Lucrèce Borgia, prédatrice ou victime ?

Fille illégitime d'un pape et de sa maîtresse, Lucrèce Borgia fut célèbre pour sa beauté ainsi que pour les morts suspectes et intrigues politiques ayant plané sur elle et sa famille. Quels aspects relèvent de la vérité ou de la pure invention ?

De Josep Palau i Orta
Peint par Bartolomeo Veneto en 1515, ce portrait sophistiqué qui représenterait Lucrèce Borgia est aux antipodes de sa réputation obscène.

Un jour de printemps de l'an 1480, le cardinal Rodrigo Borgia fait venir plusieurs astrologues à son domicile, à Rome, afin qu'ils lui prédisent l'avenir d'un nouveau-né. Répondant au prénom de Lucrezia (Lucrèce, en français), l'enfant est la fille de Vannozza Cattanei, une Romaine célèbre pour sa beauté. Toutefois, personne ne croit un instant que le père de l'enfant est le mari de Vannozza, cette dernière étant depuis de nombreuses années la maîtresse préférée de Rodrigo Borgia. Pour le plus grand bonheur du cardinal, les astrologues prédisent un futur radieux à l'enfant illégitime. Nous ignorons encore si leurs prédictions se sont réalisées, mais Lucrèce devint l'un des membres les plus tristement célèbres de la puissante famille Borgia.

Tout au long de sa vie fugace, Lucrèce Borgia fut admirée pour sa beauté. À l'aube de ses vingt ans, un courtisan la décrit comme « de taille moyenne et aux formes gracieuses ; son visage est plutôt allongé, à l'image de son nez ; ses cheveux sont dorés, ses yeux n'ont pas de couleur particulière ; elle possède une grande bouche aux dents d'un blanc éclatant ; sa poitrine est remarquablement bien proportionnée. Tout son être respire la joie de vivre et l'humour. »

Glorifiée dans un drame de Victor Hugo, dans un célèbre opéra de Donizetti et source d'inspiration de nombreux films, la vie de Lucrèce Borgia fascine depuis longtemps les auteurs, qui la dépeignent en femme fatale. Elle y est décrite comme une femme séduisante empoisonnant ceux qui échappent à ses manipulations, participant à des orgies et entretenant des relations incestueuses avec des membres de sa famille. Une grande partie de ces descriptions n'a peu voire aucun fondement et de nombreux historiens voient désormais Lucrèce comme une victime des machinations de sa famille assoiffée de pouvoir. Sa vie est l'incarnation du monde sulfureux de la politique pontificale au cœur de la Renaissance italienne, dans les années tumultueuses qui précèdent la Réforme protestante.

Le blason des Borgia véhicule l'idée de pouvoir associée à la famille de Lucrèce.

L'ÉDUCATION D'UNE BORGIA

Ambitieux et mondains, les Borgia sont originaires d'Espagne et instiguent inquiétudes et jalousie chez les familles italiennes. Au début du siècle, le pape Calixte III, issu de la famille Borgia, se hisse sur le trône pontifical. Tout au long de l'enfance de Lucrèce, son père met au point des manœuvres politiques visant à promouvoir les intérêts de la famille.

Élevée par sa mère pendant ses premières années, Lucrèce est ensuite envoyée par son père chez sa cousine Adriana Orsini, qui lui enseigne les fondements de la culture savante. Elle y apprend le latin, le grec, l'italien et le français, mais également la musique, le chant et le dessin, lui permettant d'accéder avec aisance aux plus hautes sphères de la cour. L'approche qu'a Adriana de l'éducation est sans équivoque : « Avant toute chose, assurez-vous d'avoir quelque chose à dire, puis exprimez-vous avec simplicité et sincérité, en évitant les mots prétentieux. Je veux vous apprendre à réfléchir, et non pas à élaborer des phrases pompeuses ».

