Environnement

La Chine refuse l'importation de déchets plastiques, provoquant une crise sans précédent

Alors que les déchets plastiques s'amoncellent, la Malaisie, l'Indonésie, la Thaïlande et le Vietnam contre-attaquent.

De Laura Parker

Cet article fait partie de la campagne Planète ou Plastique ? et est produit en partenariat avec la National Geographic Society.

Lorsque le président américain a signé un projet de loi renouvelant le programme fédéral relatif aux débris marins, il a reproché à l’Asie d’avoir pollué les océans du monde. Il a accusé le Japon, la Chine et « beaucoup, beaucoup de pays » d'avoir jeté à la mer des déchets plastiques qui flottent désormais sur la côte ouest des États-Unis.

« Et nous devons maintenant les trier, ce qui est une situation très injuste », a-t-il déclaré.

Ce que Trump a cependant omis, c'est que les déchets plastiques qui polluent les mers ne peuvent pas être entièrement attribués à l'Asie. L'est et l'ouest sont inextricablement liés par leurs déchets plastiques. Les pays riches vendent en effet leurs déchets plastiques recyclés à l'Asie, tout simplement parce qu'il est plus facile de les expédier à l'autre bout du monde que de les traiter localement.

Cette commodité a quelque peu changé en janvier dernier, lorsque la Chine, plus gros importateur, a cessé d'acheter la plupart des déchets recyclés. Après vingt-cinq années d'encadrement du recyclage de déchets, la Chine a refusé d’acheter des déchets en plastique recyclé d’une pureté non négligeable de 99,5% - une décision qui a eu raison d’une industrie du recyclage d'une valeur estimée à 200 milliards de dollars, avec des conséquences majeures pour les deux côtés du monde.

Des tonnes de déchets se sont accumulées en Californie, au Royaume-Uni, en Australie et ailleurs, alors que les pays exportateurs parcouraient le monde à la recherche de nouveaux acheteurs. Dans l’ensemble de l’Asie du Sud-Est, les recycleurs opérant en Indonésie, en Thaïlande, au Vietnam et en Malaisie en ont acheté, mais ont rapidement été dépassés par le volume considérable que la Chine absorbait facilement.

Au moment où Trump a qualifié l'Asie « d'agresseur » faisant « de nos océans des sites d'enfouissement », la Malaisie s'était noyée dans une montagne de déchets plastiques. La ministre de l'Environnement malaisienne n'a pas manqué de relever l'ironie des propos du président américain.

« Je déteste voir mon pays comme le dépotoir du monde développé », a déclaré Yeo Bee Yin, dont le titre complet est celui de ministre de l'énergie, de la technologie, de la science, du changement climatique et de l'environnement. Elle a déclaré qu' « aucun pays en développement ne devrait être le dépotoir du monde développé. »

Et dans une interview accordée à National Geographic, elle s'est adressée aux États-Unis : « Vous devez vous occuper de vos propres déchets. Surtout les non-recyclables. »

 

UNE POUBELLE GRANDEUR NATURE

L'accumulation de plastique dans les océans s'est aggravée à mesure que deux tendances traçaient les contours du sombre tableau du traitement des déchets. La Banque mondiale prévoit ainsi que le nombre croissant de déchets de la planète augmentera de 70 % en 30 ans. De plus, la croissance étonnante de la production de plastique - la moitié des 7 800 millions de tonnes produites depuis 2004, dont 40 % sont à usage unique - dépasse la quasi-totalité des autres produits manufacturés, ainsi que la capacité des pays en développement à le gérer. En d'autres termes, les ordures ne peuvent que s'accumuler.

En 2015, lorsque la première mesure mondiale des déchets plastiques a révélé un flux moyen de 8,5 millions de tonnes chaque année, la Chine arrivait en tête de la liste des 192 pays plus grands producteurs de plastiques. Parmi les dix-neuf pays suivants, onze se trouvaient en Asie.

Selon une étude de 2017 publiée dans Nature, quinze des vingts cours d'eau qui charrient le plus de matières plastiques se trouvent en Asie, dont six en Chine. L'Asie a de graves problèmes de pollution plastique. Mais l'envoi de déchets produits par d'autres pays en Asie ne fait qu'aggraver les choses.

Les déchets plastiques importés ajoutent en moyenne 12 % supplémentaires aux déchets plastiques produits chaque année par la Chine, selon une étude publiée dans Science Advances en juin dernier. En 2016, cela s'est traduit par 8,1 millions de tonnes supplémentaires s'ajoutant aux 67 millions de tonnes d'ordures ménagères produites en Chine.

