays asiatiques, notamment la Chine, pour les statuettes et autres objets de décoration en ivoire. Actuellement, un pachyderme est tué toutes les quinze minutes pour ses défenses. À ce rythme, les deux sous-espèces présentes en Afrique (l’éléphant de savane et son cousin de forêt) auront bientôt disparu. Au début du mois de septembre, le Great Elephant Census, un recensement d’une ampleur inédite, révélait d’ailleurs que le nombre d’éléphants de savane avait chuté de 30 % entre 2007 et 2014.   

Le sort des éléphants d’Afrique sera au cœur des discussions du sommet de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), qui s’ouvre aujourd’hui à Johannesburg (Afrique du Sud). Depuis 1989, l’espèce est inscrite à l’annexe I de la Cites, ce qui signifie que son commerce est rigoureusement proscrit.

« Cette politique est un échec total », juge Rowan Martin, représentant du Zimbabwe auprès de la Cites. Comme le Botswana et la Namibie, son pays souhaite revenir sur cette interdiction. Selon eux, la vente légale d’ivoire pourrait satisfaire la demande asiatique et couper l’herbe sous le pied aux trafiquants. Une partie des bénéfices serait ensuite reversée aux communautés locales et à des programmes de préservation des espèces.

Ce projet est vivement critiqué par certaines ONG de protection des animaux, qui l’estiment uniquement motivé par des considérations économiques. Et de rappeler les deux précédents de 1999 et de 2008, lorsque la Cites avait délivré des autorisations ponctuelles pour vendre des stocks d’ivoire prélevée sur des animaux morts ou menaçants envers leurs congénères. « En 2008, près de 108 t d’ivoire ont été livrées auprès de différentes entreprises chinoises, rappelle Céline Sissler-Bienvenu, représentante de l’Ifaw pour la France et l’Afrique francophone. Prévus pour dix ans, les stocks se sont écoulés bien plus vite que prévu. » Les trafiquants auraient alors pris le relais en braconnant davantage, afin de répondre à la hausse de la demande. Bien que le lien de causalité ne soit pas clairement établi, les ventes de 2008 seraient à l’origine d’une chute dramatique du nombre d’éléphants d’Afrique (30 000 spécimens tués chaque année sur la période).

De leur côté, le Botswana, la Namibie et le Zimbabwe affirment que leur population d’éléphants, stable ou en croissance ces dernières années, pourrait supporter sans dommages l’autorisation du commerce international de l’ivoire. « On peut en douter, poursuit Céline Sissler-Bienvenu. Car ces pays sont également touchés par le braconnage. Dans le parc de Hwange, au Zimbabwe, de nombreux pachydermes ont été tués par des empoisonnements au cyanure en 2013 et 2015. » Une position que nuance Jean-Christophe Vié, directeur adjoint du programme sur les espèces de l’UICN : “Contrairement au reste du continent, ces trois pays sont parvenus à une bonne gestion de leur population d’éléphants. À tel point que la cohabitation avec les êtres humains est devenue problématique dans certaines régions. Aujourd’hui, ces États ont le sentiment d’être pénalisés par les mauvais élèves.”

« L’interdiction demeure fondamentale, juge Stéphane Ringuet, responsable du programme Commerce des espèces menacées du WWF. Mais les débats sont trop focalisés autour de cette question. Il ne faut pas se tromper de combat. Dix-neuf pays africains et asiatiques, clairement identifiés pour leur rôle dans le trafic d’ivoire, ne tiennent pas leurs engagements pour lutter contre les réseaux criminels et la corruption. » L’organisation souligne également le problème de la Chine, qui demeure le principal importateur mondial d’ivoire. Des actions pédagogiques sont entreprises auprès de la population pour limiter cet engouement. Sous la pression de la communauté internationale, les autorités chinoises ont annoncé l’année dernière le durcissement prochain de leur réglementation. Une lueur d’espoir pour la survie des éléphants d’Afrique.