Environnement

Comment les Bangladais s'adaptent aux variations du climat et aux inondations

La population du Bangladesh a beaucoup à nous apprendre sur la façon dont notre planète surpeuplée peut s’adapter à la montée du niveau des mers. Car, pour les bangladais, ce futur est déjà une réalité. Jeudi, 9 novembre

De Don Belt

La fourmilière terrestre a beau compter 7 milliards d’individus, la moitié d’entre eux semblent s’être entassés au Bangladesh, dont la superficie équivaut environ au quart de la France métropolitaine.

La capitale, Dacca, est si surpeuplée que des sans-abri colonisent tous les jardins publics et les trottoirs. Quelque 15 millions de personnes, souvent coincées dans les embouteillages, envahissent les routes et les ruelles humides.

Au milieu de ce brouhaha s’avancent des bataillons de mendiants, de marchands de légumes ou de pop-corn, de conducteurs de rickshaws et de vendeurs de babioles. La campagne environnante est une vaste zone inondée d’où émergent, çà et là, des îlots de terre verte et luxuriante. Ils sont bondés. Impossible de trouver un coin paisible quelque part. La solitude n’existe pas au Bangladesh.

Le pays est l’un des plus densément peuplés du monde ; il compte plus d’âmes que la gigantesque Russie. Aucun de ses 164 millions d’habitants ne peut être physiquement seul – c’est mathématique. Mais l’étranger a besoin d’un certain temps pour s’y habituer…

Alors imaginez à quoi ressemblera le Bangladesh en 2050, quand sa population aura atteint les 220 millions d’individus et qu’une grande partie de son territoire actuel sera submergée.

Ce scénario s’appuie sur deux données prévisionnelles : une croissance démographique qui, même maîtrisée, se traduira par la naissance de millions de Bangladais dans les prochaines décennies, et une élévation du niveau de la mer de plus ou moins 1 m d’ici à 2100, due au réchauffement climatique.

Une telle situation pourrait entraîner le déplacement de 10 à 30 millions de résidents de la côte sud, ce qui contraindrait les Bangladais à s’entasser encore davantage ou à fuir le pays. On estime qu’au milieu du XXIe siècle, les réfugiés climatiques seront 250 millions dans le monde et proviendront, pour la plupart, des pays pauvres situés à faible altitude.

« À l’échelle planétaire, il s’agit de la plus grande migration de masse de l’histoire », explique le général de brigade Muniruzzaman. Cet officier à la retraite préside aujourd’hui l’Institut bangladais des études sur la paix et la sécurité, à Dacca.

« D’ici à 2050, des millions de personnes déplacées mettront en péril non seulement notre territoire et nos ressources, mais aussi notre gouvernement, nos institutions et nos frontières. » Le général mentionne une simulation effectuée par l’université de la Défense nationale, à Washington.

Au cours de cet exercice, des millions de réfugiés fuyaient vers l’Inde voisine, provoquant des épidémies, un conflit religieux, une pénurie chronique de nourriture et d’eau douce, ainsi qu’une exacerbation des tensions entre l’Inde et le Pakistan, détenteurs de l’arme nucléaire.

Une telle catastrophe, même imaginaire, ne surprendrait pas dans l’histoire du Bangladesh. Depuis son indépendance, en 1971, le pays a connu la guerre, la famine, des cyclones meurtriers, des inondations massives, des coups d’État militaires, des assassinats politiques et un taux de pauvreté record.

Si le désespoir est de circonstance, beaucoup de Bangladais ne l’éprouvent pourtant pas. Portés par un formidable espoir né des épreuves du passé, nombre d’entre eux préfèrent envisager une issue différente.

Car, malgré les difficultés, le Bangladesh semble capable de s’adapter aux variations climatiques. Le pays met d’ailleurs en place toutes les solutions imaginables pour y parvenir.

Financées par les gouvernements des pays industrialisés et mises en œuvre par une longue liste d’ONG, ces innovations sont en train d’être testées avec succès. Avant la fin de ce siècle, le reste du monde, au lieu de plaindre le Bangladesh, pourrait bien finir par s’en inspirer.

