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Reportage chez les Sioux dans la réserve de Pine Ridge

Le gouvernement a beau trahir ses promesses depuis cent cinquante ans, la tribu Oglala Lakota de la réserve de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, entretient jalousement ses coutumes, sa langue et ses croyances. Jeudi, 9 novembre

De Alexandra Fuller

Les atrocités de l’histoire sont presque toutes associées à un site symbolique, un lieu dont le nom évoque le traumatisme de tout un peuple : Auschwitz, Robben Island, Nankin… Pour les Oglalas Lakotas de la réserve de Pine Ridge, ce lieu est Wounded Knee Creek. De loin, la colline n’est qu’un pittoresque tertre parmi d’autres.

Mais, une fois sur le lieu de la fosse commune où sont enterrés tous ceux qui périrent un matin d’hiver voilà plus d’un siècle, on croirait sans peine que certaines énergies – des actes de violence terrible et d’amour sublime – planent pour toujours dans l’air et ne disparaîtront jamais de la mémoire des hommes.

Alex White Plume, un activiste Oglala Lakota âgé de 60 ans, vit avec les membres de sa famille proche et élargie sur un ranch de 800 ha, près de Wounded Knee Creek. Sa terre est belle au-delà des mots, s’étendant entre des buttes couvertes de sauges et des ruisseaux où se reflètent toutes les couleurs de la fin de l’été.

De certains points, on voit les Badlands, aux crêtes brûlées par le soleil et aux cimes érodées. Et, en regardant dans une autre direction, on aperçoit la ligne sombre couronnant l’horizon des Black Hills du Dakota du Sud.

Par une journée chaude et humide de début août, je vais interviewer White Plume dans la cuisine-véranda qu’il vient de construire pour son épouse. Les plants de cannabis foisonnent dans le jardin.

« Allez-y, fumez autant que vous voulez, me propose White Plume. Je dis toujours ça à mes visiteurs : fumez tout ce que vous voulez, mais vous ne planerez pas très haut. » Ces plants sont les vestiges d’une plantation de chanvre industriel – un Cannabis sativa à faible teneur en tétrahydrocannabinol (THC) – cultivé par la famille de White Plume en 2000.

Pendant la Seconde guerre mondiale, les États-Unis encouragèrent la culture du chanvre, dont les fibres servaient à la fabrication de cordes, de toiles et d’uniformes. Mais, en 1970, la loi sur les substances contrôlées prohiba toute culture de chanvre, même à faible teneur en THC. En 1998, la tribu des Sioux Oglalas émit une ordonnance autorisant la culture du cannabis à faible taux de THC.

« La population de Pine Ridge jouit d’une souveraineté pleine et entière, en tant que nation indépendante, explique White Plume. Je veux dire par là que je suis libre de gagner ma vie avec cette terre. » Ainsi les White Plume ont-ils planté un demi-hectare de chanvre industriel avec des graines recueillies sur des pieds poussant à l’état sauvage dans la réserve.

Et ce, en dépit des avertissements paraît-il sévères du représentant du Bureau des affaires indiennes (BIA) pour Pine Ridge, qui aurait rappelé aux Sioux Oglalas que leur souveraineté est limitée et ne les autorise pas à enfreindre les lois fédérales.

Quelques jours avant la date de récolte, fin août 2000, des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA), du FBI, du BIA et de l’US Marshals Service ont investi les lieux avec hélicoptères et pick-up, et fermé la plantation.

« C’était une expérience de capitalisme et un test pour notre souveraineté, mais on a l’impression que le gouvernement américain veut que nous n’ayons ni l’un ni l’autre », affirme White Plume. Puis il éclate de rire, comme un homme qui en a vu d’autres.

Nous évoquons ensuite les traités conclus – et rompus – entre les États-Unis et les Sioux, ce qui nous conduit tout naturellement à une conversation sur les Black Hills, que les Oglalas considèrent comme le centre de leur monde spirituel.

Le traité de Fort Laramie (1868) garantissait aux Sioux la propriété des Black Hills. Mais, après la découverte d’or, en 1874, les prospecteurs affluèrent. Le gouvernement américain confisqua rapidement les terres.

Pendant plus d’un siècle, les Sioux contestèrent la légitimité de cette saisie et s’opposèrent au fait accompli. Le 30 juin 1980, à l’issue du procès opposant le gouvernement américain à la Nation sioux, la Cour suprême accorda un dédommagement de 17,5 millions de dollars, correspondant à la valeur des terres en 1877, ainsi que des intérêts courant sur cent trois ans, soit une somme totale de 106 millions de dollars. Les Sioux rejetèrent cet argent, répétant que les Black Hills ne seraient jamais à vendre.

White Plume me demande alors de réfléchir un instant à l’insulte apparemment calculée que représente le mont Rushmore, cette montagne dans laquelle ont été sculptés les portraits de quatre présidents des États-Unis.

« Les dirigeants du peuple qui a rompu chaque traité avec mon peuple ont leur visage sculpté dans notre lieu le plus sacré. Vous avez déjà vu une chose pareille ? Connaissez-vous un équivalent à cela ? » 

Je ne trouve rien à répondre. Puis White Plume lève les yeux vers moi et me demande si j’ai un peu de temps et de l’essence dans ma voiture. Je lui confirme que je dispose des deux. 

