Environnement

Brésil : la lutte des agriculteurs amazoniens pour préserver la forêt

Une terre rase, à perte de vue. Seuls quelques arbres et des souches brûlées s’immiscent dans le paysage vallonné. Loin, bien plus loin, se dresse une barrière arborée. Jeudi, 9 novembre

De Claire Lecoeuvre

C’est là que se trouve le projet de développement durable – Projeto de desenvolvimento sustentável (PDS) – Boa Esperança. Un projet étonnant au cœur de l’État du Pará, dans la partie nord de l’Amazonie brésilienne, où 150 familles sont réunies autour d’une même volonté : concilier agriculture et respect de l’environnement.

Avant d’arriver dans l’îlot de forêt, il faut traverser 50 km de pâtures, toutes plus grandes et plus vides les unes que les autres, à partir d’Anapu, la ville la plus proche. Les premiers arbres se rapprochent. Sous leur couvert, l’air se rafraîchit et le soleil joue à cache-cache. Les poteaux électriques qui longeaient le début de la route disparaissent.

Ici, plus d’électricité. Tout semble paisible. Jusqu’à ce que notre 4 x 4 freine brusquement. Une chaîne tendue en travers du chemin barre le passage. Un garde surveille la route, droit comme un i devant son poste plus vert que le feuillage des arbres, tel un camouflage raté.

Uniforme marron, gilet pare-balles, rangers et pistolet à la ceinture : l’équipement semble un peu excessif eu égard au calme alentour et au grand sourire qu’affiche l’homme. Mais il ne faut pas s’y fier.

L’agent de sécurité vit là avec un collègue depuis deux semaines, sur demande des habitants du PDS auprès de l’Institut national pour la colonisation et la réforme agraire (Incra), l’organisation gouvernementale en charge du développement agricole au Brésil.

« Apparemment, il y a eu un problème. Des personnes ont coupé, puis vendu du bois illégalement. Depuis, les habitants installent des barrières à toutes les entrées », explique Raquel Lopes, une enseignante-chercheuse à l’université du Pará qui nous accompagne.

Xavier Arnauld de Sartre, géographe au CNRS, travaille sur cette zone depuis dix ans et sur celle du PDS depuis peu. Pour lui, l’événement est absurde : « Il faudrait donc installer des gardes partout autour de l’Amazonie pour la protéger ? », interroge-t-il.

Quelques kilomètres plus loin, une dizaine de maisons s’égrènent le long de la route. Une école, une chapelle, un futur poste de santé… voilà le village du PDS Boa Esperança.

Une petite femme vigoureuse s’avance. Après nous avoir serré la main, Antonia Silva Lima nous invite dans sa maison, faite de terre et de bois, de branchages et de feuilles de palmier. Sur un mur du salon, une immense banderole cache les trous par lesquels perce le soleil. « L’impunité en Amazonie conduit à la mort et à la déforestation », peut-on y lire.

Antonia compte parmi les premiers habitants du PDS. Elle a toujours soutenu activement le projet socio-environnemental conçu par sœur Dorothy Stang et mis en place en 2003. Cette dernière, assassinée en 2005 sur ordre de fazendeiros, avait eu l’idée de regrouper des sans-terre sur un vaste terrain que lui avait cédé la préfecture.

Elle proposait à ces paysans nouvellement arrivés en Amazonie un bail pour cultiver des terres – une manière d’inscrire le projet dans la durée. Pour gérer le fonctionnement du PDS, sœur Dorothy a créé l’Association solidaire économique et écologique de fruits en Amazonie (Assefa), dont tous les agriculteurs doivent faire partie.

Sur 80 % des 15 200 ha de la zone, tout est mis en commun : production, vente et revenus. Sur le reste, chacune des 150 familles dispose de 5 ha pour cultiver ce qu’elle veut. L’association, subventionnée par l’Incra et la préfecture, évalue ce qu’il est préférable de cultiver, apporte une aide technique aux paysans et s’occupe de construire leurs logements.

Antonia passe à la cuisine pour préparer le déjeuner. Dans un coin, un four en terre semble inutilisé. La maîtresse de maison me montre gaiement sa gazinière – un objet de luxe au village. En moyenne, les agriculteurs gagnent entre 150 et 200 euros par mois, moins que le revenu minimum brésilien de 250 euros.

« Une bouteille de gaz coûte 55 reals (20 euros), précise Antonia. Comme c’est cher, je reviens parfois au four. La gazinière, ce sera pour la maison que doit me construire l’Incra depuis neuf ans, à 6 km. Ici, je suis chez mon fils. »

Une nuée d’enfants jouent et crient autour de la cuisine. Karla, 12 ans, de longs cheveux frisés, un T-shirt rose et de l’énergie à revendre, essaie de lire son livre d’anglais sur l’un des canapés du salon. Elle va à l’école juste à côté. Plus tard, elle rêve de partir étudier la médecine en ville.

Une idée peut-être inspirée par sa grand-mère, devenue agent de santé. Après le repas – du bœuf bouilli servi avec du riz, des flageolets et des haricots rouges –, Antonia part faire sa tournée.