Plus d’un tiers de la population mondiale vit à moins de 100 km du littoral. Les spécialistes du réchauffement climatique prévoient que, dans les prochaines décennies, l’élévation du niveau de la mer rendra de nombreuses mégalopoles (dont New York) de plus en plus vulnérables aux inondations.

Les deux villes les plus exposées à ce problème se situent au Bangladesh : il s’agit de Dacca et de Chittagong. Et elles sont talonnées par Khulna. Si certaines zones de la région du delta réussiront peut-être à suivre le rythme de la montée des eaux, grâce au dépôt de sédiments rehaussant le rivage, d’autres régions seront sans doute submergées.

Les Bangladais n’ont pourtant pas besoin d’attendre des décennies pour voir à quoi ressemblera leur avenir. Leur situation dans la baie du Bengale les forcent déjà à vivre dans un environnement surpeuplé, au climat bouleversé.

Ils ont vu le niveau de la mer s’élever, la salinité contaminer les aquifères côtiers, les inondations devenir plus destructrices et les cyclones plus ravageurs : toutes ces perturbations sont liées au dérèglement climatique de la planète.

Le 25 mai 2009, les habitants de Munshiganj, un village de 35 000 âmes situé sur la côte sud-ouest, ont eu un aperçu de ce que provoquera une hausse drastique du niveau de la mer. Ce matin-là, le cyclone Aila menaçait au large. Soudain, ses vents de 110 km/h poussèrent une vague géante et silencieuse vers le littoral.

Peu après 10 heures, Nasir Uddin, un pêcheur âgé de 40 ans, remarqua que l’eau de l’estuaire montait « beaucoup plus vite que d’habitude », atteignant presque son niveau de marée haute. Il se retourna juste à temps pour voir un mur d’eau marron se déverser sur l’une des digues de 2 m protégeant la localité – sa dernière ligne de défense contre la mer.

En quelques secondes, l’eau déferla dans sa maison, dévastant tout sur son passage, même les murs de terre. Ses trois petites filles hurlèrent et sautèrent sur la table de la cuisine. L’eau froide et salée tourbillonna autour de leurs chevilles avant d’atteindre leurs genoux. « J’étais certain que nous allions mourir, me confie Uddin. Mais Allah en a décidé autrement. »

Comme par miracle, une barque de pêche passa non loin. Uddin put l’attraper et hisser ses filles à bord. Quelques minutes plus tard, l’embarcation chavira mais la famille réussit à s’y cramponner, malgré le ballottement des vagues.

L’eau finit par se retirer, laissant des centaines de cadavres et des milliers de sans-abri sur le rivage. Uddin et la plupart de ses voisins décidèrent de retrousser leurs manches et de reconstruire Munshiganj. Mais des milliers d’autres villageois préférèrent tourner la page et recommencer leur vie à zéro dans des villes de l’intérieur, comme Khulna et Dacca. 

Des milliers de migrants arrivent à Dacca chaque jour, fuyant les inondations au nord et les cyclones au sud. Beaucoup échouent dans le bidonville surpeuplé de Korail. La ville, qui dénombre déjà plusieurs centaines de milliers d’habitants, n’est plus en mesure d’accueillir de nouveaux arrivants. Elle peine encore à fournir les services et les infrastructures les plus élémentaires à sa population.

C’est précisément parce que le Bangladesh est confronté à autant de difficultés qu’il est, depuis longtemps, le laboratoire de solutions innovantes destinées aux pays en voie de développement.

C’est notamment à Dacca que se trouve le siège de BRAC, la plus grande organisation à but non lucratif des nations émergentes ; elle est montrée en exemple pour la façon dont son armée de travailleurs sociaux fournit des soins médicaux et autres services de première nécessité à la population. C’est aussi au Bangladesh qu’est né le microcrédit, lancé par le lauréat du prix Nobel de la paix Muhammad Yunus.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, le Bangladesh constitue également un modèle sur le plan démographique. Dès les années 1970, le pays a mis en place un programme de contrôle des naissances qui a fait chuter le taux de fécondité de 6,6 enfants par femme en 1977 à environ 2,4 aujourd’hui – un record historique pour une nation encore sévèrement touchée par la pauvreté et l’analphabétisme.