Carroll Muffett, présidente et directrice générale du Center for International Environmental Law, une organisation à but non lucratif basée à Washington et à Genève, a déclaré que la décision de la Chine de ne plus importer de déchets « dénonçait le mythe selon lequel les États-Unis étaient capables de gérer leurs propres déchets plastiques. »

« Notre problème en matière de déchets est que nous devons les exporter », dit-il. « En les déplaçant, on rend nos problèmes de gestion du plastique invisibles. Cela démontre également qu'il ne s'agit pas simplement d'un problème asiatique. »

 

COMMENT LA CRISE A COMMENCÉ

Si la canette en aluminium est le conteneur le plus recyclable au monde, le plastique est son exact opposé. L'aluminium peut être recyclé d'innombrables fois pour fabriquer de nouvelles canettes d'aluminium. Le plastique ne peut être recyclé qu'un nombre limité de fois et il est difficile à recycler. Chaque type de plastique nécessite un processus de recyclage différent, les plastiques étant fabriqués à partir de milliers de formules distinctes.

Même les sept types de plastique les plus courants utilisés dans la fabrication grand public - portant en bas un chiffre dans un triangle - contiennent une composition de résine irrégulier, une couleur, une transparence, un poids, une forme et une taille qui compliquent et souvent excluent l'option de recyclage. Par exemple, la composition d'une bouteille de soda a des propriétés de fusion différentes de celle d'un sac plastique contenant de la salade, ce qui rend leur fusion impossible. Les bouteilles de soda colorées ne peuvent pas être mélangées avec des bouteilles de soda transparentes. Les pots de yaourt ne peuvent pas être mélangés avec des bouteilles de lait, même s'ils sont blancs. Les matériaux filmogènes peuvent être recyclés en théorie, mais sont trop souvent contaminés par des aliments. 

Trier tout cela est une véritable corvée. Pour les pays riches, il est inimaginable de trier certains plastiques à la main, même s’il s’agit parfois du seul moyen efficace de conserver la pureté du retraitement des plastiques. Depuis longtemps, il est plus économique pour les recycleurs, notamment américains, d'emballer les déchets plastiques et de les expédier en Asie, pays où la main-d’œuvre est bon marché et où les normes environnementales constituent un moindre obstacle.

« Je n'avais jamais pensé que le recyclage du plastique fonctionnerait », déclare Roland Geyer, professeur d'ingénierie à l'université de Californie à Santa Barbara et auteur de l'étude « La production, l'utilisation et le devenir de tous les plastiques jamais fabriqués ». Il existe un modèle commercial viable autour du métal, mais le plastique n'en a jamais eu. C'est une valeur trop faible, trop contaminée, avec trop de polymères différents assemblés. Et vous ne pouvez le faire fonctionner qu’avec un coût de main d’œuvre très bas. »

Pendant un certain temps, la Chine, en tant que centre du commerce mondial du recyclage, l'a fait fonctionner. Devenu le premier fabricant mondial de vêtements bon marché et d’autres produits synthétiques, son appétit pour les matières premières en plastique a augmenté. Après avoir expédié des marchandises vers la côte ouest, la Chine avait des navires vides à remplir lors du voyage retour et avait proposé des prix d’expédition plus bas aux entreprises de recyclage de la côte ouest américaine. Les États-Unis sont rapidement devenus l'un des plus gros clients de la Chine.

En 2016, la moitié des déchets plastiques mondiaux destinés au recyclage étaient commercialisés à l'échelle internationale. La Chine importait alors 45 % du total des déchets produits dans le monde depuis 1992. Quand Hong Kong a été rétrocédée à la Chine en 1997 après 156 années de domination britannique, la part de la Chine est passée à 70 %.

Aujourd'hui, Recology, une entreprise de recyclage appartenant à ses employés, verse entre 300 et 500 dollars pour expédier un conteneur de plastique recyclé dans le Pacifique, soit une fraction du prix estimé entre 3 500 et 4 000 dollars pour le transport du même conteneur d'un État à l'autre aux États-Unis. Selon Robert Reed, porte-parole de la société, les usines de transformation du plastique américain sont en effet principalement situées dans le sud du pays.

« Le marchés du recyclage est actuellement très incertain », déclare Robert Reed. « Personne n'a de boule de cristal pour voir ou prédire ce qu'il va se passer demain, la semaine prochaine, le mois prochain ou l'année prochaine. »

Steve Wong, président d'une entreprise de recyclage à Hong Hong et ancien acteur majeur du marché chinois du recyclage, estime que les achats de déchets effectués par la Chine cette année ne représentent que 1 % des 8 millions de tonnes achetées chaque année.

Les États-Unis comptent quant à eux parmi les pays à la recherche d'autres acheteurs asiatiques, car l'Asie reste la principale destination de ces exportations de déchets. Selon une analyse de Greenpeace Unearthed, une enquête d’investigation menée au Royaume-Uni et financée par Greenpeace, entre janvier et juin 2018, 81 % des exportations américaines de déchets ménagers ont été expédiés en Asie. À titre d'exemple, les recycleurs américains ont vendu 101 tonnes de déchets plastiques en Thaïlande au cours des six premiers mois de l'année, soit une augmentation de 1,985 % par rapport aux 4 409 tonnes vendues au cours de la même période en 2017. Les ventes de déchets à la Malaisie, au Vietnam, à la Turquie, et la Corée du Sud ont également affiché de fortes augmentations en juin 2018.

