Histoire

Dans les coulisses du trafic d'antiquités

Nous avons remonté les filières des pillards qui organisent des razzias dans les pays ravagés par la guerre ou la corruption.

De Tom Mueller

Sarah Parcak, égyptologue à l’université d’Alabama à Birmingham, examine un cercueil intérieur, l’un des trois coffres en bois qui, comme des poupées russes, abritaient jadis un corps momifié. Des pillards l’ont scié en quatre morceaux, avant de les expédier par avion aux États-Unis, où un restaurateur d’antiquités les a ré-assemblés.

Quelques semaines plus tôt, des douaniers ont découvert ce cercueil au domicile d’un antiquaire de Brooklyn. L'artefact est désormais à l’abri dans un entrepôt secret de New York, tout comme de nombreux objets d’art saisis par les autorités fédérales : un énorme bouddha indien en pierre, des cavaliers en terre cuite de Chine, des bas-reliefs d’Irak, de Syrie et du Yémen. Tous sont des orphelins du commerce illégal des antiquités, des victimes de la guerre internationale contre le patrimoine culturel. Qu’ils soient voleurs de temples indiens, cambrioleurs d’églises boliviennes ou violeurs de tombes chinoises, les pillards font de notre patrimoine une exploitation à ciel ouvert. Comme toute activité illégale, le trafic d’antiquités est difficile à quantifier. Mais l’imagerie satellitaire, les saisies de la police et les témoignages sur le terrain indiquent que le commerce des trésors volés prospère partout dans le monde. En Égypte, Sarah Parcak a été la première à utiliser l’imagerie satellitaire pour mesurer l’étendue des pillages et des dégâts causés par les intrusions in situ.

Ses conclusions sont inquiétantes : dans le pays, un quart des 1 100 sites archéologiques connus ont subi des dégâts majeurs. « Au rythme actuel des destructions, tous les sites répertoriés en Égypte seront sérieusement abîmés en 2040. C’est tragique. » Ces vingt dernières années, des procès très médiatisés et des restitutions ont révélé le côté obscur du commerce des antiquités. Ils ont mis en évidence les agissements de réseaux criminels, qui vendent des objets volés à des galeries et à des musées renommés. En 2002, Frederick Schultz, un éminent marchand d’art basé à Manhattan, a été condamné à trente-trois mois de prison pour complicité de recel d’antiquités égyptiennes. En 2006, le Metropolitan Museum of Art a accepté, sous la pression du gouvernement italien, de restituer le célèbre cratère d’Euphronios. Ce vase, destiné à mélanger du vin à de l’eau, avait été volé dans une tombe étrusque près de Rome.

Récemment, la guerre et le chaos qui ravagent de nombreux pays à la culture foisonnante, et dont le stade ultime est la mise à sac de l’ancienne Mésopotamie par Daech, ont ravivé l’inquiétude que le commerce des antiquités contribue au financement du terrorisme. Pour autant, le débat sur la manière d’arrêter l’hémorragie tourne en rond. Les archéologues déplorent que de nombreux objets volés soient disponibles sur le marché de l’art, ce qui incite au pillage. Les collectionneurs, les vendeurs et des conservateurs de musée leur rétorquent que la majorité des antiquités vendues le sont légalement. D’autres intervenants se posent en sauveurs du patrimoine de l’humanité : ils doivent impérativement « protéger » les antiquités des pays instables, quitte à les acheter aux pillards.

SHESEPAMUNTAYESHER, UN EXEMPLE CONCRET

En mettant bout à bout les indices recueillis auprès des égyptologues, des conservateurs de musée et des policiers fédéraux américains, je vais retracer le voyage de la vieille dame depuis sa tombe, quelque part en Égypte, jusqu’à l’entrepôt sous haute surveillance de New York, en passant par le réseau complexe des contrebandiers, des receleurs et des marchands.

La première étape consistait à localiser la dernière demeure de Shesepamuntayesher. En se basant sur les hiéroglyphes et le style artistique du cercueil, des égyptologues de l’université de Pennsylvanie ont conclu qu’elle vivait vers 600 av. J.-C. Une recherche dans des livres dédiés aux rites funéraires égyptiens et sur des sites d’antiquaires a permis de découvrir qu’un cercueil similaire, attribué à une femme portant le même nom inhabituel, avait été trouvé à Abousir el-Melek, un site archéologique à 100 km au sud du Caire.

