Histoire

Les secrets enfouis des lacs autrichiens

Le Salzkammergut et ses panoramas idylliques abritaient la capitale estivale de l’Empire austro-hongrois. Au détour de l’un des 76 lacs de la région, on évoque le souvenir de Mahler, Brahms ou Freud. Plus tard, il y eut aussi Eichmann et d’autres dignitai

De Paul Frederick Kluge

Rien qu’une poignée de main et une petite conversation », prévient l’archiduc Marc de Habsbourg lorsque je le rencontre à la Kaiservilla de Bad Ischl. La villa impériale, construite à flanc de colline, est l’endroit où son arrière-grand-père, François-Joseph, dernier empereur d’Autriche, passa une partie de ses étés, de 1831 à 1914. Marc de Habsbourg, l’actuel propriétaire, est un homme timide qui évite la foule et, quand il le peut, la publicité.

Chaque année, le 18 août, date anniversaire de la naissance de François-Joseph, les nostalgiques de l’Empire austro-hongrois se rassemblent pour célébrer une messe royale, chanter l’hymne impérial et défiler jusqu’à la villa. Outre ces monarchistes, le site attire aujourd’hui 80 000 visiteurs par an. D’ailleurs, tandis que je discute avec l’archiduc, le plafond craque et grince : des touristes se promènent au-dessus de nos têtes. Je les imagine découvrant aux murs les bois des quelque 50 000 cerfs et chamois abattus par le Kaiser. Je me les représente ensuite s’approcher de la table où, en 1914, François- Joseph signa la déclaration de guerre contre la Serbie. La guerre mondiale qui s’ensuivit allait mettre fin aux 645 années de règne de la dynastie des Habsbourg.

Marc de Habsbourg sourit en entendant les pas : « Les gens aiment l’idée que la villa soit toujours occupée. » Lui-même y habite. « Cet endroit est vivant, ce n’est pas un parc à thème, ajoute-t-il. Ce qui est magique ici, c’est que le public apprécie de voir les lieux tels qu’ils étaient à l’époque. »

Situé à l’est de Salzbourg, le Salzkammergut est une région lacustre attachante. De la taille de la Corse-du-Sud, il compte soixante-seize lacs, dont les autochtones assurent qu’on peut boire l’eau sans aucun problème. Les montagnes alentour, les villages en contrebas, les vergers, les jardins, les fermes avec leurs jardinières fleuries, dessinent un tableau de toute beauté. On ressent là une harmonie vieille de plusieurs siècles. Mais ce n’est pas seulement le paysage qui m’attire ici. C’est l’histoire.

Du temps de sa splendeur, Bad Ischl était une station thermale à la réputation internationale. La capitale estivale de l’Empire austro-hongrois. « Au XIXe siècle, si on en avait les moyens, on fermait sa maison de Vienne ou de Berlin, et on venait à Bad Ischl pour voir et être vu », explique Bernhard Barta, un historien local. Le quotidien était fait d’odeurs de pin, de bains, de pâtisseries, de concerts et de commérages.

Des rois d’Angleterre, d’Allemagne et des hommes d’État séjournèrent à Bad Ischl. Mais le lieu appartenait surtout aux peintres, aux écrivains et aux musiciens : Mahler, Mendelssohn, Meyerbeer, von Webern. C’est ici que Brahms composa sa célèbre berceuse et que Bruckner s’attela à une de ses messes. Aujourd’hui, si l’on entend de la musique en extérieur, c’est plutôt une opérette de Johann Strauss ou de Franz Lehár, le compositeur de La Veuve joyeuse, mort à Bad Ischl en 1948.

Un autre plaisir rétro de la région est le costume. Les hommes portent facilement une veste en loden (laine imperméable) sans col avec une Lederhose (culotte de cuir). Les femmes, elles, arborent le Dirndl, une tenue traditionnelle composée d’un corsage, d’une jupe et d’un tablier. Ces costumes ne sont pas destinés à amuser les touristes. En réalité, ce sont les touristes – dont la plupart viennent d’Allemagne et d’Autriche – qui portent des Lederhosen et des Dirndl pour mieux s’intégrer à la population locale.