« Cela a été très dur au début », se souvient Begum Rokeya, 42 ans. Cette travailleuse médicale a effectué des milliers de visites à domicile dans le district de Satkhira. Sa mission : convaincre les jeunes mariés de recourir à la contraception et de décider ainsi de la taille de leur famille.

« C’est un pays très conservateur où les hommes poussent les femmes à avoir beaucoup d’enfants. Mais les couples commencent à comprendre que, s’ils vaccinaient leurs bébés, ils n’auraient pas besoin d’en avoir autant pour que seuls quelques-uns survivent. Et la perspective d’avoir moins de bouches à nourrir leur plaît. »

Le Bangladesh ayant fait d’énormes progrès en matière d’éducation des femmes, elles sont aujourd’hui deux fois plus nombreuses à travailler qu’en 1995. L’économie nationale s’améliore, notamment grâce aux exportations du secteur du textile.

Dans le même temps, le pays a réussi à remplir un important Objectif du millénaire pour le développement, fixé par les Nations unies : sa mortalité infantile a chuté de manière spectaculaire entre 1990 et 2008, passant de 100 à 43 décès pour 1 000 naissances. C’est l’une des meilleures améliorations parmi les nations à faible revenu.

À Dacca, ces succès sont éclipsés par la pauvreté ambiante et l’afflux constant de paysans. Des ONG comme BRAC aident les populations rurales à trouver les moyens de survivre dans un environnement dégradé.

« Nous cherchons avant tout à éviter que les gens viennent à Dacca. Nous les poussons donc à s’adapter et à rechercher de nouvelles sources de revenus dans leurs villages, confirme Babar Kabir, responsable de la gestion des changements climatiques et des catastrophes naturelles au sein de BRAC. Des grosses tempêtes comme Aila les arrachent à la vie qu’ils connaissaient jusque-là. »

Combien de fois a-t-il déménagé ? Ibrahim Khalilullah, 60 ans, ne sait plus. « Trente ? Quarante ? s’interroge-t-il à voix haute. Quelle importance ? » Ces chiffres sont sans doute inférieurs à la réalité, car il estime avoir déménagé environ une fois par an au cours de sa vie…

Malgré tous ces déplacements, lui et sa femme ont réussi à élever sept enfants qui « n’ont jamais manqué un repas », précise-t-il fièrement. Les paroles de cet homme chaleureux et accommodant sont empreintes de gaieté.

Khalilullah est un habitant des terres chars, des îles mouvantes ainsi nommées car situées dans les plaines inondables des trois grands fleuves du Bangladesh : la Padma, la Jamuna et la Meghna.

Ces îles – dont la plupart ont une superficie inférieure à 3 km2 – apparaissent et disparaissent sans cesse, surgissant et sombrant au gré des marées, des saisons, des phases de la lune, des précipitations et du flux des cours d’eau en amont.

Il arrive que les habitants des terres chars, qui se comptent par centaines de milliers, prennent le bateau pour rendre visite à des amis et découvrent que l’île de ces derniers a disparu. 

Plus tard, ils apprendront par le bouche-à-oreille que leurs amis se sont installés sur un nouvel îlot qui a surgi à quelques kilomètres en aval, qu’ils ont construit leur maison en un jour et planté un jardin avant la nuit. Vivre sur les terres chars équivaut à remporter la médaille d’or olympique de l’adaptation. Leurs habitants sont sans doute les plus résistants de la planète.

Il existe des astuces à connaître pour vivre sur une terre char, prévient Khalilullah. Sa maison est composée de différents éléments qui peuvent être démontés, déplacés et remontés en quelques heures. Elle se situe sur un terrain surélevé d’au moins 2 m. Les murs extérieurs sont revêtus de plaques de tôle ondulée et le toit, de panneaux de chaume.