Abousir el-Melek s’appelait jadis Busiris. Cette ville prospère, qui dominait une plaine inondable entre le Nil et l’oasis du Fayoum, était célèbre pour ses temples d’Osiris, le dieu de la fertilité et de l’au-delà, et ses tombes magnifiques datant de 4000 ans. Aujourd’hui, Abousir ressemble à un champ de bataille après un bombardement. Des cratères parsèment le sable que les pillards ont éventré avec leurs pelles, leurs tractopelles et leur dynamite, violant un nombre incalculable de sépultures et abandonnant autour de leurs puits d’excavation des amas lugubres de crânes et d’os brisés. Amal Farag, la représentante du ministère des Antiquités à Abousir et sur les sites voisins, me fait visiter les lieux avec cinq gardes armés de kalachnikovs. En chemin, cette femme svelte et droite de 49 ans ramasse des morceaux de cèdre percés de clous en bois et émaillés de pigments rouges – des fragments de cercueils. « Les pillards gardent les plus belles pièces et se débarrassent du reste, dit-elle. Pour une jolie pièce volée, des centaines sont détruites. » La fonctionnaire me mène à un tombeau creusé dans une colline et perpendiculaire à une salle obscure. Ici, en avril 2012, Amal Farag s’est trouvée nez à nez avec trois pillards. Lors d’une visite de routine avec une collègue, elle avait remarqué un taxi garé près du tombeau. En s’approchant, les deux femmes s’étaient retrouvées face aux trois gaillards. « J’ai murmuré à ma collègue : “Si tu as peur, fais semblant d’être très arrogante” », raconte Amal Farag.

Après les avoir dévisagées un moment sans mot dire, les hommes sont montés dans le taxi, qui s’est éloigné. La quadragénaire m’entraîne à l’intérieur du tombeau et m’indique l’endroit où elle a trouvé les deux splendides cercueils que les pillards avaient cachés sous une couverture. Une fois mes yeux habitués à l’obscurité, je découvre des niches creusées dans la paroi et des tunnels menant à d’autres chambres funéraires, plus loin sous la colline. Shesepamuntayesher a pu être arrachée à une tombe identique à celle-ci. Elle reposait peut- être dans l’une de ces niches, entourée des objets qu’elle chérissait de son vivant : des bijoux, une canne, des papyrus couverts d’invocations magiques, des coffres décorés de dieux funéraires. Ses ancêtres et ses descendants occupaient sûrement les niches voisines, avec leurs propres trésors. Si on l’avait découvert intact, ce tombeau familial aurait ouvert une fenêtre lumineuse sur le passé. Le pillage a beau l’avoir rendue orpheline, Shesepamuntayesher reste précieuse pour ses hiéroglyphes et ses peintures. Correctement exhumée, elle aurait été inestimable – la différence entre une page arrachée dans un livre et un livre entier dans une grande bibliothèque.

Amal Farag et sa collègue ont réussi à sortir les deux cercueils du tombeau et à les mettre dans leur voiture. Sur la route menant au ministère, elles ont été prises en chasse par une Peugeot 504, qui s’est approchée à quelques centimètres de leur pare-chocs. Par chance, à un carrefour, un camion a coupé la route de leurs poursuivants et les deux femmes ont réussi à leur échapper. Quand nous sortons du tombeau, Amal Farag m’explique que les villageois égyptiens n’ont aucun lien affectif avec la culture antique ; ils pillent leur passé pour survivre au présent. Dans de nombreux pays à la riche archéologie, les pauvres sont « terrassiers de subsistance ». Les pillages se sont multipliés après la révolution de 2011, quand les forces de sécurité du gouvernement se sont débandées. Toutefois, l’analyse satellitaire de Sarah Parcak révèle un pic significatif deux ans plus tôt, quand la crise financière mondiale a frappé de plein fouet l’économie égyptienne. Pour survivre, des chômeurs se sont tournés vers le pillage. Les gardes nous escortent jusqu’à la route principale et Amal Farag me serre longuement la main. « Ne conduisez pas la nuit », m’avertit- elle. La révolution n’est, semble-t-il, pas finie.