En août 1492, Rome nomme le second pontife issu de la famille Borgia : Rodrigo devient alors le pape Alexandre VI. L'accession au trône de son père transforme à jamais la vie de Lucrèce. Le destin de la jeune fille prend soudainement une importance toute particulière aux yeux des hommes puissants qui l'entourent. En raison du statut de pape Alexandre VI, les perspectives de mariage de sa jeune fille sont au centre de toutes les attentions au sein des hautes sphères de la société romaine. Un an après, en 1493, Andrea Boccaccio, ambassadeur du duc de Ferrare à Rome, décrit Lucrèce, alors âgée de 13 ans, comme une jeune fille exquise et gracieuse à l'éducation « empreinte de piété chrétienne ».

À l'arrivée à Rome du roi de France Charles VIII, le pape Alexandre VI se réfugie dans le château Saint-Ange. L'alliance du roi Charles avec la famille du mari de Lucrèce condamnera le premier mariage de cette dernière.

Toutes les éminentes familles italiennes désirent ardemment lier leur fortune à celle de l'influent pape Alexandre. Un grand nombre d'entre elles tentent de sceller une alliance. Le cardinal Ascanio Sforza le fait ainsi remarquer : « Nombreux sont ceux qui aspirent à se marier à la famille du pape par l'intermédiaire de sa fille. Il leur laisse d'ailleurs croire qu'ils ont une chance. Le roi de Naples lui-même désire gagner sa main ! »

Toutefois, aucune famille n'est davantage en mesure de présenter un prétendant digne de ce nom que celle d'un homme directement impliqué dans l'élection du pape Alexandre : le cardinal Sforza, dont le frère n'est autre que l'influent duc de Milan, Ludovico Sforza. Le cardinal Sforza propose d'unir leurs familles par le mariage de Lucrèce, alors âgée de 13 ans, et de son neveu Giovanni. Les Borgia acceptent la proposition et gagnent ainsi un puissant allié au nord et au centre de l'Italie.

Le 9 juin 1493, Giovanni Sforza fait une entrée triomphale à Rome par la Porta del Popolo. Son mariage avec Lucrèce a lieu trois jours plus tard. Les élites de la ville et leur famille, les ambassadeurs ainsi que d'autres responsables sont conviés à la cérémonie. Selon certains récits, la célébration de ces noces voit le pape et les cardinaux manger et danser toute la nuit. À l'aube, le pontife accompagne les nouveaux mariés au palais de Santa Maria in Portico. Les espoirs et craintes de Lucrèce, qui n'est encore qu'une enfant, importent peu aux acteurs impliqués dans cette union. Le jeune couple n'a même pas droit à un bref intermède conjugal qu'une tempête politique l'engloutit.

Surplombée par le château Estense, la nouvelle demeure de Lucrèce, Ferrare a longtemps constitué une terre d'accueil pour des peintres comme Bellini et Piero della Francesca, faisant de la ville l'un des cœurs culturels de la Renaissance.

Au début de l'an 1494, les troupes du roi de France Charles VIII envahissent l'Italie. Ludovico Sforza, oncle de l'époux de Lucrèce, scelle une alliance avec les Français contre le père de cette dernière. Retenu à Rome, Giovanni se retrouve dans une situation inextricable, tiraillé entre sa loyauté pour son oncle d'une part et celle pour son épouse et l'influente famille Borgia d'autre part. Il refuse de se retourner contre son oncle et de se ranger du côté des frères de Lucrèce, Juan et Cesare. Suite à cette décision, Cesare apprend à Lucrèce que son mari doit être assassiné.

Giovanni aurait alors été prévenu par Lucrèce du plan qui se préparait contre lui et s'enfuit à Milan déguisé en mendiant. Les Borgia s'engagent alors dans un interminable processus afin de faire annuler le mariage, au motif que Giovanni est impuissant et que le mariage n'a jamais été consommé. Ces rumeurs signent le début de siècles de spéculations racoleuses au sujet de la vie sexuelle de Lucrèce, dont des bruits (répandus par Giovanni en personne) sur d'éventuelles relations sexuelles incestueuses entre Lucrèce et ses père et frère. Giovanni s'oppose à l'annulation du mariage jusqu'à ce que le pape Alexandre accepte de lui laisser la dot de Lucrèce contre la rupture du mariage. Suite à une proclamation publique déclarant sa virginité intacte, Lucrèce redevient officiellement un cœur - et une dot - à prendre en 1497.

