Pourquoi les baleines à bosse protègent-elles les autres animaux des orques ?

Il est possible que les baleines à bosse se portent au secours des phoques, des poissons-lunes et d'autres espèces par erreur, mais il n'est pas exclu que leurs motivations soient également altruistes.

De Jason Bittel
Une baleine à bosse s'est interposée entre cette orque et le phoque crabier qu'elle attaquait en ...
Une baleine à bosse s'est interposée entre cette orque et le phoque crabier qu'elle attaquait en Antarctique. Cette scène n'est que l'une des centaines de situations où ces colosses des mers semblent protéger les autres animaux attaqués par des orques.
Photographie de Robert L. Pitman

En mai 2012, des chercheurs ont été témoins de l'attaque d'une baleine grise et de son baleineau par une bande d'épaulards dans la baie de Monterey en Californie. Après quelques instants de lutte, le baleineau est tué. La suite défie toute explication sommaire.

Deux baleines à bosse traînaient déjà à proximité de la scène de crime au moment de l'attaque des orques, l'autre nom des épaulards, sur les baleines grises. Toutefois, après la mort du baleineau, pas moins de 14 autres baleines à bosse sont arrivées, vraisemblablement pour empêcher les orques de dévorer la jeune victime.

« L'une d'entre elles particulièrement semblait s'être immobilisée à côté de la carcasse du baleineau, la tête pointée vers lui, à une distance équivalente à la longueur de son corps, chantant à pleine voix et frappant sa queue chaque fois qu'un épaulard tentait de s'approcher pour se nourrir », raconte Alisa Schulman-Janiger, chercheure spécialiste des baleines au California Killer Whale Project.

Pendant six heures et demie, les baleines à bosse ont ainsi barré la route aux orques avec leurs nageoires et leurs queues. Et malgré les imposants bancs de krill (leur aliment favori) qui évoluaient non loin de là,  les colosses n'ont jamais abandonné leur garde.

Les raisons qui poussent les baleines à bosse à prendre tant de risque et à gaspiller autant d'énergie pour protéger une tout autre espèce restent incertaines. Ce qui est sûr en revanche, c'est que ce n'était pas un cas isolé. Au cours des 62 dernières années, 115 interactions entre baleines à bosse et orques ont été enregistrées, c'est ce qu'affirme une étude publiée en juillet dans la revue Marine Mammal Science.

« Ce comportement des baleines à bosse continue de se produire dans diverses régions du monde, » déclare Schulman-Janiger, coauteure de l'étude.

« J'ai été témoin de plusieurs rencontres, mais rien d'aussi spectaculaire [que l'événement de mai 2012], » ajoute-t-elle. Cet événement reste la plus longue interaction orque-baleines en date.

 

QUE S'EST-IL PASSÉ ?

L'explication biologique la plus logique du comportement de justicier des baleines à bosse est que celles-ci tirent profit du fait d'interférer dans la chasse des orques.

Par exemple, les orques sont connues pour leurs attaques sur des baleines à bosse et ces baleines sont plus vulnérables lorsqu'elles sont jeunes. Cependant, à taille adulte, une seule baleine à bosse est suffisamment grande pour s'attaquer à un groupe complet d'épaulards.

Peut-être donc qu'elles ont développé ce comportement de secouriste au cours de leur évolution afin d'aider leur espèce à traverser la phase la plus vulnérable de leur vie, ce qui se traduirait par une charge des baleines à bosse plus âgées lorsqu'un baleineau est en danger.

Il est également fort probable que ce baleineau ait un lien avec les baleines qui viennent le secourir.

« Puisque les jeunes baleines à bosse ont tendance à retourner dans l'aire d'alimentation et de reproduction de leurs mères, les baleines à bosse d'une zone donnée ont plus de liens avec leurs congénères voisins qu'avec la population dans son ensemble, » explique l'auteur principal de l'étude Robert Pitman, écologiste au sein de la NOAA et tributaire d'une bourse National Geographic.

Il y a cependant un léger problème dans cette explication. Sur toutes les interactions étudiées par les scientifiques ces cinquante dernières années, les orques ne ciblaient des baleines à bosse que dans 11 % des cas. Les 89 autres pour cent concernaient la chasse de phoques, de lions de mer, de marsouins et d'autres mammifères marins.

Il y a même un cas où les baleines à bosse essayaient, semble-t-il, d'empêcher une paire de poissons-lunes de devenir le quatre-heures des orques.

Peut-être est-ce personnel ? Schulman-Janiger précise que ce ne sont pas toutes les baleines à bosse qui interfèrent dans la chasse des orques. La plupart des spécimens qui adoptent ce comportement portent les cicatrices d'attaques d'orques survenues plus tôt dans leur vie, peut-être lorsqu'elles étaient baleineaux. Ainsi, il est possible que leur histoire personnelle pousse certaines baleines à s'opposer aux orques.

L'étude suggère également que les baleines à bosse réagissent à l'appel lancé par les épaulards plutôt qu'à celui lancé par les animaux attaqués. Cela signifierait que les baleines à bosse ne savent pas quelle espèce est en train d'être attaquée avant qu'elles aient déjà dépensé de l'énergie pour nager jusqu'au lieu du combat.

Un tel comportement pourrait persister au sein de la population, car il peut se révéler occasionnellement bénéfique pour les baleines à bosse, a priori suffisamment souvent pour justifier le fait de profiter aux autres espèces la majeure partie du temps.

Un phoque de Weddel se repose sur la poitrine d'une baleine à bosse, à l'abri pour un temps des attaques d'épaulards.
Photographie de Robert L. Pitman

UN POUR TOUS, TOUS POUR UN ?

D'autres experts des baleines y voient une démonstration d'un concept encore plus complexe : l'altruisme.

« Bien que ce comportement soit très intéressant, je ne trouve pas totalement surprenant qu'un cétacé puisse intervenir pour aider un animal d'une autre espèce, » déclare Lori Marino, spécialiste de l'intelligence des cétacés et présidente du Whale Sanctuary Project.

Les baleines à bosse sont douées d'une pensée sophistiquée, elles peuvent prendre des décisions, résoudre des problèmes et communiquer, poursuit Marino, également directrice du Kimmela Center for Animal Advocacy.

« Pris ensemble, ces attributs sont ceux d'une espèce possédant un haut degré d'intelligence générale et capable de réactions empathiques. »

De plus, les baleines à bosse ne sont pas les seuls animaux qui semblent éprouver un certain intérêt pour les autres espèces. Plusieurs cas célèbres de dauphins « aidant » les chiens, les baleines et peut-être même les humains ont été rapportés, bien que la plupart de ces événements aient été signalés par des observateurs et non par des spécialistes des animaux, le comportement des animaux se prêtant facilement aux mauvaises interprétations.

Quoiqu'il en soit, que les baleines à bosse soient réellement en train de faire une bonne action ou qu'elles tirent profit de ce processus, il est clair que nous avons encore beaucoup à apprendre de l'intellect et des motivations des animaux qui nous entourent.

Selon Pitman, la plupart des animaux tendent à agir dans leur propre intérêt, même si nous ne comprenons pas entièrement leurs motivations.

« En tant que biologistes, » dit-il, « c'est là que nous devons démarrer notre recherche d'explications. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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