Histoire

Vitus Béring, l’homme qui a uni deux continents

Au 18e siècle, le Pacifique cristallise l’intérêt des grands navigateurs. Missionné par les tsars, Béring part explorer le nord de cet océan, en quête d’un passage de la Sibérie vers l’Alaska. Mardi, 17 avril

De Francesc Bailón, anthropologue

Le Danois Vitus Jonassen Béring est l’un des nombreux officiers étrangers recrutés par le tsar Pierre le Grand au début du 18e siècle, à l’occasion d’un vaste plan de modernisation qui cherche à faire de la Russie une grande puissance étrangère. Béring sert dans la marine russe pendant 20 ans, jusqu’à ce qu’en 1725 le tsar lui-même, peu avant sa mort, le place à la tête d’une grande expédition à travers la Sibérie. Son objectif est de vérifier si l’Asie et l’Amérique sont reliées et d’essayer de trouver un passage pour aller en Chine et en Inde à travers l’océan Arctique.

L’expédition, à laquelle participent 25 hommes, part en 1725 et parcourt 6 000 km pour atteindre Okhotsk, sur la côte Pacifique, au bout de deux ans. De là, ses membres passent en bateau sur la péninsule du Kamtchatka puis, en 1728, ils prennent la direction du nord.

À bord du Saint-Gabriel, Béring atteint l’île Saint-Laurent, au large de l’Alaska, et traverse même le détroit qui por­tera plus tard son nom, mais le brouillard empêche les ­expéditionnaires de voir la terre du côté américain. Béring en conclut que l’Asie et l’Amérique ne sont pas reliées, étant donné qu’à ce moment-là, d’après ses estimations, « la terre ne s’étend pas vers le nord, et on ne peut voir aucun territoire au-delà du Tchoukot, ou de l’est ».

De retour à Saint-Pétersbourg, Béring propose tout de suite au gouvernement de l’impératrice Anna un nouveau voyage aux confins de la Sibérie.

La « grande expédition du Nord » (1733-1743), comme on l’appellera ultérieurement, a des objectifs scientifiques très ambitieux, qui embrassent – outre l’exploration géographique – la botanique, l’ethnographie et l’astronomie. Un millier de personnes pénètrent en Sibérie, à bord de traîneaux et d’embarcations qui suivent le cours des fleuves ; au bout de quatre ans, elles atteignent la mer d’Okhotsk.

 

UN DÉTOUR QUI A COÛTÉ CHER

Arrivé dans la péninsule du Kamtchatka, Béring prépare un nouveau voyage dans les eaux qui séparent l’Asie de l’Amérique. La traversée va se faire à bord de deux bateaux que les expéditionnaires construisent sur place et qu’ils baptisent Saint-Pierre et Saint-Paul. L’un des membres de l’expédition nommé Georg Wilhelm Steller, jeune naturaliste, médecin, zoologiste et botaniste d’origine allemande, apprend grâce aux Itelmènes, un peuple de pêcheurs et de chasseurs de la région, qu’une grosse masse de terre s’étend de l’autre côté du détroit.

Steller conseille à Béring de se diriger vers le nord-est en suivant les indications des autochtones. S’il l’avait fait, il serait arrivé plus rapidement en Alaska. Mais Béring et ses officiers décident de se diriger vers le sud-est pour trouver la côte de l’Amérique du Nord et, de là, mettre le cap sur le nord.

Le 4 juin 1741, Béring lève l’ancre sur le Saint-Pierre, tandis que le lieutenant Alekseï Tchirikov commande le Saint-Paul. Chaque bateau compte un équipage de 76 hommes. Après avoir navigué sur des centaines de kilomètres vers le sud, Béring décide de changer de cap et de se diriger vers le nord-est.

Le 20 juin, un épais brouillard et une violente tempête séparent les deux bateaux. Le Saint-Paul, après avoir inutilement attendu et cherché le bateau de Béring pendant plusieurs jours, continue sa route vers l’est. Le 15 juillet 1741, Tchirikov aperçoit la côte occidentale de l’île du Prince-de-Galles. Il ordonne à un groupe de 10 hommes de débarquer dans un canot et d’explorer l’endroit, mais la barque ne revient pas. Une seconde embarcation est envoyée avec 4 hommes à bord, sans résultat.