 

NOUVEAU MARIAGE, NOUVELLES MANIGANCES

Lors des négociations menant à la révocation du mariage, Lucrèce se retire au couvent de San Sisto, à Rome. Mais même le cloître ne parvient pas à la protéger des exploits et mésaventures de son insidieuse famille. En 1497, Lucrèce perd son frère Juan, découvert assassiné dans les eaux du Tibre. Son autre frère Cesare (nommé cardinal par son père à la fin de son adolescence) connaît parallèlement une ascension fulgurante : il est nommé chef militaire des États pontificaux, une région du centre de l'Italie qui entoure Rome et se trouve sous contrôle papal.

L'isolement de Lucrèce à San Sisto prend fin lorsque sa famille, toujours pour protéger ses intérêts, se met à la recherche d'un nouvel époux. Cette fois-ci, le prétendant se prénomme Alfonso d'Aragon et n'est autre que le fils illégitime du roi de Naples, alors un immense royaume dominant le sud de l'Italie. Son mariage avec Lucrèce ouvrirait la voie à l'union de son frère Cesare avec Carlotta, fille du monarque napolitain, lequel était un adversaire clef de la France, ennemie majeure du pape.

En 1498, Lucrèce épouse son second mari dans la cité du Vatican. La mariée comme le marié semblent tous deux désirer véritablement cette union. Lucrèce est âgée de 18 ans et son époux Alfonso, à peine plus jeune qu'elle, est perçu comme un jeune homme à la fois beau et aux belles manières. Il semble s'agir d'un mariage heureux : en 1499, Lucrèce donne naissance à un fils, baptisé Rodrigo en l'honneur de son grand-père. Le bonheur conjugal est toutefois de courte durée ; les manigances de la dynastie ne tardent pas à corrompre les perspectives du jeune couple.

Les négociations du pape visant à unir son fils Cesare à Carlotta de Naples sont un échec. Dans un surprenant revirement, il décide de se lier à son ancien ennemi, Louis XII, nouveau roi de France. En 1500, Cesare épouse ainsi Charlotte d’Albret, fille du duc d'Albret, lui-même parent du souverain français. Les intérêts des Borgia et ceux de la France s'opposent désormais à ceux de Naples. Ainsi, Alfonso, le mari de Lucrèce, en tant que napolitain, devient un handicap politique aux yeux de l'influent Cesare et du pape Alexandre.

Au cours des jours précédant l'année du jubilé de 1500, un astrologue avertit Alexandre de l'arrivée d'un malheur et lui conseille d'être vigilant. En juin, l'infortune frappe à sa porte : alors que le pape organise une réunion, une rafale de vent dévaste la cheminée située au-dessus de lui. L'accident fait trois morts et le pape, siégeant sur son trône, en ressort blessé. Deux semaines après l'événement, alors que Lucrèce se tient au chevet de son père, un groupe d'hommes de main armés de couteaux attaquent son jeune mari et son entourage sur les marches du Vatican. Grièvement blessé, Alfonso est emmené dans les quartiers du Vatican pour être soigné.

Sur la fresque intitulée « St. Catherine’s Disputation », peinte en 1492 par Il Pinturicchio et exposée dans les appartements des Borgia au Vatican, Lucrèce Borgia apparaît comme la figure centrale. Dans une autre fresque, l'artiste aurait peint la Vierge Marie à l'image de Giulia Farnese, l'une des maîtresses du père de Lucrèce, le pape Alexandre VI.

Pour la deuxième fois de sa courte vie, Lucrèce part à la rescousse de son mari. Elle décide de le soigner en personne, se charge de lui préparer sa nourriture et fait appel à des médecins de confiance venus de Naples. Alors qu'il n'est pas complètement remis sur pied, le pape Alexandre ordonne à une douzaine d'hommes de monter la garde devant les appartements d'Alfonso. La rumeur d'un complot contre lui commence alors à courir les rues de la capitale italienne. Pour l'ambassadeur de Florence, il ne fait aucun doute qu'une embuscade avait été décidée dans les plus hautes sphères de l'État : « Ce palais contient tant de haine, récente et ancienne, tant d'envie et de jalousie... le scandale est inévitable ».

