Le toit du monde prend l'eau

Les glaciers des hautes montagnes d'Asie du sud sont en train de fondre. D'immenses lacs se forment. Avec un risque d'inondations catastrophiques.lundi 16 décembre 2019

Survolez l’Everest en avion, et vous dominerez une mer de pics blancs et déchiquetés s’étendant jusqu’à l’horizon. 

C’est un paysage unique sur la planète : les glaciers colossaux de l’Himalaya, régénérés depuis des millénaires par les moussons qui recouvrent les montagnes de neige fraîche chaque été. Mais si vous réalisiez le même voyage en avion dans quatre-vingts ans, ces géants de glace étincelants pourraient bien s’être volatilisés.

L’ensemble des montagnes de l’Himalaya, de l’Hindu Kuch, du Karakorum et du Pamir tracent un arc à travers l’Afghanistan, le Pakistan, la Chine, l’Inde, le Népal, le Bhoutan et le Myanmar. Le Centre international de mise en valeur intégrée des montagnes a publié cette année l’analyse la plus complète à ce jour des effets du changement climatique sur les glaciers de la zone. Il en ressort que, en fonction de la vitesse du réchauffement de la planète, entre un et deux tiers des quelque 56 000 glaciers de la région disparaîtront d’ici à 2100.

C’est là une prévision catastrophique pour 1,9 milliard de Sud-Asiatiques. Car les glaciers leur sont une source d’eau essentielle – d’eau potable et pour les sanitaires, mais aussi pour l’agriculture, l’hydroélectricité, le tourisme. L’étude aborde également une question à court terme : les glaciers fondant à un rythme accéléré, où toute cette eau (environ 3 850 km3, soit plus de trente fois le lac Léman) ira-t-elle ?

La réponse est que l’Himalaya, longtemps défini par ses glaciers, est en train de devenir rapidement une chaîne de montagnes caractérisée par des lacs. Une autre étude a révélé que plus de 900 nouveaux lacs alimentés par des glaciers se sont formés dans les hautes montagnes asiatiques entre 1990 et 2010. 

Selon Alton Byers, explorateur National Geographic et géographe spécialiste de la montagne à l’université du Colorado à Boulder, « tout cela se déroule beaucoup plus vite qu’on ne le prévoyait il y a seulement cinq ou dix ans ».

Comment se forment ces lacs ? Imaginez qu’un bulldozer de glace descende lentement le flanc d’une montagne, racle le sol et laisse de chaque côté une crête de débris tandis qu’il avance.Ces crêtes sont appelées des moraines. Lorsque les glaciers fondent et reculent, l’eau remplit la crevasse résiduelle. Les moraines jouent alors le rôle de barrage naturel. « Au départ, explique Alton Byers, c’est comme une série de bassins d’eau de fonte, qui fusionnent pour former un seul bassin, puis un lac plus grand. »

À mesure que le lac se remplit, il peut déborder des moraines qui le contiennent. Dans le pire des cas, les moraines peuvent céder. Les scientifiques appellent un tel phénomène une vidange brutale d’un lac glaciaire (ou Glof, pour glacial lake outburst flood).

L’une des Glof les plus spectaculaires dans l’Himalaya s’est produite le 4 août 1985, dans la région du Khumbu, au Népal. Une avalanche de glace a dévalé le glacier du Langmoche pour s’écraser dans le lac Dig. Long de 1,5 km et en forme de poire, celui-ci avait sans doute moins de vingt-cinq ans (une photo des lieux prise en 1961 ne révèle que glace et débris rocheux). Lorsque l’avalanche a frappé le lac, une vague haute de 4 à 6 m s’est formée, a rompu la moraine et libéré plus de 5 000 000 de m3 d’eau – l’équivalent d’environ 2 000 piscines olympiques.

L’inondation a détruit quatorze ponts, une trentaine de maisons et une nouvelle centrale hydroélectrique. Selon certaines informations, plusieurs personnes auraient été tuées. Par bonheur, l’inondation a eu lieu le jour d’une fête célébrant la récolte à venir. Il n’y avait donc que peu d’habitants près de la rivière, ce jour-là, ce qui a sans aucun doute sauvé des vies.

 

BARRAGE DE GLACE

« Il y a toujours eu des Glof, rappelle Alton Byers. Mais nous n’avons jamais observé autant de lacs dangereux en aussi peu de temps. Nous les connaissons très mal. » Le débordement du lac Dig a attiré l’attention sur les risques que présentent d’autres étendues d’eau de l’Himalaya.

Le lac Rolpa, dans la vallée de Rolwaling, au Népal, et le lac Imja, près du pied de l’Everest, en amont de plusieurs villages, sont en tête de liste. Des scientifiques ont commencé à les étudier à la fin des années 1980. Les images satellitaires ont révélé que le lac Imja s’était formé après le lac Dig, dans les années 1960, et qu’il s’étendait à une vitesse alarmante. Une étude estimait que sa superficie avait augmenté de près de 10 ha entre 2000 et 2007.

« Le problème avec les lacs glaciaires, c’est que les risques évoluent sans cesse », souligne Paul Mayewski, directeur de l’Institut sur le changement climatique (université du Maine). Il est aussi responsable de l’expédition 2019 de la National Geographic Society et de Rolex chargée d’étudier les glaciers du Népal.

Par exemple, nombre de moraines retenant des lacs glaciaires sont renforcées naturellement par des morceaux de glace, qui contribuent à stabiliser l’ensemble de la structure. Si la glace fond, une moraine jusqu’alors solide peut céder.

La glace dissimule d’autres menaces. Quand un glacier recule, de vastes cavités peuvent se creuser à l’intérieur à mesure de la fonte, et se remplir d’eau. Ces poches invisibles sont parfois reliées aux bassins de surface par des canaux au sein même de la glace.

