Histoire

Batagaï en Sibérie, le cratère qui crache des défenses de mammouth

Un impressionnant site géologique délivre chaque été de nouveaux ossements préhistoriques. Chasseurs illégaux et scientifiques s’y intéressent de près.

De Jean-François Lagrot

De tous les gisements d’ivoire, il est sans doute le plus surprenant. À 650 km au nord de Iakoutsk, capitale de la

Iakoutie, le « cratère » de Batagaï est né de l’effondrement progressif du sol sur plus de 1 km de diamètre. La zone se serait formée au début des années 2000, à la suite du creusement, le long d’une rivière, d’une petite carrière de sable et de gravier rapidement abandonnée.

Celle-ci, très exposée aux rayons du soleil, aurait continué de s’agrandir grâce au réchauffement progressif de son sous­sol gelé. Une curiosité géologique inédite ? Pas seulement.

« A priori, c’est un site unique au monde, estime Dan Fischer, professeur à l’université du Michigan et spécialiste des mammouths. Cet effondrement régurgite régulièrement des restes spectaculaires d’animaux préhistoriques : mammouths, rhinocéros laineux, bisons ou chevaux. Une vraie mine pour les paléontologues ! »

Pour les habitants de Batagaï, l’endroit est surtout une source potentielle de gains substantiels. D’autant que, dans cette zone oubliée de la Sibérie orientale, le chômage fait rage. Une journée de « promenade » sur le site peut s’avérer plus rentable – et plus efficace – que l’achat d’un ticket de loterie.

Ainsi, durant la saison estivale, les chasseurs d’ivoire, presque tous illégaux, descendent souvent « faire des rondes » dans ce « cratère » en cercle quasi parfait.

L’inspection de l’impressionnante falaise de pergélisol perdue au milieu de la toundra peut commencer. Tel un monstre de glace, la paroi de terre gelée, haute de plus de 30 m, laisse échapper d’énormes craquements dans un fracas effrayant. De temps à autre, une pointe blanchâtre émerge d’un bloc à moitié décongelé tombé au sol. 

« Les couches sédimentaires s’empilent dans cette falaise depuis des dizaines de milliers d’années, s’enthousiasme Dan Fischer. La densité d’animaux y est importante et les conditions de conservation sont extrêmement favorables dans le pergélisol. Cela concourt à l’émergence régulière d’ossements divers. Mais si le pergélisol dégèle depuis des milliers d’années, l’intensité du phénomène s’est nettement accélérée ces dernières décennies, à cause du changement climatique en cours. »

Les habitants de Batagaï estiment que plus de 20 m de falaise s’effondrent chaque année, augmentant le diamètre du cratère… et les chances de voir apparaître de nouvelles défenses.

Le « cratère » de Batagaï va-t-il devenir le nouvel eldorado pour l’étude des mammouths ? Pour l’heure, Dan Fischer et ses collègues russes ne sont pas partie prenante de toutes les découvertes. Le sentiment des scientifiques est partagé quant au commerce de « l’or blanc ».

Certes, la plupart des défenses sont vendues avant qu’ils en aient connaissance. Mais, chaque année, les chasseurs limitent l’énorme perte de matériau qui affleure lors de l’érosion du pergélisol et qui, sans eux, serait voué à la décomposition.

Dan Fischer plaide pour une collaboration approfondie avec les chasseurs d’ivoire de toute la Sibérie, qui permettrait des progrès plus rapides dans l’étude du mammouth et de son environnement.

« Chaque défense est pour nous un livre ouvert, explique le spécialiste. Grâce aux stries de croissance, à la mesure des isotopes radioactifs, nous pouvons connaître la dureté des hivers, l’alimentation de l’animal, la période d’allaitement et en tirer beaucoup d’enseignements plus généraux. Cela nous permet de recouper nos informations et d’enrichir notre base de données. Plus nous récoltons d’échantillons et plus nous élargissons notre connaissance d’une période considérée. Dans l’idéal, il faudrait réaliser un prélèvement à chaque découverte, mais nous nous heurtons parfois à la méfiance ou à l’incompréhension des chasseurs d’ivoire, surtout des clandestins. »

Coordinateur du programme d’exploration Mammuthus, le Français Bernard Buigues travaille en collaboration avec les populations locales depuis de nombreuses années. Si ces dernières parcourent la toundra à la recherche d’ivoire, c’est parce que la vente d’une seule défense représente parfois l’occasion de gagner l’équivalent de plusieurs mois de salaire.

« La plupart du temps, c’est grâce aux indications des locaux que nous réalisons des découvertes exceptionnelles, admet Bernard Buigues. Ce fut le cas pour les dépouilles de jeunes mammouths retrouvées dans un état de préservation étonnant. »

Albert Protopopov, directeur du département d’étude des mammouths de l’Académie des sciences de Iakoutie, souligne lui aussi le rôle prépondérant des autochtones dans l’avancée des recherches : « Lorsqu’ils font une découverte d’importance, les chercheurs d’ivoire nous en réfèrent et nous envoyons des équipes sur le terrain pour en évaluer l’intérêt archéologique. »

Reste que les chasseurs clandestins hésitent à se mettre en relation avec les scientifiques. Le « cratère » de Batagaï, mine d’ossements préhistoriques, aurait pourtant beaucoup à gagner d’une collaboration entre les deux parties.

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