 

LA MALAISIE DEVIENT LE PRINCIPAL ACTEUR DU RECYCLAGE

Les portes chinoises s'étant refermées, des centaines de recycleurs de plastiques de petite taille chinois ont été transférés dans d'autres pays de l'Asie du Sud-Est. Ils ont ouvert de nouvelles usines, souvent illégalement. Ils ont commencé à acheter des déchets plastiques importés pour le retraitement. Au premier semestre 2018, les importations de déchets plastiques ont augmenté de 56 % en Indonésie, doublé au Vietnam et augmenté en Thaïlande de 1 370 %, selon une analyse de données commerciales rapportées par le Financial Times.

En Malaisie, Yeo Bee Yin a été consternée de voir les déchets effectuer un détour majeur en Asie du Sud-Est pour, du jour au lendemain, transformer son pays en premier importateur mondial de déchets plastiques. De janvier à juin 2018, la Malaisie a reçu des centaines de milliers de tonnes de déchets : 215 000 tonnes des États-Unis, 115 000 tonnes du Japon, 95 000 du Royaume-Uni et 37 000 tonnes de l'Australie, selon les chiffres communiqués à National Geographic par le bureau de Yeo Bee Yin.

Lorsque les recycleurs chinois ont déménagé, leur objectif, décrit dans Plastics Today, un bulletin d'information de l'industrie, était de fondre des déchets plastiques en pellets pour les vendre à la Chine, estimant que les pellets seraient suffisamment nettoyés pour passer le contrôle des douanes chinoises. Aux postes-frontières chinois cependant, les choses ne se sont pas déroulées sans heurts. Les inspecteurs ont non seulement surveillé le taux de contamination des déchets recyclés, mais aussi les déchets de plastique de qualité inférieure passés en contrebande et cachés dans des conteneurs à pellets. En juin dernier, la Chine avait ouvert 134 enquêtes pénales portant sur 254 000 tonnes de déchets de contrebande.

Pendant ce temps, lorsque les usines renégates ont commencé à faire fondre les déchets, leurs nouveaux hôtes ont décidé de les fermer. La Malaisie, le Vietnam, la Thaïlande, l'Inde et l'Indonésie ont imposé une série de restrictions sur les plastiques non recyclables importés, notamment des interdictions, des inspections, le gel de nouvelles licences, de nouvelles taxes et redevances et des perquisitions pour déterminer la légalité des importations.

En Malaisie, Yeo Bee Yin et deux autres ministres ont également fermé 30 usines qui importaient illégalement des déchets plastiques. La ministre de l'environnement a déclaré que le gouvernement malaisien prenait des mesures pour interdire de manière permanente les plastiques non recyclables et autoriser seulement l'importation de plastique recyclable.

« Au plus fort de ma colère, je voulais renvoyer ce plastique dans le pays d'origine », dit-elle. « Ce que j'ai compris, c'est qu'il n'y a pas de suivi. Il y a un fossé entre ce que les citoyens savent de leurs déchets et ce qu'il advient réellement de leurs déchets. Les États-Unis sont le plus grand exportateur de déchets plastiques vers la Malaisie. Je crois que les Américains doivent savoir ce qu'il s'est passé et assumer une responsabilité partagée en tant que citoyens du monde. »

 

UN AVENIR VERT ?

Yeo Bee Yin est entrée au gouvernement il y a quelques mois seulement. Elle a été nommée après les élections nationales de mai 2018 qui ont investi un nouveau parti au pouvoir, pour la première fois en 61 ans. Observer ce qu'elle décrit comme la « prolifération d'usines illégales » dans son pays l'a incitée à faire pression pour des réformes plus complètes et à rendre la Malaisie plus verte, avec zéro matière plastique à usage unique produite à l'horizon 2030.

Le gouvernement malaisien élimine progressivement les sacs en plastique, en commençant par les taxer. Pour ce pays de 32 millions d'habitants, dans lequel on estime une utilisation moyenne de 300 sacs plastiques par personne et par an, c'est un bon début. Tesco Malaysia, une division de la chaîne de supermarchés britannique, a annoncé qu'elle accorderait des réductions aux clients qui réutiliseraient des sacs à provisions. Yeo Bee Yin a également annoncé l'interdiction des pailles distribuées dans les restaurants malaisiens à compter de 2020.

« Nous envisageons non seulement de réduire notre utilisation de plastique, mais également de transformer l'industrie des plastiques en Malaisie », a-t-elle déclaré. 

S'il est inhabituel qu'un nouveau gouvernement se concentre d'une manière aussi ambitieuse sur le traitement des déchets plastiques tout en faisant face à d'autres défis majeurs, notamment la résolution d'un scandale financier d'envergure mondiale qui a mené l'ancien gouvernement à sa perte, la jeune ministre estime que l'interdiction chinoise a forcé la main à la Malaisie.

« C'était un message d'alerte », dit-elle. « Ce que l'interdiction de la Chine a dit au monde, c'est que nous devons repenser l'utilisation du plastique à l'échelle mondiale et que notre génération doit résoudre ce problème. D'ici 2050, notre monde comptera plus de 10 milliards d'habitants. Pouvez-vous imaginer la quantité de plastique accumulée d'ici là ? »