Environnement

France : jusqu'où la mer va-t-elle monter ?

L'élévation globale du niveau marin atteint dorénavant 3,2 mm par an.

De Céline Lison

Sur les satellites qui scrutent son niveau, certains pourraient avoir des doutes. Pourtant, la mer monte. Inexorablement. Peut-être même plus vite qu’on ne le croyait. Une étude parue dans la revue scientifique Nature a réexaminé les enregistrements des centaines de marégraphes qui mesuraient le niveau marin au XXe siècle.

Elle conclut que la hausse des océans a été… surestimée. Au lieu d’atteindre 1,6 à 1,9 mm annuellement entre 1900 et 1990, la montée du niveau des eaux n’aurait été que de 1,2 mm par an en moyenne. Une bonne nouvelle ? Hélas, non. Car les satellites qui ont pris le relais des mesures depuis 1992 montrent que l’élévation globale du niveau marin atteint dorénavant 3,2 mm par an.

L’accélération du phénomène est donc bien plus rapide qu’on ne le pensait. Au point que les projections pour 2100 envisagent une hausse de 1 m par rapport à aujourd’hui, et non plus de 40 à 60 cm, comme l’estimait le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) dans son cinquième rapport, en 2013.

Concernée, la France ? Énormément. Les littoraux sont en général plus densément peuplés que le reste du territoire. Selon l’Observatoire de la mer et du littoral, la population des communes côtières pourrait dépasser 9 millions d’habitants en 2040 (départements d’outre-mer inclus), contre 7,6 millions en 2007. Or la montée des eaux accroît mécaniquement les risques de submersion d’une grande partie de ces territoires, notamment des « zones basses » – les marais, estuaires, polders et autres terres dont l’altitude est inférieure aux niveaux atteints par la mer lors de conditions météo extrêmes. Un rapport du ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie estime que 850 000 personnes vivent sur de tels espaces.

Mais, même juchées sur une falaise ou protégées par une dune, les autres villes côtières ne sont pas à l’abri des conséquences des tempêtes ou des grandes marées. L’érosion, qui ronge déjà un quart des contours maritimes du pays, tend à s’accentuer. Fragilisées, les zones touchées s’abaissent et deviennent plus sensibles à la houle, aux tempêtes… et aux submersions.

 

COMMENT RÉAGIR ? COMMENT S'ADAPTER ?

La Grande-Bretagne et surtout les Pays-Bas étudient le problème, et tentent d’y remédier depuis plusieurs décennies. En France, la prise de conscience du danger n’a émergé qu’en février 2010, après la tempête Xynthia, ses cinquante-trois morts et ses 2,5 milliards d’euros de dommages directs. Les élus et les acteurs locaux ne peuvent plus éluder la question.

Après Xynthia, l’État a renforcé ses plans de prévention des risques littoraux et en a créé un supplémentaire pour la submersion marine. Depuis, toute nouvelle construction dans une zone à risque est interdite. Théoriquement. Car les communes sont parfois en désaccord sur la définition de ces espaces. Les maires reprochent aux préfets de vouloir user du principe de précaution à outrance, alors que ceux-ci craignent le développement anarchique des villes côtières.

Pour trancher ce type de questions, la Grande-Bretagne a mandaté une agence gouvernementale voilà déjà vingt ans. Une fois les côtes cartographiées et les risques d’aléas mesurés, l’agence a distingué les grands territoires qu’elle protégerait de ceux qu’elle laisserait à la merci des mers. À charge aux assureurs de proposer des tarifs en fonction du risque encouru.

En France, ceux qui vivent en zone inondable doivent avant tout… en être conscients. Comme les anciens. « Entre le début du XVIe siècle et 2010, l’île de Ré a connu cinquante-quatre submersions de l’importance de celle de Xynthia, rappelle Jacques Boucard, historien spécialiste de l’île. Pourtant, les décès ont été rarissimes. Les gens savaient quels vents, quels nuages, quels signes pouvaient annoncer ce phénomène. Et si la mer menaçait d’entrer, on ne restait pas dormir chez soi, on évacuait son domicile. »

Hasard de l’histoire, l’île de Ré n’a subi qu’un cas de submersion dans la seconde moitié du XXe siècle – en 1957. La mémoire collective des événements a eu le temps de s’estomper. D’autant plus qu’au xxe siècle, des populations nouvelles sont venues s’installer, étrangères à l’histoire de l’île, et que l’entretien des digues a été délaissé. Mais, en 2010, l’eau s’est de nouveau engouffrée dans les maisons lors du passage de Xynthia. Deux maires de communes de Ré, originaires de l’île, avaient donné l’alerte plusieurs heures plus tôt. Avant même la mise en garde préfectorale. Pour ces deux élus, la dangerosité de la tempête était tout sauf imprévisible.

En France, les premières digues remontent au moins au xiie siècle. Depuis, l’homme n’a cessé de lutter, voire de gagner des terres sur l’eau. Perrés (murs en pierre qui protègent un ouvrage ou un talus de la mer), brise-lames (constructions élevées mises en place devant une plage ou un port) et enrochements (barrages de gros blocs de pierre indépendants) ont peu à peu complété l’arsenal habituel. Mais observations et études montrent que l’adversaire marque des points.

Depuis 2012, l’État refuse de murer ses côtes de manière systématique. Les scientifiques estiment que les défenses traditionnelles, en dur, ne sont pas toujours la meilleure réponse à l’érosion et à l’augmentation du niveau marin : leur efficacité reste aléatoire et leur entretien est un gouffre financier sans fond. Une stratégie nationale de gestion du trait de côte a donc été lancée.