TIRER PROFIT D'UNE ACTIVITÉ ANCESTRALE

En Égypte, le premier procès de pillards connu s’est déroulé à Thèbes, en 1113 av. J.-C. Une bande de voleurs menée par un entreprenant ouvrier carrier s’en prenait aux tombeaux creusés dans la roche. Le carrier et ses complices ont été jugés coupables et exécutés – probablement empalés. Les envahisseurs ont eux aussi subtilisé des antiquités égyptiennes. Les conquérants romains envoyaient au pays des obélisques entiers sur des bateaux spécialement conçus pour ce transport. Entre le XVIe et le milieu du XXe siècle, période d’occupation par des puissances étrangères, un nombre incalculable d’œuvres offertes, achetées ou obtenues sous la contrainte ont quitté l’Égypte pour des centres culturels éloignés. Les archéologues étrangers recevaient une partie des objets exhumés sur les lieux de fouilles selon un arrangement conclu avec les autorités égyptiennes et appelé « partage ». Au Caire, à Louqsor et ailleurs, des voyageurs achetaient des objets d’art à des négociants agréés. Ces transactions s’effectuaient souvent sans écrits, les antiquités étant en général considérées comme des biens personnels. Des mesures de protection légale existaient déjà, mais les concepts modernes de propriété culturelle et de pillage n’étaient pas encore parfaitement définis.

Le changement, en Égypte et ailleurs, est intervenu à partir des années 1950, avec la fin des empires coloniaux et l’indépendance des pays. Animés par la volonté d’affirmer leur identité, nombre d’entre eux ont renforcé les lois existantes ou en ont promulgué de nouvelles afin de protéger leur patrimoine, y compris celui encore enfoui. En 1983, l’Égypte annonçait que toutes les pièces culturellement importantes âgées de plus d’un siècle appartenaient à l’État. En 1970, l’Unesco avait adopté la Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels, signée par 131 pays à ce jour.

A une trentaine de kilomètres au nord d’Abousir, je rencontre Mohammed Youssef, le directeur de Licht et de Dahchour, deux sites datant du Moyen Empire. Après la révolution de janvier 2011, des bandes de pillards ont ravagé les lieux, utilisant parfois des bulldozers et creusant la nuit à la lumière des projecteurs. Mohammed Youssef me fait visiter un tombeau dans lequel, peu après le début de la révolution, lui et l’un de ses inspecteurs ont sauvé deux magnifiques reliefs en calcaire provenant d’une autre sépulture. Deux groupes, équipés de mitraillettes, se les disputaient. « Quand nous nous sommes approchés, ils ont tiré en l’air. Ils n’avaient pas du tout peur de nous », se rappelle le directeur. Après le départ des hommes armés, lui et son équipe sont revenus sur les lieux pour récupérer les reliefs.

La loi du plus fort prime dans les zones instables, notamment en période de conflit. Lors de la guerre civile au Cambodge, les Khmers rouges et d’autres groupes armés contrôlaient souvent les pillards à l’œuvre sur leur territoire. Aujourd’hui, en Syrie, Daech s’approprie une part des profits du pillage, de même que les groupes affiliés à l’armée de Bachar al-Asad, aux Kurdes des YPG ou à l’opposition. Mohammed Youssef affirme que des figures locales jouent un rôle capital dans le trafic des antiquités de Licht et de Dahchour. « Des gens très connus sont impliqués dans les pillages. Ils sont riches, influents, intouchables. » Il précise que, dans un village proche des sites, une famille est à la tête d’une grande milice privée. Le général de brigade Ahmed Abdel Zaher, chef des opérations de la police égyptienne des antiquités, m’explique que de nombreux réseaux de pilleurs sont structurés comme les pyramides à quatre degrés. La base, peut-être les trois quarts de la force de travail, est composée de villageois pauvres dont la parfaite connaissance du terrain et des monuments est essentielle. Le deuxième degré consiste en intermédiaires qui collectent les objets et organisent les équipes de travail. Le troisième degré passe en fraude les objets du pays et les revend à des acheteurs étrangers, basés au sommet.

Les marges de profit augmentent au gré des échelons. Des pillards du deuxième degré peuvent revendre des objets jusqu’à dix fois le prix payé aux terrassiers. « Ce sont des délinquants professionnels ; les antiquités ne sont qu’un aspect de leurs activités », révèle Ahmed Abdel Zaher. Il évoque plusieurs opérations antidrogue lors desquelles la police a aussi découvert des objets d’art. Ceux-ci peuvent parfois suivre les mêmes circuits que le trafic d’armes. « J’ai souvent trouvé des caches où des antiquités voisinaient avec des lance-roquettes et autres », confirme Matthew Bogdanos, procureur à New York et colonel des Marines en Irak au début des années 2000. Parmi la cinquantaine de ports, d’aéroports et de routes utilisés pour sortir les antiquités d’Égypte, je choisis Damiette. C’est l’un des terminaux à conteneurs les plus actifs du pays, en particulier dans ses échanges avec Dubaï ; c’est aussi la capitale égyptienne du mobilier. Les trois coffres de Shesepamuntayesher ont été expédiés de Dubaï aux États-Unis, l’un d’entre eux dissimulé dans un conteneur de meubles.