Si la voie d’évacuation d’une poche fond brusquement, des dizaines de bassins reliés entre eux peuvent se vider d’un coup, convergeant pour provoquer un déferlement majeur. Ce phénomène est moins important et dévastateur que les Glof. Mais il se produit plus souvent. Et on n’en sait pas grand-chose. « Comprendre comment l’eau coule à travers les glaciers n’est pas ce qu’il y a de plus simple », admet Mayewski.

Mais, pour le moment, les Glof restent la principale préoccupation. Alton Byers désigne la moraine située au pied du glacier du Khumbu, où se trouve actuellement une série de petits bassins. « C’est le prochain grand lac, dit-il, soulignant que la moraine domine le village de trekking de Tugla. Ce n’est qu’une question de temps avant que ça ne devienne un risque. »

Les scientifiques peinent à évaluer le danger, faute de travail sur le terrain, qui nécessite parfois plusieurs jours de marche pour atteindre les lacs isolés. Une étude réalisée en 2011 a toutefois identifié quarante-deux lacs népalais présentant un risque d’inondation élevé, voire très élevé. Dans l’ensemble du Grand Himalaya, ce nombre pourrait dépasser la centaine.

Le Pérou est lui aussi confronté depuis longtemps à une extension des lacs glaciaires. Les glaciers y ont perdu jusqu’à 50 % de leur glace lors des trente à quarante dernières années, et les Glof y ont causé des milliers de victimes.

 

DES ENGINS EN KIT

Après l’inondation causée par lac Palcacocha (bilan : environ 5 000 morts et la ville de Huaraz détruite au tiers), des solutions novatrices ont permis de drainer une partie des lacs glaciaires dangereux. Des dizaines de lacs du pays ont été endigués et abaissés, en créant au passage des centrales hydroélectriques et des canaux d’irrigation. Mais, au Népal, l’application de certains de ces moyens se heurte à des obstacles majeurs.

La logistique représente la grande différence entre le Pérou et l’Himalaya, note John Reynolds. Cet expert britannique des risques géologiques a collaboré à un projet d’abaissement du niveau du lac Rolpa, souvent considéré comme le plus dangereux du Népal. « Au Pérou, on peut pratiquement se rendre en voiture à moins d’une journée de marche du lac », mais, au Népal, « cela peut prendre cinq à six jours pour aller jusqu’au site depuis le bout de la route le plus proche ».

Le lac Rolpa est si éloigné qu’il a fallu y héliporter des engins de chantier en pièces détachées, puis les remonter sur place. Après avoir élevé un petit barrage muni de vannes, les ingénieurs ont commencé à relâcher lentement de l’eau et à vidanger le lac. Le niveau du lac Rolpa a été ainsi abaissé de plus de 3,5 m – le premier projet de mitigation dans l’Himalaya.

En 2016, l’armée du Népal a aussi participé à une opération d’urgence pour vider le lac Imja d’une quantité d’eau similaire. Ces mesures n’ont pas totalement aboli les risques d’inondation.Mais toutes deux constituent, avec l’installation de systèmes d’alerte, une étape positive.

Tous les lacs glaciaires ne présentent pas un péril égal. À mesure qu’ils élaborent de nouvelles façons de les étudier, les scientifiques apprennent à évaluer le niveau réel de risque de chacun. Parfois, ils ont constaté que le risque perçu était surestimé, notamment concernant le lac Imja.

« Il n’existe pas de relation de causalité réelle entre une Glof et la taille d’un lac, selon Reynolds. Ce qui est crucial, c’est la façon dont la masse du lac interagit avec le barrage lui-même. »

Les grands lacs ne sont pas les seuls à constituer des menaces, affirme le scientifique népalais Dhananjay Regmi : « Nous sommes davantage préoccupés par les grands lacs, mais la plupart des catastrophes intervenues lors des dernières années ont été provoquées par des lacs relativement petits, ce à quoi l’on ne s’attendait pas. »

Que les lacs soient petits ou grands, il est certain que les conditions sont de plus en plus propices au déclenchement d’inondations. Le pergélisol commençant à fondre, souligne John Reynolds, les éboulements rocheux et les glissements de terrain vont devenir plus fréquents  et, s’ils affectaient des lacs vulnérables, ils pourraient causer des inondations similaires à celles de la vallée du Khumbu, en 1985.

« Nous devons mener des études intégrées sur les géorisques dans ces vallées, affirme John Reynolds. Les Glof n’en sont qu’un élément. »

« Chaque lac a ses propres caractéristiques et doit être traité différemment », ajoute Dhananjay Regmi. Selon lui, on peut tirer profit de la croissance des lacs : certains pourraient être de bonnes sources d’eau minérale, d’autres, être utiles pour produire de l’électricité ou favoriser le tourisme, ou encore être réservés à des fins religieuses.

Alton Byers est optimiste quant aux progrès réalisés : « Il ne s’agit pas seulement des grands projets d’infrastructure, tels que l’abaissement du niveau du lac Imja. Les habitants des régions isolées de haute montagne élaborent tranquillement leur propre technologie pour s’adapter. » Il raconte que ceux du Khumbu ont commencé à installer des gabions (des cages grillagées remplies de pierres) pour protéger les zones de peuplement des inondations. En 2016, une crue provoquée par une rupture de poche d’eau sous glaciaire s’est déversée au-dessus du village de Chukung. Mais les gabions ont résisté au torrent et dévié les eaux autour de plusieurs maisons. Le village a été sauvé. 

 

Article de Freddie Wilkinson "Le toit du monde prend l'eau" publié dans le numéro 243 du National Geographic Magazine.

Lire la suite