Le trait de côte ? La limite à marée haute entre terre et mer. Une courbe qui, de façon plus ou moins marquée, recule vers les terres. Plutôt que de la maintenir à tout prix, l’État souhaite sensibiliser élus et populations aux dangers de la submersion. Et, si possible, anticiper la « relocalisation » de certaines zones d’habitation ou d’activité. Des expériences ont été lancées en ce sens. Mené entre 2011 et 2014 pour préparer des municipalités côtières de part et d’autre de la Manche à s’adapter au changement climatique, le projet Licco a, semble-t-il, porté ses fruits.

Avant de participer à ce projet, Olivier Paz se qualifiait lui-même de « climatosceptique ». « Je suis maire de Merville-Franceville (Calvados) depuis vingt-cinq ans, et la plage de ma commune a plutôt tendance à s’engraisser. Je trouvais qu’on en faisait trop avec ce recul du trait de côte, admet-il. Et puis, des études très fines ont été menées sur l’évolution de notre littoral. J’ai mieux compris le phénomène en cours. D’ailleurs, le seul enrochement que nous avons dû réaliser est aujourd’hui enseveli sous le sable. La question est désormais de savoir si le niveau de la mer va monter de 30 cm ou de 1 m. »

À quelques dizaines de kilomètres de là, la commune picarde d’Ault est en train de renoncer au combat. Durant des décennies, elle s’est ruinée en défenses. Rien n’y a fait : le trait de côte continue de reculer et les falaises crayeuses s’effritent, menaçant nombre d’habitations.

À Lacanau (Gironde), les tempêtes de 2013 ont repoussé le rivage d’une vingtaine de mètres. La ville se bat pour sauver les prochaines saisons touristiques. De grands travaux de renforcement des protections du front de mer, très touchées, ont débuté en avril 2014. De plus, un nouveau mur de rochers se dresse sur la plage centrale. Mais la cité balnéaire le sait : à terme, l’océan aura le dernier mot. Il faudra battre en retraite.

À Vias (Hérault), la plage de la côte ouest attire des milliers d’estivants et abrite douze campings « les pieds dans l’eau ». Entre 200 et 300 familles y habitent aussi à l’année dans des mobile homes.

Mais, en hiver, certaines tempêtes viennent troubler la quiétude du lieu. Fin novembre 2014, l’une d’elles a suffi pour que la mer se joue à nouveau des maigres enrochements déposés par les riverains. Résultat, un demi-mètre d’eau dans les maisons et les campings.

Propriétaire de celui des Flots Bleus, Louis Fardet ne veut pourtant pas en démordre : « Pour ne pas se laisser dévorer par la mer, il suffirait d’installer des brise-lames. Nous sommes en Méditerranée : il n’y a pas de danger ! » Une option dont l’État ne veut pas entendre parler. Le site est classé en zone naturelle : les habitants doivent reculer pour permettre le réensablement et la réapparition de la plage disparue.

 

DÉFENDRE LES TERRES OU LAISSER ENTRER LA MER ?

La question se pose aussi au sein du Conservatoire du littoral. Cet établissement public a pour mission d’acheter et de gérer des espaces côtiers… dont 20 % sont concernés par un risque de submersion marine d’ici à 2050.

« Les digues ne sont pas la seule réponse à cette évolution », martèle Patrick Bazin, responsable de la gestion patrimoniale des sites. Il a constaté les effets contre-productifs des ouvrages en dur. Brisées par une digue ou un enrochement, les vagues creusent derrière l’obstacle et emportent le sable plus loin, aggravant le recul de la plage et l’usure prématurée de la défense.

Plutôt que d’entrer dans une lutte sans fin, le Conservatoire prône le maintien ou l’instauration de zones tampons entre terre et mer. Des espaces qui absorbent l’énergie de la houle et des vagues. Par exemple, une dune peut protéger un site urbanisé si elle a la place de reculer ou d’avancer. Une autre stratégie, dans certains cas, est de recharger les plages en sable plutôt que d’essayer de les fixer par des enrochements. Ailleurs, il est possible de laisser les terres inondables en l’état et de les rendre à l’élevage.

« Les milieux naturels peuvent être porteurs d’économie, confirme Patrick Bazin. Bien souvent, la population et les élus nous demandent de conserver le trait de côte à tout prix. C’est encore possible aujourd’hui, mais nous sommes là pour faire évoluer les mentalités. Les véritables effets du changement climatique n’interviendront pas avant vingt ans. Cela nous laisse le temps de réfléchir et de nous adapter. Mais, si nous ne faisons rien, nous subirons. »

Spécialiste de la vulnérabilité des côtes au Bureau de recherches géologiques et minières, Gonéri Le Cozannet partage la même analyse. Pour lui, l’adaptation est l’unique possibilité pour limiter les effets de l’élévation des eaux. À la condition de lutter en parallèle contre le changement climatique. « Si les émissions de gaz à effet de serre se stabilisent et que la température n’augmente “que” de 2 °C d’ici à 2100, la montée des eaux devrait être inférieure à 1 m et nous saurons nous adapter, affirme-t-il. À 1 m, la seule solution sera de reculer. Mais, si le niveau de la mer croît de 1,5 à 2 m, là… personne ne saura quoi faire. »

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