Seuls 240 km séparent le Caire de Damiette, mais le trajet que j’effectue dure près de cinq heures. La veille, des insurgés ont tué deux policiers près de mon hôtel de la banlieue du Caire et la route fait l’objet d’attaques sporadiques au lance-roquettes. La sécurité est renforcée par des barrages réguliers. J’observe le flot incessant des camions qui les franchissent, remplis d’oignons, de melons, de poulets et de laine. N’importe lequel de ces véhicules pourrait avoir hébergé le cercueil de Shesepamuntayesher.

LA FIN DE L'ITINÉRAIRE

Sur la base de courriels, de déclarations douanières et de titres de transport des marchandises, les procureurs et les enquêteurs fédéraux ont établi que trois hommes étaient impliqués dans son transfert de Dubaï aux États-Unis : Mousa Khouli, un marchand d’antiquités né en Syrie et basé à New York ; Salem Alshdaifat, un citoyen jordanien établi dans le Michigan ; et Ayman Ramadan, un Jordanien installé à Dubaï. (Mousa Khouli plaidera coupable de contrebande et de fausses déclarations, et sera condamné à six mois d’assignation à résidence. Salem Alshdaifat reconnaîtra avoir commis un délit et sera condamné à verser une amende de 1 000 dollars. Ayman Ramadan est toujours en fuite.) Les documents versés au dossier montrent que Salem Alshdaifat a envoyé des photographies des trois coffres de Shesepamuntayesher à Mousa Khouli, puis qu’Ayman Ramadan et d’autres personnes ont expédié les pièces (avec une description trompeuse de leur contenu et de leur valeur) à Mousa Khouli et à un numismate professionnel du Connecticut. Mousa Khouli a utilisé les mêmes photos pour revendre la totalité du cercueil à un collectionneur en Virginie. Selon les fonctionnaires du Service de l’immigration et des douanes des États-Unis (USICE), Ayman Ramadan a vendu des antiquités dérobées en Syrie, en Jordanie et en Libye. Des courriels entre Salem Alshdaifat et de potentiels acheteurs suggèrent qu’il était parfaitement au courant du pillage en Égypte.

Pour Brenton Easter, un agent spécial de l’USICE qui a lui-même enquêté sur l’affaire Shesepamuntayesher, les réseaux internationaux du pillage collaborent beaucoup plus efficacement que les différents services de police. Brenton Easter précise que le conteneur qui a transporté l’un des trois coffres de Shesepamuntayesher aux États-Unis a été affrété par Amal Star Antiques. Selon lui, cette société de Dubaï appartient à Noor Sham, de la fameuse famille d’antiquaires installés à Mumbai, en Inde. Dans son livre L’Affaire Sotheby’s – Enquête sur un scandale, le journaliste d’investigation Peter Watson avance que des membres de la famille Sham ont dirigé une importante opération de vol et de contrebande dans les années 1990. Des sculptures de temples indiens ont été expédiées en Grande-Bretagne, parfois via Dubaï, et quelques pièces majeures ont été mises en vente chez Sotheby’s, à Londres. « Je ne connais pas tous les gars honnêtes du monde, ceux des services de police étrangers, mais les trafiquants me donnent l’impression de bien se connaître, glisse Brenton Easter, le regard fixé sur une mappemonde dans son bureau de New York. C’est comme si chacun d’entre eux avait le numéro de portable des autres. » Un collaborateur au Moyen- Orient a récemment informé mon interlocuteur que des contrebandiers et des négociants de la région suivaient de près son travail. « Cela veut dire qu’ils m’ont à l’œil, note-t-il. Bien. Maintenant, je sais que je fais du bon boulot. »