Dans les deux cas, pas un coup de feu n’est entendu, aucun signal n’est aperçu, et l’on n’entend plus jamais parler des marins disparus.

Le 26 juillet, Tchirikov écrit dans son journal : « Nous avons vu de très hautes montagnes, leurs sommets couverts de neige, la partie basse de leurs pentes couverte de ce qui nous a paru être des arbres. Nous avons pensé que c’était sans doute l’Amérique du Nord. »

Voyant qu’ils n’ont plus d’eau potable et qu’il est dangereux d’aller en chercher à terre, Tchirikov décide de retourner en Russie sans connaître le sort de Béring et de ses hommes.

Les 55 survivants arrivent enfin à Petropavlovsk le 12 octobre 1741. Le sort de l’équipage du Saint-Pierre est bien pire. Séparé du Saint-Paul, le bateau s’est dirigé vers l’est dans l’espoir de trouver la terre. Le 16 juillet, les expéditionnaires aperçoivent une haute montagne enneigée, qui s’élève majestueusement au-dessus de la côte boisée : ils s’agit du mont Saint-Élie, à la frontière du Canada et de l’Alaska, la troisième montagne la plus haute d’Amérique du Nord avec ses 5 488 m.

Suivant la côte, ils atteignent l’île Kayak, dans le golfe d’Alaska. Ils décident alors de mouiller près de celle-ci, afin qu’un canot puisse débarquer et s’approvisionner en eau fraîche. Après une vive discussion avec Béring, Steller obtient qu’on le laisse débarquer pour explorer ce territoire, à condition qu’il revienne dès que le bateau sera prêt à lever l’ancre.

C’est ainsi que le naturaliste allemand devient le premier Européen à fouler la terre d’Alaska et a en revenir pour le raconter. Steller découvre plusieurs plantes et oiseaux inconnus des scientifiques européens, et il trouve en outre des traces qui confirment la présence d’êtres humains dans la région. Les expéditionnaires poursuivent leur voyage, mais bientôt le scorbut frappe l’équipage.

Au mois de septembre, voyant que l’hiver approche et que Béring est très malade, ils décident de retourner au Kamtchatka. À la fin du mois, une tempête surprend le Saint-Pierre, qui fait presque naufrage. Le bateau parvient à se maintenir à flot, mais la plus grande partie de l’équipage, affaiblie par le scorbut, n’a même plus la force de manier les voiles.

 

UN CERCUEIL IMPROVISÉ

À la fin du mois de novembre 1741, le bateau doit s’arrêter dans les îles du Commandeur, à 175 km de la côte de la péninsule du Kamtchatka.

C’est un territoire inhospitalier, avec peu de végétation, mais où l’on peut au moins trouver de l’eau potable et de la nourriture, grâce à la présence d’animaux. Or, la situation est désespérée, comme le révélera dans son journal le premier officier Sven Larsson Waxell, qui commande l’expédition en raison de la maladie de Béring : « Des hommes ne cessaient de mourir. Notre situation était si malheureuse que les morts restaient un temps considérable parmi les vivants, car personne ne pouvait retirer les cadavres. »

Une autre tempête finit par briser le Saint-Pierre, condamnant les hommes à construire des refuges pour y passer l’hiver.

Béring meurt le 19 décembre, de « faim, de froid, de soif, de la vermine et de chagrin plus que de maladie », selon Steller. Un cercueil est improvisé, et il est enterré sur une colline proche. Au cours des mois suivants, d’autres hommes meurent, tandis que les survivants construisent un petit bateau de 12 m de long. Le 6 septembre 1742, les 46 hommes qui ont survécu arrivent enfin au Kamtchatka, alors que plus personne ne les attendait et qu’on les donnait pour morts.

La tsarine Élisabeth Ière ordonne que les découvertes de l’expédition de Béring soient tenues secrètes afin qu’elles ne puissent être utilisées par des puissances rivales.

Les décennies suivantes, le nom de l’explorateur danois est tombé dans l’oubli. Aujourd’hui, une île, une mer, un glacier, un détroit portent son nom, ainsi que l’ancien pont de Béringie, nom de la terre émergée qui unissait la Sibérie et l’Alaska au cours de la dernière glaciation. 

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