Animaux

Immersion chez les Sami, les derniers éleveurs scandinaves de rennes

En Scandinavie, un peuple vit au rythme de la migration des rennes.

De Jessica Benko

En été, près des pointes déchiquetées de la côte norvégienne, à 340 km au nord du cercle arctique, le jour ne se couche pas pendant des semaines. Le soleil de minuit miroite dans les champs de neige.

Le solstice va et vient, mais les éleveurs de rennes sami sont bien trop occupés pour y prêter beaucoup d’attention. « Nous sommes alors en plein marquage des petits », souligne Ingrid Gaup.

Elle évoque alors le rite annuel qui voit les familles d’éleveurs apposer leurs marques ancestrales dans les oreilles des jeunes rennes. La patrie des Sami – ou « Lapons » – s’étend à travers le nord de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et de la Russie. La notion du temps n’y dépend pas des cycles du soleil mais d’un événement bien plus important : la migration des rennes.

Les éleveurs sami appellent leur travail boazovázzi, ce qui se traduit par « marcheurs de rennes ». C’est exactement ce qu’ils faisaient naguère : à pied ou sur des skis en bois, et sur des centaines de kilomètres, ils suivaient ces animaux à l’allure rapide dans leur quête des meilleurs lieux de pacage.

Les temps ont changé. Les éleveurs sont désormais assignés à des parcelles précises des territoires de pâturage traditionnels des rennes, à des moments précis de l’année.

Ce mode de vie est intenable sans de coûteux 4 x 4 et motoneiges. Sans ces véhicules, impossible d’entretenir des centaines de kilomètres de clôtures entre les différents territoires et de déplacer de grands troupeaux conformément aux réglementations relatives à l’occupation des sols – lesquelles vont parfois à l’encontre des instincts des rennes.

Comme beaucoup de Sami de sa génération, Nils Peder Gaup, le mari d’Ingrid, a dû aller dans un pensionnat obligatoire, où sa langue natale était interdite dans le cadre de la politique de « norvégianisation » du pays.

Depuis lors, les Sami ont obtenu une plus grande autonomie. Mais leur langue a subi un tort irréparable et n’est plus parlée que par une minorité. La population sami est estimée à 70 000 personnes. Les Gaup comptent parmi les rares qui élèvent encore des rennes.

Chaque mois de juin, après un long voyage dans la toundra montagneuse du nord de la Norvège, les membres de la famille attendent le troupeau dans des lávut, des tentes semblables à des tipis. Ils passeront des nuits entières à marquer les animaux jeunes avant de conduire les rennes à leurs pâturages d’été, dans les fjords.

Au premier signe de l’arrivée du troupeau, les chiens du campement se redressent. La harde se déverse d’une crête lointaine et enfle tel un torrent dévalant une montagne.

D’autres éleveurs franchissent le sommet avec leur 4 x 4, menant des centaines de rennes vers un enclos provisoire dans un bruit de tonnerre. De jeunes enfants trottent allégrement à l’intérieur du corral, indifférents à la ruée des rennes autour d’eux.

« J’enseigne le travail avec les rennes à tous mes enfants, explique Nils Peder, tout en montrant à son plus jeune fils comment marquer un petit. Les enfants doivent être le tremplin de la culture. » Il reconnaît cependant la pression exercée par des influences extérieures.

Alors que les éleveurs doivent faire face à des difficultés toujours plus grandes, quelle voie leurs enfants choisiront-­ils ? Si l’élevage du renne disparaît, les traditions des Sami pour­ raient bien s’éteindre également. Leur langue elle­-même reflète ce lien puissant : « troupeau » se dit eallu ; et eallin signifie « vie ».

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