À la différence d’autres produits illicites tels que les drogues ou les armes, les antiquités volées sont sales au départ et propres à l’arrivée (du moins en apparence) ; leur origine illégale est blanchie au fil du trafic. Faute de connaître la provenance exacte d’un objet – les actes successifs de propriété –, il est impossible de savoir si une pièce a une origine respectable ou crapuleuse. Or, de nombreux objets collectionnés légalement n’ont pas de provenance solidement établie ; tout achat est donc un dilemme. Mousa Khouli a vendu Shesepamuntayesher à Joseph Lewis, directeur d’une entreprise pharmaceutique et collectionneur d’antiquités vivant en Virginie. En mai 2011, ce dernier a notamment été poursuivi pour contrebande et blanchiment d’argent, avec Mousa Khouli et les autres. Après trois années de contentieux, il a obtenu un accord avec la justice américaine, qui l’oblige à se soumettre à certaines mesures d’ordre financier et administratif en contre- partie de l’abandon de toutes les charges. Lui nie toute irrégularité, au motif qu’il a acheté les objets aux États-Unis à un revendeur qui s’occupait de leur importation.

S’il existe un gène du collectionneur, Joseph Lewis en est porteur. Sa mère adorait les vinaigriers, les figurines d’éléphants et les leurres en forme de canard, tandis que son père préférait les armes à feu. Aujourd’hui, sa maison de 600 m2 abrite les collections maternelles, ainsi que ses 30 000 insectes et ses antiquités. « Donnez–moi une paire de n’importe quoi et je commence une collection ! », me lance cet homme de 60 ans, mince et soigné. Il me montre les remarquables œuvres égyptiennes qu’il a acquises ; je découvre plusieurs superbes cercueils protégés par des caissons avec régulateurs de température intégrés. En admirant une magnifique statue en bois peint de Ptah-Sokar-Osiris, j’éprouve la même fascination que celle que j’ai ressentie devant d’autres antiquités égyptiennes, le même sentiment spectral d’une vie en éveil sous l’immobilité de surface. Je comprends le désir de posséder un tel objet. Quelques mois plus tôt, chez Sotheby’s, j’ai ressenti la même excitation émerveillée devant le buste en diorite noire d’un prêtre du temple de Karnak, qui pouvait m’appartenir pour 450 000 euros.

Joseph Lewis estime que les collectionneurs d’antiquités seront de plus en plus entravés par les lois américaines et étrangères ; c’est pourquoi il a récemment créé une association d’information et de défense des collectionneurs. Il m’en récite quelques couplets : les collectionneurs, comme les musées, sauvegardent des éléments culturels de l’humanité que les pays sources ne sont souvent plus capables de protéger. Une antiquité, même si elle n’est pas mise au jour par un archéologue, peut conserver une valeur scientifique importante. En partageant leurs collections avec des chercheurs et des musées, de nombreux collectionneurs contribuent à l’éducation du grand public. Une collaboration plus étroite entre collectionneurs et spécialistes permettrait de créer un registre des objets archéologiques, outil puissant contre le pillage. « Si ce n’est pas sur la liste, ça ne pourra être ni acheté ni vendu, résume Joseph Lewis au sujet de cette base de données hypothétique. Si ce n’est pas répertorié, c’est que c’est volé. »

Joseph Lewis n’est toutefois pas le plus virulent défenseur des collectionneurs. James Cuno, P-DG du J. Paul Getty Trust, déplore les rapatriements récents d’un certain nombre d’œuvres dans des zones de conflit où leur protection est à risques. Les musées assurant la collection, la conservation et le partage du patrimoine culturel mondial, James Cuno estime qu’on ne peut exclure d’acheter des objets pillés si, ce faisant, on les sauve de la disparition ou de la destruction. « Accepteriez-vous de ne jamais négocier avec des terroristes, même si la négociation permet de sauver des otages ?, interroge-t-il. On n’abolit pas un marché en n’y participant pas. Cette question n’est ni simple ni bénigne. »

LE COMMERCE DES ANTIQUITÉS PARTICIPE-T-IL AUX EFFORTS DE CONSERVATION ?

Si le commerce des antiquités a pu sauver de la destruction de nombreux chefs-d’œuvre, les zones grises de son mode opératoire laissent pendante l’accusation qu’il favorise le pillage et encourage certains de ses participants à s’illusionner sur l’origine des objets qu’ils chérissent. Joseph Lewis ne souhaite pas discuter de l’affaire Shesepamuntayesher, sauf pour expliquer qu’il s’est décidé à acheter le cercueil en entier après que Mousa Khouli, le marchand, a évoqué une origine plausible – à savoir que ces pièces faisaient partie de la collection de son père. La convention de l’Unesco de 1970, le droit patrimonial, les poursuites judiciaires et les restitutions du début des années 2000 auraient dû inciter à une traçabilité rigoureuse. Pourtant, nombre de collectionneurs, de marchands, de commissaires-priseurs et de conservateurs de musée semblent penser qu’ils bénéficient toujours du secret et de l’anonymat entourant le commerce des antiquités. Les plus grandes salles de ventes multiplient les enchères privées, et les provenances nébuleuses (« collection suisse », « héritage ») restent fréquentes.

