Histoire

8 génies dont vous n’avez probablement jamais entendu parler

Scandales, querelles familiales et partis pris sociaux : des raisons qui expliquent que certains des plus grands esprits de l'histoire sont passés inaperçus – jusqu'à aujourd’hui.

De Erin Blakemore

ANNE COMNÈNE

Si l'on vous demandait de nommer l'un des historiens les plus importants de tous les temps, le nom d'Anne Comnène ne vous viendrait probablement pas à l'esprit. Pourtant, il devrait. Née princesse byzantine, elle a retranscrit sa perception de la Première Croisade dont elle était une observatrice de choix.

Son travail le plus notable, l'Alexiade, regorge de récits saisissants empreints d'effusions de sang, de batailles et de trahisons, de 1081 à 1107. Il s'agit d'une source primaire exceptionnelle de l'époque qui offre une vue détaillée sur l'empire menacé de son père et sur l'alliance hétéroclite scellée pour lutter contre ce qu'ils considéraient comme une menace existentielle pour le christianisme.

Les chances de connaître Comnène sont minces, car même les férus d'histoire ne semblent pas avoir entendu parler d'elle. Quelle que soit l'intelligence, les exploits ou la célébrité, le monde semble laisser derrière lui certains de ses plus grands génies.

Les partis pris sociaux et culturels peuvent jouer un rôle dans leur disparition. En effet, d'innombrables esprits exceptionnels ont été minimisés ou occultés en raison de leur ethnie, de leur classe ou de leur genre. Et dans la plupart des cas de génies perdus qui refont surface, les raisons exactes de leur disparition sont empreintes de mystères.

Prenez Comnène : pendant plusieurs siècles, elle a été reléguée à une obscurité relative, non pas parce qu'elle était une femme, mais à cause d'une querelle familiale avec un autre historien. Quelques décennies après sa mort, un officier byzantin, nommé Choniatès, a écrit sa propre histoire de la famille, un récit dans lequel il inclut une rumeur perfide selon laquelle la princesse était à l'origine d'un complot machiavélique visant à assassiner son frère afin qu'elle puisse accéder au trône et devenir reine.

Quelles que soient les raisons qu'avait Choniatès de détester Comnène – il a attribué à son père, l'empereur Alexis Ier, la responsabilité de la chute de Constantinople et de son exil politique – il s'est appuyé sur les ouï-dire pour écrire son livre. Pour une raison quelconque, la rumeur resta et s'amplifia.

Aujourd'hui, Comnène ne s'est toujours pas débarrassée de son image de meurtrière avide de pouvoir, et beaucoup lisent ses récits principalement dans le but déceler le moindre signe révélant une quelconque soif de sang plutôt que de s'intéresser à ses observations lucides de la vie dans une cour byzantine assiégée. Récemment, des historiens ont commencé à reconsidérer cette représentation, mais du temps pourrait encore s'écouler avant que sa réputation ne soit réhabilitée. 

 

PIERRE-LOUIS MOREAU

Il arrive qu'un ennemi puissant ou qu'un mauvais comportement soit à l'origine du désintéressement de certains génies. Pierre Louis Moreau de Maupertuis, un des esprits les plus remarquables de sa génération, avait les deux. 

Le polymathe français du 18e siècle a contribué à déterminer la forme de la Terre et a même ouvert la voie à la théorie de l'évolution. Néanmoins, Maupertuis était une personne irritable : entretenant une amitié entrecoupée avec son proche ami Voltaire, un témoin a noté que les deux compères n'étaient « pas faits pour vivre dans la même pièce. »

C'est en 1751 que leurs relations se sont altérées, au point de devenir une véritable inimitié lorsque Voltaire se rangea du côté des critiques de Maupertuis. L'auteur plein d'esprit aurait cloué au pilori le principe de moindre action de Maupertuis  – considéré désormais comme un pilier de la physique – dans les journaux. Maupertuis serait resté dans l'anonymat, très affecté par les étincelles verbales de son ami, qui contrairement à lui, était un personnage éminent de sa génération.

BENJAMIN BRADLEY

Les génies peuvent être les victimes d'adversaires personnels, mais que se passe-t-il lorsque toute une société est contre vous ? Cela pourrait vous étonner, mais il se peut que votre nom n'apparaisse pas dans les livres d'histoires.

Benjamin Bradley, qui a conçu la première machine à vapeur assez puissante pour ravitailler un navire naval, est aujourd'hui quasiment inconnu ;  il n'a pas été en mesure de breveter son invention. Bradley était un esclave et, à l'époque, la loi considérait les esclaves comme du bien mobilier ; tout leur travail physique et intellectuel appartenait officiellement à leurs propriétaires.

Bien qu'il semble s'être servi des bénéfices de la machine pour acheter sa propre liberté, Bradley est quasiment tombé dans l'oubli, ses travaux n'ayant jamais été brevetés. Son sort a été partagé par un nombre inconnu de personnes réduites en esclavage dont les contributions ne seront jamais reconnues.