Les valises de toute la famille sont rangées au pied du lit, pour parer à toute urgence. Khalilullah a hérité de son père les documents prouvant qu’il a le droit de s’installer sur les nouvelles terres qui émergent ; cela fait partie d’un système complexe de lois et de coutumes destiné à empêcher que 1 million de migrants du Sud, par exemple, ne squattent les îles.

Son véritable secret, dit-il, est de ne pas trop réfléchir. « Nous sommes tous sous pression, mais cela ne sert à rien d’angoisser. Nous n’avons pas d’autre solution que de nous déplacer d’un endroit à l’autre. Nous cultivons cette terre aussi longtemps que possible, puis le fleuve l’emporte. L’histoire se finit toujours de la même façon, que nous nous fassions du souci ou non. »

Même quand tout va bien, ce mode de vie est précaire. Et tout ne va pas bien actuellement. Au Bangladesh, le réchauffement climatique menace désormais des villages de l’intérieur. Il pourrait dérégler les cycles naturels des précipitations, notamment les pluies de la mousson et les chutes de neige du Plateau tibétain qui alimentent les principaux cours d’eau du delta. 

Mais c’est justement parce que la géographie locale est sujette aux crues et aux cyclones que les Bangladais ont anticipé les effets d’un dérèglement climatique. Depuis des décennies, ils mettent au point des variétés de riz résistantes au sel. Et ils construisent des digues pour empêcher que les exploitations situées dans les basses terres ne soient inondées par l’eau de mer.

Résultat : le pays a multiplié par deux sa production de riz depuis le début des années 1970. De même, les fréquentes tempêtes ont incité le Bangladesh à bâtir des abris anticycloniques et à développer des systèmes de première alerte.

Plus récemment, diverses associations humanitaires ont mis en place des écoles, des bibliothèques et des hôpitaux flottants qui continuent de fonctionner pendant la mousson. « Laissez-moi vous dire quelque chose à propos des Bangladais », suggère Zakir Kibria.

Cet analyste politique de 37 ans travaille pour Uttaran, une ONG dédiée à la justice environnementale et à l’élimination de la pauvreté.

« Nous sommes peut-être pauvres et, en apparence, désorganisés, mais nous ne sommes pas des victimes. Quand la situation se dégrade, les gens d’ici s’adaptent pour survivre, comme ils l’ont toujours fait. Nous sommes passés maîtres dans l’art d’affronter les aléas climatiques. »

Muhammad Hayat Ali est un paysan de 40 ans, droit comme un bambou. Il vit à l’est de Satkhira, à environ 50 km en amont du littoral, mais exposé tout de même aux ondes de marée de la lente montée de la mer.

« Autrefois, cette terre était fertile, couverte de rizières, explique Ali en balayant le paysage de la main. Aujourd’hui, les conditions météorologiques ont changé : l’été est plus long et plus chaud qu’avant et les pluies n’arrivent pas quand elles le devraient. L’eau des rivières et des nappes phréatiques est plus salée et empêche la culture du riz. Alors, maintenant, j’élève des crevettes dans ces étangs et je fais pousser des légumes sur les berges. »

Il y a dix ans, cet étang aurait constitué une nouveauté ; à présent, tout le monde semble élever des crevettes ou des crabes pour les vendre à des grossistes qui les expédient à Dacca ou à l’étranger.

Parfois, pourtant, les nouveaux dispositifs se retournent contre les habitants. Dans les années 1960, l’État, avec l’aide d’ingénieurs néerlandais, a construit un réseau de digues dans tout le sud du pays, afin de protéger les villages et les terres des inondations.

Mais, quand les cours d’eau débordent de ces digues, ils transforment les champs en bols de soupe. Lors de la décrue, l’eau se retrouve prise au piège et les terres deviennent inexploitables pendant des années.

Il y a quelques décennies, la situation s’était tellement détériorée à Satkhira – les terrains inondés mettaient les paysans au chômage – que des habitants prirent des pelles et des pioches pour creuser, en toute illégalité, une brèche de 20 m dans une digue et assécher un champ gorgé d’eau depuis près de trois ans.