Elle s’occupe de tous les nouveau-nés de la zone et doit voir celui de Maria-Louisa, l’aînée d’une famille de sept enfants, à dix minutes à pied. En chemin, elle croise Renaldo, le grand-père, qui part nettoyer ses champs de cacao, de bananes et autres fruits qu’il vend aux marchands de primeurs d’Anapu.

Il est accompagné de ses deux plus grands garçons tandis que sa femme est restée à la maison avec leurs cinq autres enfants. Antonia pose des questions à la jeune maman et note les informations dans son carnet.

De retour chez elle, à la nuit tombée, Antonia lance le générateur. La maison s’illumine. Dans le salon, une des deux télévisions s’allume. Les enfants et petits-enfants s’agglutinent devant l’écran. Pas besoin de montre, la telenovela – feuilleton télévisé – commence : il est 20 heures.

Petit à petit, des hommes arrivent et s’installent dehors, sur des tabourets, pour regarder à travers l’encadrement de la porte. Dans la nuit, la lumière orangée des baraques et le ronronne- ment des générateurs font penser à des lucioles grondantes attirant tous les êtres qui passent.

Vers 21 h 30, chacun rentre se coucher. Un hamac dans la cuisine, un autre dans le salon, toujours en hauteur pour éviter les bêtes rampantes dangereuses. Quand le silence s’installe, les grognements des singes hurleurs s’élèvent. Bruit de fond où le sauvage devient familier.

Au matin, Antonia explique avec fierté que la forêt est riche en animaux et en plantes. En descendant à la rivière pour se laver, ses petites-filles Karla et Victoria, ainsi que sa belle-fille Carolina, nomment les espèces qui les entourent.

Açaï, andiroba, abacaxi (ananas), maracujá (fruit de la passion)… La liste se déroule tandis qu’une tronçonneuse vrombit au loin. Un signe de la déforestation ? Elle est pourtant interdite ici, sauf sur les zones de culture.

Le regard d’Antonia s’assombrit. « Les règles du PDS imposent de ne pas déboiser beaucoup et de ne jamais vendre de bois. Nous les respections tous. Mais certains ont décidé de passer outre », résume-t-elle.

Quelques mois plus tôt, neuf paysans ont vendu du bois, en toute illégalité. Plusieurs familles ont porté plainte. Les fautifs ont désormais quatre-vingt-dix jours pour quitter les lieux avant d’être expulsés de force.

Xavier Arnauld de Sartre est impressionné : « Le fait que des familles se mobilisent pour porter plainte et prendre en main leur territoire est très positif. Elles ne se laissent pas faire ! » Ce qui n’empêche pas Antonia d’avoir peur. Elle craint des fusillades. Car le problème remonte à loin.

Depuis 2005, des membres de l’Assefa tentent de faire passer un plan de gestion auprès de la préfecture pour vendre du bois, sans déforester plus d’un vingtième de la surface du PDS. Cela permettrait aux familles d’accéder à un meilleur niveau de vie tout en préservant les ressources de la forêt. 

Des désaccords internes sur les termes du plan et des conflits territoriaux avec les fazendeiros voisins ralentissent le projet. Après sept ans de discussions infructueuses, neuf agriculteurs ont donc décidé de contourner l’interdiction de déboiser.

Mais Antonia n’accepte pas cet acte qui va à l’encontre d’une gestion durable. Sa voix se durcit : « Nous sommes tous dans la même situation financière, mais nous respectons les règles. Ces paysans possèdent déjà des terres qui produisent du cacao. Ils veulent gagner plus d’argent et affirment que le terrain leur appartient. »

Le bail, condition initiale du PDS, a du plomb dans l’aile. Certains souhaitent désormais devenir propriétaires – comme c’est le cas de la plupart des habitants de l’Amazonie – et gérer leurs terres à leur manière. Chose que refusent les autres familles du PDS Boa Esperança.

Ces tensions cristallisent bien l’un des problèmes actuels majeurs de l’Amazonie. « Une grande partie de la population est exclue des programmes de développement et des projets de protection de l’environnement gouvernementaux, détaille Xavier Arnaud de Sartre. Ces agriculteurs cherchent des terres pour subvenir à leurs besoins. Mais comment faire, étant donné que personne n’a de modèle d’exploitation durable viable à leur proposer ? »

Le problème est d’autant plus complexe que de nombreux politiciens locaux rentrent dans des jeux de pouvoir et d’argent. L’exemple d’Anapu est édifiant : l’adjoint au maire, riche fazendeiro, possède aussi l’une des quatre scieries de la commune revendant du bois illégal. Dans un tel contexte, des projets comme le PDS ne sont guère soutenus. Pourtant, l’espoir demeure.

« Il y a des côtés positifs et négatifs au PDS. Tout n’est pas satisfaisant à 100 %, mais les choses s’améliorent. Ici, la scolarité et la santé sont bonnes », affirme Antonia. Son regard exprime une force incroyable et une certitude : elle continuera à se battre pour son idéal.

Après la forêt luxuriante, les champs monotones défilent derrière la vitre de notre voiture. La sombre silhouette d’un châtaignier mort se détache, symbole d’un paysage amputé par les humains. Un désert.

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