Prenons l’exemple de la statue du prêtre que j’admirais chez Sotheby’s. Une semaine avant la vente aux enchères, Christos Tsirogiannis, un archéologue médico-légal à l’université de Glasgow, a révélé que cette œuvre se trouvait dans les « archives Schinoussa », une banque de données photographiques établie par un réseau connu de pillards et de contrebandiers. Si le fait d’apparaître dans ces archives ne prouve pas que l’objet ait été pillé, la réticence de la société de vente aux enchères à en faire mention soulève des questions troublantes. Sotheby’s a préféré qualifier la contestation de Christos Tsirogiannis d’« infondée et irresponsable ». « Depuis 2007, j’ai identifié de nombreux objets provenant de ces archives dans presque chaque vente majeure, m’explique Christos Tsirogiannis. Mais les sociétés de vente aux enchères continuent de les vendre. Elles ne se soucient pas de changer de comportement, elles se soucient seulement de continuer à vendre. »

Il y a longtemps que les grandes sociétés de vente aux enchères acceptent de vendre des objets à l’origine douteuse ou inconnue, et même en provenance de zones de pillage ou de guerre. Entre les années 1970 et 2011, ces sociétés, y compris Sotheby’s et Christie’s, ont vendu des chefs-d’œuvre de la statuaire khmère, malgré la possibilité évidente qu’ils aient été arrachés des temples pendant ou après la guerre civile au Cambodge. De grands musées ont aussi acheté ou reçu des statues khmères. « Le monde entier aurait dû agiter le drapeau rouge devant ces pièces – et personne n’aurait pu les acheter ou les vendre de bonne foi, s’indigne Tess Davis, avocate et cadre de l’ONG Antiquities Coalition, qui lutte contre le pillage. Quelques années plus tôt, les collectionneurs se lamentaient de l’absence d’art cambodgien aux États-Unis. Quand la guerre civile a éclaté, des chefs-d’œuvre ont inondé le marché, comme par magie – des chefs-d’œuvre sans provenance, mais avec des preuves de vol violent, puisque certains étaient coupés au ras des chevilles ! »

Ayant suivi de près l’itinéraire du cercueil de Shesepamuntayesher, j’ai du mal à imaginer que l’on puisse acheter une pièce à l’origine incertaine sans faire preuve d’un aveuglément délibéré. L’archéologue Ricardo Elia acquiesce : « C’est évident, dit-il. Et, quand vous achetez des objets volés, vous dopez le pillage. » Dans la bataille de la propriété culturelle qui fait encore rage, certaines avancées sont encourageantes. En 2010, le musée des Beaux-Arts de Boston a innové en créant la fonction de « conservateur spécialisé dans la recherche de provenance ». En 2013, le Metropolitan Museum of Art a volontairement restitué deux importantes statues khmères, avant d’organiser une grande exposition sur l’art en Asie du Sud-Est, en coopération avec le gouvernement cambodgien. « Pour les conservateurs des musées, ce type de collaboration, qui vise à des prêts à long terme plutôt qu’à des acquisitions au comptant, est un pas important et positif », observe Patty Gerstenblith, une professeur de droit spécialisée dans le patrimoine culturel.

Le 23 avril 2015, Shesepamuntayesher a retrouvé son pays ; son cercueil est désormais exposé au musée égyptien du Caire. Pendant ce temps, des conservateurs et des collectionneurs réclament la création d’une base de données des antiquités pour limiter et contrer le pillage ; et ils invitent les archéologues à y prendre part. Pour l’égyptologue Sarah Parcak, les pays sources et les pays consommateurs doivent trouver d’urgence un terrain d’entente. Mais le pillage risque de se poursuivre tant que les terrassiers égyptiens et les acheteurs étrangers ne considéreront pas les antiquités comme des chapitres essentiels de notre histoire, qui doivent être recueillies dans les règles de l’art et partagées avec le plus grand nombre.

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