Ils prenaient ainsi modèle sur les anciens paysans bengalais qui détruisaient périodiquement les digues pour faire pénétrer l’eau de la rivière dans les champs, laissant les marées monter et descendre jusqu’à ce que les sédiments déposés élèvent le niveau de la terre. Mais, cette fois, les villageois furent accusés d’avoir enfreint la loi.

Il se produisit alors un drôle de phénomène. Le terrain, qui était resté ouvert, accumula des tonnes de sédiments de la rivière et gagna environ 1 m de hauteur. Le lit du cours d’eau se creusa et les pêcheurs attrapèrent à nouveau des poissons.

Un groupe d’étude public vint examiner la situation et finit par recommander que l’on procède de la même façon pour les autres champs. Les villageois furent disculpés et même acclamés en héros. Et, aujourd’hui, le terrain est couvert d’hectares de riz.

« Les cours d’eau sont vitaux pour cette région et nos ancêtres le savaient, affirme Kibria en marchant sur une digue. L’ouverture des champs permet de tout relier. Cela relève le niveau du terrain, préserve les moyens de subsistance et diversifie les cultures. Cela empêche aussi que des milliers d’agriculteurs et de pêcheurs abandonnent leur village et partent pour Dacca. » 

Aussi astucieuse soit-elle, chaque adaptation n’est que temporaire. Même avec une croissance démographique fortement réduite, la population du Bangladesh continuera d’augmenter et une partie de ses terres continuera de disparaître. Où ira vivre toute cette population et comment gagnera-t-elle sa vie ?

Plusieurs millions de Bangladais travaillent déjà à l’étranger, soit dans des pays occidentaux, soit en Arabie saoudite, dans les Émirats arabes unis ou encore en Inde. En 1971, lors de la guerre d’indépendance contre le Pakistan, des millions de Bangladais se sont réfugiés en Inde où ils se sont définitivement installés.

Au cours des décennies suivantes, des millions de clandestins ont franchi la frontière, ce qui a entraîné des troubles et des conflits sociaux. À présent, l’Inde semble déterminée à empêcher une future émigration de masse comme celle qui a été envisagée à Washington.

Le pays construit un mur de séparation de 4 000 km de long et des gardes abattent régulièrement ceux qui tentent de pénétrer illégalement sur son territoire. Selon leur famille, certaines victimes étaient des adolescents désespérés, essayant d’apporter une aide financière à leurs parents.

Ils ont été exécutés alors qu’ils faisaient sortir en contrebande du bétail – en Inde, les vaches sont protégées par l’hindouisme mais, au Bangladesh musulman, elles peuvent atteindre 30 euros par tête.

Si 10 millions de réfugiés climatiques devaient un jour déferler en Inde, le général de brigade Muniruzzaman pense que « les gardes-frontières à la gâchette facile se retrouveraient vite à court de munitions ».

Il soutient que les pays développés – et pas seulement l’Inde – devraient libéraliser les politiques d’immigration pour empêcher qu’un scénario aussi effrayant ne se réalise.

Dans tout le Bangladesh, des jeunes gens intelligents, ambitieux et instruits mettent au point leur stratégie d’exil. Ce n’est pas une mauvaise idée, estime Mohammed Mabud, professeur de santé publique à l’université Nord-Sud de Dacca.

Mabud pense qu’en investissant dans l’éducation, le Bangladesh contribuerait non seulement à former des professionnels pour le pays, mais aussi des immigrants attractifs pour d’autres nations – une sorte de fuite des cerveaux organisée.

L’émigration est également un moyen de stimuler l’économie locale : les transferts d’argent venus de l’étranger représentent 11 % du PIB du Bangladesh. « Si les gens ont la possibilité de se rendre dans un autre pays pour y étudier ou y travailler pendant plusieurs années, beaucoup y resteront », assure Mabud.

Et si le gouvernement fait de l’émigration une véritable priorité, la population du Bangladesh pourrait être réduite de 8 à 20 millions quand le changement climatique atteindra son paroxysme.