Les rumeurs fantasques se répandent comme une traînée de poudre. Selon des pamphlets écrits à Naples, Cesare aurait murmuré à l'oreille d'Alfonso lors d'une visite à son chevet : « Ce qui ne s'est pas produit au déjeuner peut encore arriver au dîner ». Un mois plus tard, le 18 août, Alfonso est retrouvé étranglé dans son lit. Au dire de tous, Lucrèce a le cœur brisé.

 

LA TROISIÈME TENTATIVE EST-ELLE LA BONNE ?

Dévastée par la perte de son mari, Lucrèce se retire dans la ville de Nepi, située au nord de Rome. Elle s'enfonce alors dans une période de deuil et signe des lettres adressées à son père et son frère comme La infelicissima (« la grande malheureuse », en français). Le désespoir de la jeune veuve de 20 ans importe bien peu aux deux hommes, qui ne tardent pas à partir à la recherche d'un troisième mari pouvant satisfaire les intérêts stratégiques de la famille.

Alexandre et Cesare jettent leur dévolu sur Alfonso d'Este. Candidat idéal, ce veuf de 24 ans sans enfant est l'héritier du duc de Ferrare, offrant ainsi une alliance extrêmement intéressante pour les Borgia. Sa demeure familiale se situe dans l'importante région de Romagne, au nord de l'Italie, et sa famille entretient des liens étroits avec la France.

Suite à l'annonce du mariage à venir, les canons du château Saint-Ange ainsi que toutes les cloches de Rome résonnèrent. Peu après, la délégation du duc de Ferrare vint à Rome et rassura le duc au sujet des lettres de créance de la fiancée de son fils, dont la réputation était quelque peu entachée par les exploits médiatisés de sa famille. L'un des ambassadeurs rapporta : « C'est une jeune femme sage, et il ne s'agit pas là de mon opinion personnelle, mais de celle de toute la délégation ».

Le couple se marie en décembre 1501 et Lucrèce quitte Rome pour s'installer à Ferrare avec son nouveau mari en janvier 1502. Son père lui rappelle que ses propres intérêts passent avant le bonheur de sa fille : « Tu en feras davantage pour moi en te tenant éloignée que tu ne l'aurais fait en restant ici ». Dans une lettre adressée à son père deux mois après son départ, Lucrèce écrit : « Votre Altesse m'est ce que j'ai de plus cher au monde ».

La cathédrale de Ferrare, bâtie au 13e siècle, où s'est tenue la messe solennelle scellant les fiançailles de Lucrèce et d'Alfonso d’Este. En 1505, Alfonso y fut proclamé duc de Ferrare.

Alors hors de portée de son influente famille, Lucrèce put enfin jouir d'une certaine liberté. Loin de Rome, elle réunît à la cour de Ferrare quelques-uns des talents les plus remarquables de la Renaissance. Il semble qu'elle parvient à se hisser au-dessus des malheurs qui frappent le reste de la dynastie Borgia.

Le pape Alexandre VI meurt un an plus tard, en août 1503. Si certaines sources suggèrent qu'il aurait été empoisonné par accident, le paludisme semble être la cause la plus probable de son décès. Quelle que soit la raison de sa mort, elle entame le pouvoir de son fils Cesare. Pourchassé par ses ennemis, il n'a d'autre choix que de fuir chez son épouse, au nord de l'Espagne, où il meurt en 1507.

De son côté, Lucrèce s'établit à Ferrare. L'un des récits les plus importants de la Renaissance témoigne du respect qu'elle inspire à Ferrare. Dans Orlando Furioso, le poète Ludovico Ariosto plaide pour l'entrée de Lucrèce dans le temple de l'honneur de la féminité pour sa « beauté et son honnêteté ».

Après sa mort le 24 juin 1519, survenue des suites d'un accouchement difficile, l'image de Lucrèce est victime de nombreuses attaques. Les multiples ennemis des Borgia entachent son nom à coup d'allégations de luxure, d'inceste et de meurtre. Si ces accusations ne reposent sur aucun fondement historique, elles continuent aujourd'hui encore de porter atteinte à l'image de Lucrèce Borgia dans l'imaginaire collectif.

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