Histoire

Ces peuples disparus avec leur environnement : les Rapanuis de l’île de Pâques

Au cours de l’histoire, plusieurs peuples ont subi les affres du climat : sécheresses, chute des températures… Des civilisations ont fini par disparaître, faute de pouvoir s’adapter au changement.

De Olivier Liffran

Longtemps, l’île de Pâques a été terre de mystère. Comment une civilisation avait-elle pu dresser des géants de pierre – les moaï – sur ces 160 km2 perdus au milieu du Pacifique et fouettés par les rafales, avant de sombrer brusquement ?

Les premiers occupants de l’île, venus de Polynésie, auraient débarqué là entre le ve et le ixesiècle. Ils bâtirent une société prospère. Or, avant même l’arrivée des premiers Occidentaux, en 1722, la civilisation pascuane était déjà sur le déclin. Lors d’une escale, en 1774, le navigateur britannique James Cook nota dans son carnet de bord : « Quasiment aucune autre île en mer offre moins de possibilités de se restaurer et de commodités pour la navigation. » Et de décrire une lande aride, ponctuée de maigres buissons. Les travaux des archéologues Catherine et Michel Orliac, chercheurs au CNRS, ont pourtant montré que les premiers habitants de l’île, les Rapanuis, y avaient trouvé une forêt tropicale de palmiers géants, d’acacias et de banians.

Pourquoi cette transformation radicale ? Les théories divergent. La plus connue est celle exposée par le géographe et biologiste américain Jared Diamond dans son best-seller Effondrement (2005). Le déboisement de l’île serait lié à la compétition acharnée entre différents clans pour ériger des statues de plus en plus imposantes.

 

« UNE SOCIÉTÉ QUI S'AUTO-DÉTRUIT »

Le roulage des moaï, dont le plus lourd pèse 80 t, jusqu’aux pointes de l’île aurait nécessité d’énormes quantités de troncs. Résultats : une déforestation massive ; de là, un appauvrissement des sols causant de mauvaises récoltes ; puis famines et guerres ; avant le coup de grâce porté par les colonisateurs et par les rafles des navires péruviens en quête d’esclaves. L’effondrement de la civilisation rapanuie, assène Diamond, offre « l’exemple le plus frappant d’une société qui s’autodétruit par la surexploitation de ses propres ressources ».

Un cercle vicieux similaire à celui déjà décrit par Franz Broswimmer, de l’université de Hawaii, dans Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces (2003). L’île aurait été victime d’une « double peine » : une explosion démographique (la population aurait atteint 20 000 habitants au xviie siècle) conjuguée à une pratique religieuse poussant à produire des statues toujours plus imposantes (les moaï seraient liés à un culte censé assurer de bonnes récoltes). Les très riches ressources terrestres et marines locales n’y auraient pas résisté.

Une étude publiée au début de 2015 dans Proceedings of the National Academy of Science, se montre plus prudente. Toutes les régions de l’île n’auraient pas décliné en même temps. Même si certaines zones n’ont pas attendu les Occidentaux pour dépérir, des variations des précipitations ainsi que la qualité des sols auraient joué un rôle crucial. D’autres chercheurs encore attribuent la déforestation à la prolifération de rats qui, en se nourrissant de noix de palmiers, auraient empêché le réensemencement des arbres à croissance lente.

Reste une certitude : c’est bien le bouleversement de l’environnement de l’île de Pâques, quelle qu’en soit la raison, qui a abattu la civilisation pascuane.