Environnement

Ravagée par les exploitations de nickel, la Nouvelle-Calédonie soigne sa nature

L’exploitation du nickel a longtemps ravagé la nature, l’autre trésor de l’archipel. Les miniers affichent désormais leur volonté d’exemplarité. Jeudi, 9 novembre

De Céline Lison

Les mains en porte-voix, Jean-Marc Meriot s’égosille : « Coco, cocooo, cocooo… » Autour de lui, la forêt humide du parc de la Rivière bleue reste silencieuse. Les troncs hauts et minces des kaoris, des gardénias, des fougères et des candélabres forment une barrière végétale où le regard peine à pénétrer.

Le sol, couvert d’une litière de feuilles brunâtres, exhale une puissante odeur d’humus. Après un nouvel appel, l’ornithologue du parc s’immobilise : « Regardez, en voici un qui arrive. » Une cinquantaine de mètres plus loin, un « Speedy Gonzales » version volatile, aux plumes d’un gris bleuté, court à toutes pattes dans notre direction.

Au grand bonheur de ses prédateurs, le cagou – nom de cet imposant oiseau de 50 cm environ – ne sait pas voler. D’après les recensements de Jean-Marc Meriot, les 8 000 ha du parc abritent à eux seuls près de la moitié des 1 500 individus estimés sur l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie.Cette espèce peu farouche a déjà frôlé l’extinction à cause de la chasse ; elle voit maintenant son habitat rogné par l’homme.

Le cagou est endémique : il ne vit nulle part ailleurs dans le monde. Tout comme 74 % des espèces de cette collectivité française. Un telle richesse endémique fait de l’archipel l’un des principaux « points chauds » de la planète – ces zones où les activités humaines menacent une biodiversité particulièrement variée.

Ici, ces activités se résument presque à une seule : l’exploitation minière qui, depuis plus d’un siècle, constitue l’autre trésor de l’île. Et ce, grâce aux roches ultramafiques, très riches en magnésium et en fer, ainsi qu’en métaux comme le cobalt, le chrome, le manganèse ou le nickel.

Issues du manteau terrestre, ces roches sont remontées à la surface lors d’un processus géologique survenu à la fin de l’Éocène, il y a 37 millions d’années.

Or, alors qu’elles ne couvrent que 1 % des terres émergées dans le monde, les roches ultramafiques occupent ici 5 600 km2, soit près du tiers de la surface de la Grande Terre, l’île principale.

« Nous avons là un sol dont les caractéristiques ont été poussées à l’extrême : ses éléments nutritifs sont quasi inexistants, tandis qu’il reste très riche en oxydes métalliques, précise Laurent L’Huillier, directeur de l’Institut agronomique néo-calédonien (IAC). Lorsqu’une espèce réussit à survivre sur un tel sol, quasi toxique, des milliers d’autres plantes ont sans doute essayé et échoué. »

Cette particularité géologique est la source de la richesse minière mais aussi du taux d’endémicité élevé.

« Avant 1975 et la première réglementation environnementale, les mines étaient gérées à la cow-boy, sans aucun contrôle, aucune discipline », a-t-on coutume de raconter ici.

Plus de trente-cinq ans après, le résultat reste visible. En survolant une « mine orpheline » – un site d’exploitation abandonné –, on comprend vite à quel point le milieu est fragile. Le lieu a été ravagé, laissant béants des cratères de terre rouge.

Les pluies tropicales ont entraîné la terre en contrebas, creusant de larges saignées, polluant les cours d’eau, lessivant les sols et empêchant durablement toute repousse.

En 2007, la Direction de l’industrie, des mines et de l’énergie de la Nouvelle-Calédonie (Dimenc) a ainsi recensé 20 000 ha de sols nus, dégradés par l’activité minière. La province Sud a entrepris de revégétaliser quelques sites en recréant des talus. Ceux-ci permettent à l’eau de s’infiltrer, avant de les replanter. Une tâche bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Les espèces endémiques des sols miniers ont une croissance très lente. Des études de l’université de la Nouvelle-Calédonie, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et de l’IAC ont montré qu’elles ne s’épanouissent qu’avec l’aide de champignons et de bactéries présents dans la couche superficielle du sol – ou top soil.