À une demi-heure de route de Bad Ischl se trouve Altaussee, un village au bord d’un joli lac, entouré de forêts de pins et de montagnes. Dans une auberge, je rencontre Hans Glaser, un homme qui n’hésite pas à porter une Lederhose. Hans dirige un restaurant et une distillerie d’eau-de-vie ; il joue de la flûte et de la contrebasse dans un groupe de musique folk. Il est aussi capable de vider et de préparer une truite avec moins d’effort qu’il ne m’en faut pour tailler un crayon. C’est lui qui me révèle une histoire gênante : après la Seconde Guerre mondiale, Mme Adolph Eichmann habita tout près d’ici. Que Brahms et Johann Strauss aient apprécié Altaussee est une chose ; que l’endroit ait attiré des criminels en est une autre.

« Au début, les habitants étaient fiers que des personnalités résident ici, affirme Gerhard Zauner. Plus tard, cela a été douloureux. » Zauner est à la fois un plongeur, un aubergiste et un historien controversé. Il me conduit sur les hauteurs, à la villa Kerry, où Ernst Kaltenbrunner, un haut dignitaire nazi, jouissait d’une vue spectaculaire sur Altaussee. Nous traversons ensuite la prairie alpine de Blaa Alm, où Eichmann et une cohorte de SS auraient enterré trois chargements d’or. Au bord de l’Ödensee, un lac minuscule, Zauner me montre la rive depuis laquelle le chef de commando Otto Skorzeny jeta d’autres caisses à l’eau. « On trouvera quelque chose [dans le lac], assure Zauner. Mais je ne sais pas si cela aura de la valeur. »

Non loin de là, le Toplitzsee a été surnommé par certains « le lac de Hitler ». « C’est là que le monde entier veut plonger », précise Zauner. Le lac est petit, froid, trouble, avec un fond dangereux. Après la guerre, des chasseurs de trésors y découvrirent de faux billets de banque britanniques et des plaques d’impression. Mais, officiellement, pas le véritable butin espéré.

Les lacs recèlent peut-être des trésors, mais surtout… du poisson. Le lendemain, à 5 heures, j’ai rendez-vous avec Peter Wimmer à Hallstatt, sur la rive du Hallstättersee. Je l’observe avec ses deux coéquipiers, occupés à relever les filets. Ce pêcheur jure qu’il peut sentir le goût de la nourriture artificielle qu’ingèrent les poissons d’élevage. Ceux du lac n’ont besoin ni d’épices ni d’herbes : dix heures de saumure et deux heures de fumage au bois de hêtre leur suffisent. Ce jour-là, nous capturons une centaine de poissons contre les 200 habituels. « Nous prenons ce que la nature nous donne, dit Wimmer. Pas plus. »

Je me rends ensuite à Grundlsee, où je rencontre Anna Mautner, une octogénaire menue et bronzée. Son père, un industriel viennois, était « complètement fou » de la région des lacs. Il en parcourait les bois, en étudiait les traditions et en collectionnait la musique dans sa résidence d’été. Pendant ce temps, Anna jouait avec les voisins, dansait, nageait, grimpait. Tout s’est arrêté en 1938, quand une femme revêche qui travaillait dans la petite ferme familiale envoya un mot : « Heil Hitler ! Vous n’aurez plus de beurre ! » Ceci, ainsi que son renvoi de son école viennoise, surprit Anna. « Je ne savais même pas que mes grands-parents étaient juifs, raconte-t-elle. J’ai été élevée dans la religion protestante. » Réfugiée, elle passa les années de guerre en Angleterre, où elle se maria.

« C’est mon mari qui a eu l’idée de revenir ici, poursuit-elle. J’étais moins enthousiaste. Mais, dès que j’ai entendu l’eau qui coulait, perçu chaque son et chaque odeur, j’ai trouvé que c’était beau. Merveilleux. » Tous les matins, Anna se promène au bord du Grundlsee, passe devant la villa Castiglioni (l’ancienne Führerbibliothek), puis devant la maison de villégiature de Freud. Elle flâne dans une épicerie, parle à des gens qui l’appellent par son nom. « J’adore cet endroit, dit-elle. Même si je suis désormais veuve. »

Reviendrai-je malgré l’histoire tortueuse de la région ? Ou à cause d’elle ? Ou les deux ? Difficile à dire. Mais je reviendrai.