Environnement

Faire revivre la forêt en République démocratique du Congo

En République démocratique du Congo, la pauvreté entraîne la déforestation. Un projet social et environnemental tente de rétablir l’équilibre.

De Céline Lison

Bruyante, polluée, étouffante, tentaculaire, Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC), a depuis longtemps perdu la mémoire de la forêt qui l’environnait jadis. Près de 10 millions d’habitants s’entassent désormais ici : les plus chanceux logent dans des zones résidentielles tandis que la grande majorité cherche à survivre dans des cahutes en brique et en tôle.

Dans ces quartiers, oubliée la modernité. Les rues, défoncées, ne sont que l’ombre de celles que l’on arpente dans la zone d’affaires ; déchets et sacs plastiques, gris de poussière, s’accumulent au sol ; l’insécurité règne.

Nourrir sa famille y demeure une préoccupation quotidienne. Faute d’électricité régulière, le bois constitue la première source d’énergie des ménages et reste largement utilisé par les restaurateurs ambulants. Les arbres apportent aussi une – maigre – source de revenu pour bon nombre de Congolais, qu’ils soient producteurs, transporteurs ou commerçants de charbon de bois.

Autour de la ville, les forêts ont donc été peu à peu grignotées. Privés du couvert qui leur apportait fraîcheur et nutriments, les sols se sont eux aussi appauvris, faisant chuter des rendements déjà faibles au plus bas niveau de ceux de l’Afrique subsaharienne.

« Paradoxalement, ce sont les paysans – bien plus que les forestiers – qui sont les premiers responsables de la déforestation », se désole Olivier Mushiete, un belgo-congolais, ingénieur agronome de formation. Il explique que les paysans pratiquent la culture sur brûlis mais que, très vite, dès que la terre ne donne plus rien, ils n’ont d’autres ressources que de mettre le feu à de nouvelles zones de forêt…

Du haut de son 1,93 m, ce quinquagénaire refuse de se résigner. Dans sa jeunesse, Mushiete a connu la forêt native luxuriante de son pays. Par héritage coutumier, il a ensuite reçu de son père un terrain situé à deux heures de route, à l’est de Kinshasa.

« Ibi Batéké » (du nom des plateaux sur lesquels se trouve une partie de ses terres) s’étend sur une surface de… 22 000 ha, près de deux fois celle de la ville de Paris. Les hauts plateaux sont couverts de savane herbeuse. Seuls quelques arbustes, çà et là, ponctuent le paysage.

L’idée de l’entrepreneur ? Reboiser, voire boiser ces zones, laisser pousser des essences rapides pour les transformer, quelques années plus tard, en charbon de bois avant de recommencer le cycle. Une stratégie qui permettrait de préserver les forêts natives, plantées d’essences plus rares et à la croissance plus lente.

Le marché de la Liberté, l’un des plus étendus de la capitale. On y vend de tout, notamment du charbon de bois pour la cuisson.

Car Olivier Mushiete en est intimement persuadé : réduire la dégradation des forêts diminuera aussi la pauvreté. « Quand on mobilise des gens pour planter des arbres, ils ne les coupent pas, avance-t-il. Novacel, mon entreprise, ne défend pas l’environnement de manière classique. Nous sommes des investisseurs qui travaillons au quotidien avec et en fonction des attentes des villageois. »

Un millier de personnes vivent aujourd’hui sur ce « territoire ». Et, depuis les balbutiements de l’expérience, en 2004, Novacel se targue d’avoir fait travailler aussi bien des « locaux » que des habitants de Kinshasa.

Les premiers acacias, plantés à grande échelle en 2009, ne pouvaient pas être abattus avant cinq ans. En attendant, il fallait bien que l’entreprise tourne. Alors Mushiete a utilisé les principes de l’agroforesterie : exploiter des terres en associant une culture et des arbres, en vue d’accroître la productivité.

« Sous les acacias, nous avons planté du manioc, un produit de base de notre alimentation. Grâce à l’ombrage des arbres, un microclimat s’est créé au sol et a favorisé la germination. Peu à peu, d’autres espèces d’arbustes et d’arbres viendront reforester la savane », précise-t-il.

Jean Lejoly, un agronome associé à Novacel, professeur à l’université libre de Bruxelles, rêve déjà de prolonger l’expérience en plantant du wengé, un bois durable particulièrement recherché à l’international.

« Au bout de trois ans, l’arbre mesure déjà 12 m, augmentant encore le couvert végétal, détaille-t-il. Mais il faudra attendre vingt, voire trente ans pour qu’il soit de qualité exportable… »

En 2004, Novacel a financé l’aménagement de bâtiments scolaires. Le projet d’éducation vise les enfants de 4 à 17 ans.

Aujourd’hui, si la forêt est encore loin de retrouver son éclat, la production de manioc, elle, atteint déjà 1,5 t par jour. Installée sur les plateaux Batéké, une petite usine artisanale créée par Novacel prépare les tubercules avant qu’ils ne soient vendus sur les marchés de Kinshasa. Elle fait ainsi partie des cinq premières entreprises à nourrir la capitale.

Malgré tout, la société reste très fragile. Même si elle espère bien réussir à profiter d’une ressource financière supplémentaire : la vente de crédits carbone. « Depuis la signature du protocole de Kyoto (ndlr : qui a pris fin le 31 décembre 2012), les pays industriels et les grosses entreprises émettrices doivent diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre, rappelle Olivier Mushiete. Pour cela, ils peuvent acheter des “droits à polluer” en subventionnant des projets comme le nôtre, qui séquestrent le carbone. On peut critiquer cette démarche, mais ces droits à polluer m’ont permis de payer décemment des milliers de personnes. »

Novacel a déjà signé des contrats de vente de crédits carbone, notamment avec la Banque mondiale et le fonds Livelihoods. À charge pour la jeune société de « prouver » le service environnemental rendu. Ou, plutôt, de mandater un auditeur international pour mesurer la production de bois avant d’en déduire la quantité de ces fameux « crédits carbone ».

Pour l’heure, le résultat n’est pas à la hauteur des objectifs. Mais Mushiete ne désarme pas : « Aujourd’hui, un paysan nourrit moins d’une personne en RDC. J’espère qu’avec nos méthodes, demain, il en nourrira deux à trois fois plus. Et que la forêt, elle aussi, sera sauvée. »

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