Or, une fois l’exploitation minière terminée, la terre a été retournée, malmenée et toute vie en a disparu. Les espèces endémiques ont perdu leurs précieux alliés. Peut-on conserver et réimplanter ce top soil ? Certains miniers le tentent déjà, avec des résultats variables. Peut-on recréer le top soil artificiellement ? Trouver d’autres méthodes de restauration ? Les scientifiques y réfléchissent.

Une chose est sûre : l’histoire géologique de la Nouvelle-Calédonie est si particulière qu’aucune des solutions adoptées dans d’autres terres minières (l’Australie, par exemple) n’y est applicable en l’état.

Depuis une décennie, les miniers acceptent, bon gré mal gré, de « jouer le jeu » de la protection de l’environnement. Dans le sud de la Grande Île, l’entreprise Vale Inco a créé une pépinière de plantes endémiques. Sur un large terrain en terrasses, quatorze personnes y travaillent en permanence.

« Aujourd’hui, nous produisons 377 000 plantes de 200 espèces différentes, dont cinq ou six rares, détaille Stephane Mc Coy, le responsable. Nous travaillons avec les chercheurs pour améliorer la germination mais, d’ores et déjà, les taux sont comparables à ceux du milieu naturel.

De son côté, la SLN, l’acteur historique de la métallurgie, sous-traite la revégétalisation de ses mines auprès de la Siras Pacifique. Cette société spécialisée teste l’hydroseeding sur les pentes des anciens chantiers.

Ici, on arrose avec des semences ! À chaque mètre carré, 2 000 graines enrobées d’algues, d’amendements et d’autres poussières d’écorce de bois sont projetées sur les flancs. Quelques pourcents d’entre elles parviendront à germer.

Le gérant, Marc-Henri Delrieu, voit un avantage supplémentaire au projet : « Les collectes des graines, effectuées par les tribus, ont eu un impact sociologique : les gens ont vu le maquis et la forêt comme une source de travail. Depuis, ils font plus attention aux incendies. »

Depuis 2008, les miniers versent également un tiers du budget annuel de 1 million d’euros du Centre national de recherche technologique (CNRT, une agence chargée de financer des projets de recherche ayant trait au nickel), l’État et les collectivités locales assurant les deux autres tiers.

Les technologies, l’impact sur le milieu naturel ainsi que sur la santé et le social sont les principaux axes étudiés.

Pour les associations écologistes et une partie des citoyens, ces efforts relèvent du « saupoudrage ». Ils soulignent que d’autres pays sont bien plus exigeants en la matière.

La Nouvelle-Calédonie se serait-elle refusée à instaurer des normes plus contraignantes par crainte de faire fuir les miniers ? Sans doute. Car, avec la mise en œuvre récente de deux nouveaux projets métallurgiques (KNS et Vale Nouvelle-Calédonie), le nickel devrait contribuer pour 30 à 40 % au PIB local et faire travailler près de 12 % de la population active.Difficile pour les politiques d’imposer des mesures drastiques de protection et de conservation de la biodiversité.

« Nous ne sommes pourtant pas des ayatollahs, souligne Hubert Géraux, responsable WWF sur place. Le nickel est partout – dans cette cuillère, dans ma voiture – et fait tourner l’économie de la Nouvelle- Calédonie. L’objectif n’est pas de l’arrêter mais de le freiner et de travailler avec lui.Déjà 90 % des forêts humides sur sols ultramafiques ont disparu, victimes des incendies, de la mine et des espèces envahissantes. Aujourd’hui, nous souhaitons que les élus disent clairement ce qu’ils acceptent de sacrifier de ce territoire, et que cela soit cartographié. »

Entre nickel et nature, la Nouvelle-Calédonie offre un exemple saisissant des enjeux du développement durable. Sur une île, toute action a un impact démultiplié ; tout va plus vite.

Les acteurs locaux sont en train de comprendre qu’il faudra gérer les ressources minières, non renouvelables mais nécessaires au développement, en préservant la biodiversité. Une ressource renouvelable qui sera le moteur de développement de demain.

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