La vie sur Titan serait vraiment très étrange

Une vie qui, si elle existe, démontrerait une deuxième genèse, une deuxième origine, et suggérerait que la vie pourrait facilement se développer dans tout l’univers.

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Titan ressemble trompeusement à la Terre. Il a une atmosphère épaisse faite d’azote. Des tempêtes saisonnières engendrent des taches visibles en orbite. Il possède des lacs. En fait, Titan est le seul endroit du système solaire à l’exception de la Terre à posséder des liquides stables sur sa surface. Ces liquides coulent sous forme de rivières et de ruisseaux, s’accumulent sous forme de lacs et de mers, sculptent des littoraux et entourent des îles, comme c’est le cas sur Terre.

Mais ce n’est pas de l’eau qui coule sur Titan. Cette lune est saturée d’hydrocarbures. Le méthane et l’éthane, tous deux des substances gazeuses sur Terre, sont liquides sur la surface glaciale de Titan. Les températures y oscillent autour de -179 °C. Il fait si froid que la glace d’eau est dure comme de la roche ; et les roches que l’on observe parsemées sur sa surface sont en fait de l’eau solide. Il y en a partout sur Titan, mais elle est coincée dans un état qui la rend indisponible à toute sorte de réactions chimiques essentielles à la vie.

Demandez à un exobiologiste quelles sont les chances de trouver de la vie sur Titan. Il vous répondra que cette petite lune orange recouverte de brouillard est le meilleur endroit où aller si c’est une forme de vie bizarre que vous voulez trouver. Une vie complètement différente de ce que nous connaissons sur Terre. Une vie qui, au lieu d’être à base d’eau, se sert d’hydrocarbures liquides et épais comme solvant. Une vie qui, si elle existe, démontrerait une deuxième genèse, une deuxième origine, et suggérerait que la vie pourrait facilement se développer dans tout l’univers.

La surface de Titan, capturée par le module Huygens.
La surface de Titan, capturée par le module Huygens.
photographie de NASA/ESA/JPL/UNIVERSITY OF ARIZONA

 

UNE VIE QUI VAUT LE COUP D'ÊTRE RECHERCHÉE ?

« Nous ne saurons jamais si l’eau liquide est le seul solvant indispensable à la formation et la propagation de la vie tant que nous n’aurons pas récolté des échantillons de ces fichus lacs et mers, » a affirmé récemment le planétologue Jonathan Lunine de l’université de Cornell au cours d’une conférence d’astrobiologie. Lunine a passé des années à étudier Titan. Il a même conçu avec ses collègues un vaisseau capable de s’y poser et de flotter sur l’une de ses mers d’hydrocarbures. Réfléchir à la possibilité de la vie sur Titan n’est pas une nouveauté.

Dans les années 1970, Carl Sagan et le chimiste Bishun Khare, alors à l’université de Cornell, publiaient déjà des articles décrivant la chimie organique qui pourrait être en place sur la lune de Saturne. A cette époque, les grandes étendues de liquide à la surface de la lune n’avaient pas encore été repérées. Par conséquent, Sagan et Khare réfléchissaient aux types de réactions qui pouvaient se produire dans l’atmosphère de la lune (en 1982, Sagan et Stanley Dermott ont suggéré l’existence de tels lacs). Plus tard, Sagan et Khare prouvèrent qu’il était possible de former des acides aminés à partir des éléments que l’on retrouve dans la brume de la lune.

Dans les années 1990, grâce au télescope spatial Hubble, on s’aperçut que Titan pouvait être un astre recouvert de liquide, mais ce n’est pas avant la mission Cassini de la NASA que les scientifiques purent bien l’observer. En 2004, le vaisseau commença à percer sous la couverture nuageuse de Titan, et en 2005, Cassini parachuta la sonde Huygens au travers du brouillard pour rejoindre l’équateur de Titan. Les données renvoyées sur Terre révélèrent un monde très semblable au nôtre, mais avec une composition chimique totalement différente.

 

SPÉCULATIONS ET ATTENTES

« Réfléchissez à la vie sur Terre : soit nous vivons dans l’eau, soit nous sommes des sacs d’eau élaborés, » explique l’exobiologiste Kevin Hand du Jet Propulsion Laboratory. « Sur Titan, la vie dans les lacs prendrait la forme de ‘sacs’ de méthane et/ou d’éthane liquide. Ce liquide à 90 [Kelvin] serait le solvant, et n’importe quelle chose se dissolvant dans ces lacs serait le matériel de construction des autres composants nécessaires à la vie et au métabolisme. »

Cependant, il n’est pas facile d’alimenter un métabolisme dans de telles températures, et c’est l’une des raisons pour lesquelles les scientifiques hésitent à envoyer une sonde sur Titan. Toutefois, les exobiologistes étudient actuellement les réactions et les voies que la vie pourrait suivre pour se développer sur Titan. Ils étudient notamment des aspects tels que respirer de l’hydrogène et se nourrir d’acétylène.

De grandes étendues de liquides sur l'hémisphère nord de Titan, cartographié par Cassini en 2006.
De grandes étendues de liquides sur l'hémisphère nord de Titan, cartographié par Cassini en 2006.
photographie de NASA/JPL-CALTECH/USGS

 

« Même aux yeux d’un être humain, Saturne serait une forme floue à peine brillante dans le brouillard nocturne, » explique Jonathan Lunine. « Mais avec une vision s’étendant un peu plus loin que celle de l’être humain, au niveau le plus proche sur l’échelle de l’infrarouge, l’astre et ses anneaux pourraient être clairement observés en train de flotter de façon surréelle dans les cieux de Titan. »

 

QUE SAVONS-NOUS DES FONDS MARINS DE TITAN ?

Il se trouve qu’on en sait pas mal sur le littoral de Titan, et à peine moins sur ses fonds marins. Jusque-là, les scientifiques avaient surtout imaginé les fonds marins à partir des caractéristiques de la côte et de la topographie des environs. Mais en mai 2013, la sonde Cassini a orienté son radar vers les fonds de Ligeia Mare, la deuxième mer la plus profonde de Titan. A l’aide de données radar, l’équipe a cartographié le fond de la mer, sa bathymétrie, et a pu observer que Ligeia descendait jusqu’à 160 mètres de profondeur. Le fond marin dans le nord de la mer est plus lisse que dans le sud, qui est quant à lui parsemé de vallées inondées et de sommets abruptes.

Avec ce profile, les scientifiques purent estimer la quantité d’hydrocarbures liquides présents dans Ligeia Mare. Au moins 100 fois plus que les réserves de pétrole et de gaz sur toute la Terre.

Prochaine étape ? Plonger dans les profondeurs de Kraken Mare, qui recouvre une superficie d’au moins 400 000 kilomètres carrés, soit environ la taille de l’Allemagne. « Kraken semble composée de pas moins de trois bassins distincts, chacun d’environ la taille que Ligeia Mare, » dit Lunine. « Il y a donc beaucoup de mer à observer sur Titan. »

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