Pour le moment, la stratégie du gouvernement semble surtout se concentrer sur l’adaptation aux phénomènes climatiques. Cela consiste, en gros, à se servir des problèmes environnementaux pour convaincre les nations industrialisées d’aider davantage le pays.

Depuis son indépendance, le Bangladesh a reçu des dizaines de milliards de dollars d’aide internationale. En 2009, lors de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques qui s’est tenue à Copenhague, les pays développés se sont engagés à verser 100 milliards de dollars par an, à l’horizon 2020, pour répondre aux besoins des nations pauvres menacées par le réchauffement climatique.

De nombreux Bangladais estiment que leur pays, en première ligne face à ce problème, devrait toucher un pourcentage significatif de cette aide financière.

« Le réchauffement climatique est devenu, en quelque sorte, un business. Il y a de nombreux conseillers et beaucoup d’argent qui circule », avoue Abu Mostafa Kamal Uddin, ancien responsable de la Cellule sur le changement climatique du gouvernement. « Pendant la crise mondiale, des billions de dollars ont été investis pour sauver les banques, ajoute-t-il. Pourquoi ne pas aider les habitants démunis du Bangladesh à s’adapter à une situation dont ils ne sont absolument pas responsables ? » 

Deux ans après Le cyclone, Munshiganj n’est toujours pas asséché. Nasir Uddin et ses voisins s’efforcent de reconstruire leur vie, en évitant de se faire dévorer par les tigres venus de la forêt de mangroves des Sundarbans, située à proximité.

Les attaques de fauves, qui rôdent la nuit dans le village à la recherche de proies faciles, ont augmenté en même temps que la pression démographique et environnementale. Au cours des dernières années, des dizaines d’habitants des environs ont été blessés ou tués, certains en plein jour – deux sont d’ailleurs morts lors de ma semaine là-bas.

« La situation n’est pas bonne ici, mais où pouvons-nous aller ? », se demande Uddin. Il examine la plate-forme de boue, haute de 1,5 m, sur laquelle il a l’intention de rebâtir sa maison grâce à un prêt à taux zéro accordé par une ONG.

Cette fois, Uddin a utilisé du bois, qui flotte, plutôt que de la boue. Les rizières qui entourent sa maison sont gorgées d’eau, souvent saumâtre, et la plupart des paysans des alentours ont commencé à élever des crevettes ou des crabes dans l’eau de mer.

Les puits du village sont eux aussi contaminés par le sel, déplore-t-il. Cela contraint la population à recueillir l’eau de pluie et à demander des rations d’eau potable aux ONG.

« Vous devriez prendre une photo du village et la montrer aux gens qui conduisent de grosses voitures dans votre pays, dit le voisin d’Uddin, Samir Ranjan Gayen, un petit homme barbu qui dirige une ONG locale. Dites-leur que c’est un aperçu de ce que sera le sud de la Floride dans quarante ans. »

Les habitants de Munshiganj peuvent en témoigner : l’homme ne peut pas lutter contre la mer. Tôt ou tard, elle engloutira cette terre. Quelle que soit la gravité de la situation, on a pourtant du mal à imaginer des millions de Bangladais plier bagage et fuir en masse vers l’Inde.

Ils s’adapteront probablement jusqu’à la fin et, quand la situation deviendra impossible, s’adapteront encore. C’est une question de mentalité nationale : un fort instinct de survie conjugué à une capacité de supporter des conditions intenables pour nous.

Abdullah Abu Sayeed, qui milite en faveur de l’alphabétisation, l’illustre à sa façon : « Un jour, sur une des routes les plus embouteillées de Dacca, j’ai failli rouler sur un petit garçon de 5 ou 6 ans : il était profondément endormi sur le terre-plein central. Des milliers de voitures filaient à toute allure, à quelques centimètres de sa tête. Mais il était paisible, il faisait la sieste au milieu d’une des circulations les plus denses du monde. C’est cela, le Bangladesh. Nous sommes habitués à vivre dans des conditions très précaires et nos attentes sont très, très modestes. Voilà pourquoi nous pouvons nous adapter à pratiquement toutes les situations. »

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