 

JAGADISH CHANDRA BOSE

Les brevets ont eu un rôle à jouer dans un autre cas d'amnésie historique, celle de Jagadish Chandra Bose. Dans les années 1890, lorsqu'il découvre que les cristaux de galène peuvent capter des signaux radio, Bose élève une objection à la science au nom du profit. Bien qu'il ait laissé un ami le persuader de déposer un brevet pour un « détecteur de perturbations électriques », il s'est finalement ravisé, laissant son invention tomber en désuétude.

 

GUGLIELMO MARCONI

Contrairement à Bose qui semblait ne porter que très peu d'intérêt aux brevets, Guglielmo Marconi, novateur des ondes radios, en a fait bon usage, n'hésitant pas à s'attribuer la propriété d'inventions d'autrui. Marconi aurait utilisé un dispositif conçu par Bose pour recevoir le premier signal sans fil transatlantique en 1901, un exploit qui le rendit célèbre à travers le monde.

Bose continua discrètement de marquer des avancées dans le domaine des ondes radios, refusant de monnayer ses inventions. « Si vous aviez vu la cupidité et le désir d'argent aux [États-Unis], » s'est-il plaint à un ami en 1913. « L'argent, l'argent ! Quelle terrible avidité envahissante ! »

ALHAZEN

L'usurpation de crédit pourrait aussi être la raison pour laquelle le nom d'Alhazen est méconnu. Au 11e siècle, ce savant d'origine arabe a inventé la méthode scientifique. Mais au 13e siècle, en Angleterre, le savant Roger Bacon a revendiqué l'invention, poursuivant une grande tradition occidentale visant à ignorer les réalisations antérieures de personnes originaires du Moyen-Orient et d'Asie.

 

ESTHER LEDERBERG

Et Esther Lederberg aurait pu être connue sous le nom de « mère de la microbiologie », si son mari Joshua n'avait été si présent.

Les réalisations d'Esther étaient tout aussi prodigieuses que celles de Joshua ; elle a notamment découvert le phage lambda, un type de virus qui, à ce jour, est encore utilisé pour étudier la recombinaison des gènes. Si elle a découvert un moyen révolutionnaire de reproduire des colonies cellulaires dans les boîtes de Petri, elle a également aidé son mari à déterminer comment les bactéries échangent des gènes.

Mais à l'époque, les femmes scientifiques occupaient souvent une position de membre non crédité dans les équipes de leurs maris, en échange d'une opportunité, souvent rare, de faire ce qu'elles aimaient. Quant à Joshua, il a à peine fait mention de la participation de sa femme en public, et pendant plusieurs années, sa recherche pionnière resta secrète aux yeux de ceux qui n'ont pas su discerner l'humble personnalité se cachant derrière l'homme charismatique.

« C'était une présence discrète, » déclare Pnina Abir-Am, une historienne des sciences qui documente les histoires de femmes sur le terrain. D'après Abir-Am, qui connaissait Lederberg, elle aurait passé une grande partie de sa vie professionnelle à gérer la carrière de son mari célèbre et à minimiser ses propres réussites.

« Elle a consacré beaucoup de son énergie et de sa créativité à Joshua, » affirme-t-elle. « Ils formaient une unité. » Toutefois, lui seul s'est vu décerner un Prix Nobel en 1958. 

 

ANNE BRONTË

Les hommes ne sont pas les seuls à faire de l'ombre aux femmes. Anne Brontë par exemple aurait pu jouir d'une notoriété beaucoup plus significative et être considérée comme l'une des figures littéraires les plus influentes du 19e siècle si ses sœurs Charlotte et Emily n'avait pas été aussi célèbres. 

« Dans une autre famille, elle aurait était considérée comme un génie, » explique Samantha Ellis, auteure britannique dont la récente biographie Take Courage: Anne Brontë and the Art of Life constitue une tentative de rendre à l'autre sœur Brontë le mérite qui lui est dû. D'après Ellis, l'héritage littéraire d'Anne aurait été supplanté par sa grande sœur Charlotte, auteure de Jane Eyre, dont la longévité aurait ruiné les chances d'une potentielle notoriété pour sa petite sœur Anne. 

La Locataire de Wildfell Hall, le roman féministe d'Anne Brontë sur les conséquences d'une relation avec un partenaire alcoolique et abusif, était un best-seller lorsqu'elle est morte à l'âge de 29 ans. Toutefois, Charlotte voyait la réédition du livre d'un mauvais œil : l'une des raisons serait que le livre d'Anne présentait des similitudes avec l'histoire vécue de leur frère alcoolique. Sans la célébrité de ses sœurs, la prose audacieuse d'Anne aurait pu susciter la curiosité et l'admiration de lecteurs du 21e siècle. 

 

Lorsqu'un génie disparaît des mémoires, ce n'est pas un simple oubli historique : il s'agit d'une occasion manquée d'honorer une personne qui pourrait continuer à changer le monde en exerçant une influence sur les générations futures, déplore Amir-Am. « Ce n'est pas rendre service à la société, aux femmes ou aux hommes » dit-elle.

Les histoires les plus tristes pourraient être celles des génies dont nous ignorons la disparition. Le poids du souvenir est un fardeau qui nous incombe. Si nous nous engageons à retrouver et à commémorer leurs œuvres, nous pourrions constater que l'Histoire comporte des personnages encore plus extraordinaires nous ne l'aurions jamais imaginé.