 

« Quand j’étais enfant, les sioux possédaient le monde. Le soleil se levait et se couchait sur leurs terres. Ils engagèrent 10 000 cavaliers dans la bataille. Où sont les guerriers aujourd’hui ? Qui les a massacrés ? Où sont nos terres ? À qui appartiennent-elles ? », Sitting Bull, (1831 ? – 1890). 

 

Nous voilà partis sur ses terres majestueuses. Assis sur la rive d’un cours d’eau bordé de peupliers, nous parlons des causes de décès au sein de la réserve, et notamment du suicide, au début de l’été, d’une adolescente oglala lakota de 15 ans.

Il ne me semble pas déplacé d’associer, par-delà les années, les corps entassés dans la neige à Wounded Knee, en 1890, et celui de Dusti Rose Jumping Eagle, couchée dans un cercueil ouvert, sous un tipi, au Billy Mills Hall, dans la ville de Pine Ridge, au début de juillet 2011. Une écharpe masquait son cou et la blessure mortelle qu’elle s’était infligée.

« C’est toute la Nation sioux qui a été blessée lors de ce dernier et terrible massacre, et nous souffrons depuis, poursuit White Plume. Il est vrai que nous avons nos propres manières de nous guérir des blessures génocidaires, mais il y a tout simplement tant de traumatismes historiques, tant de douleur, tant de morts. »

Il est bien placé pour le savoir. Certaines des danses des Esprits ayant précipité le massacre de Wounded Knee se seraient déroulées sur un plateau situé au milieu de son ranch. Les participants à ces cérémonies spirituelles dansaient jusqu’à entrer en transe et prétendaient communiquer facilement avec leurs ancêtres, se détacher mentalement de la Terre et toucher l’étoile du Berger. Et puis il y a le fait incontournable pour White Plume que trois de ses parents furent tués lors du massacre.

En 1890, une forte sécheresse aggrava les privations habituelles dans les réserves des grandes Plaines, déjà réduites comme peau de chagrin (la grande Réserve sioux avait été scindée en six réserves plus petites).

Dans le même temps, des agents du BIA s’inquiétaient de l’augmentation du nombre de danses des Esprits exécutées par les Sioux, qui se rassemblaient de plus en plus souvent et avec un désespoir croissant au beau milieu de la prairie, réclamant l’avis et les conseils de leurs ancêtres et des esprits.

Le 15 décembre 1890, des policiers du gouvernement en charge du territoire indien arrêtèrent Sitting Bull, l’un des principaux chefs sioux, espérant étouffer la « frénésie messianique » des cérémonies indigènes. L’arrestation prit involontairement un tour violent, chose qui, avec le recul, était sans doute inévitable.

Sitting Bull fut tué, ainsi que sept de ses partisans et six policiers. Craignant des représailles, un autre chef, Big Foot, s’enfuit vers le sud avec sa bande à la faveur de la nuit pour trouver refuge chez Red Cloud, dans la réserve de Pine Ridge.

Le 28 décembre 1890 au matin, une unité du 7e de cavalerie américain, très nerveuse, tomba sur la bande de Big Foot à Porcupine Creek, et l’escorta jusqu’à Wounded Knee Creek. Le lendemain matin, la cavalerie tenta de désarmer les Indiens. Ce qui advint ensuite sur la prairie gelée n’a jamais été entièrement élucidé.

On raconte qu’un homme-médecine, Ellow Bird, se serait mis à exécuter une danse en jetant des poignées de poussière en l’air. Une échauffourée s’ensuivit, un coup de feu éclata, l’armée tira et, quand la fumée se dissipa, Big Foot et au moins 145 membres de sa bande avaient été tués (bien plus selon les Oglalas), dont 84 hommes et garçons, 44 femmes et 18 enfants ; 25 soldats américains seraient également morts, certains sans doute touchés par des tirs amis.

Témoignant devant le commissaire des Affaires indiennes en février 1891, le chef oglala American Horse rapporta : « Juste à côté du drapeau blanc, une mère avec son bébé a été abattue ; ne sachant pas que sa mère était morte, l’enfant continuait à téter son sein. […] Bien entendu, cela aurait été correct si seuls les hommes avaient été tués ; nous en aurions été presque reconnaissants. Mais le fait qu’on ait tué des femmes et, plus particulièrement, qu’on ait tué les jeunes filles et garçons qui devaient constituer la force future du peuple indien, est le plus triste épisode de toute cette affaire, et nous en avons été très cruellement éprouvés. »

« Ils ont essayé l’extermination, ils ont essayé l’assimilation, ils ont violé chaque traité que nous avons signé avec eux, assène White Plume. Ils nous ont pris nos chevaux. Ils ont mis notre langue hors la loi. Nos cérémonies ont été interdites. »

White Plume s’appesantit sur les innombrables mesures et lois par lesquelles le gouvernement américain a cherché à opprimer les Amérindiens, mais il s’exprime sur un ton détaché, sans la moindre plainte.

« Nos chefs religieux ont dû entrer dans la clandestinité pour près d’un siècle. » Il a fallu attendre que le Congrès vote l’American Indian Religious Freedom Act, en 1978, pour que les entraves aux pratiques spirituelles indiennes soient considérées comme des délits. « Et pourtant, nos cérémonies ont survécu, dit White Plume, notre langue a survécu. »

Perdue au milieu des pages du projet de loi de finances pour la Défense de 2010, signé par le président Barack Obama en décembre 2009, figure une excuse officielle « à tous les Peuples autochtones pour les nombreux cas de violences, de mauvais traitements et de manque de soins dont ils ont été victimes par la faute des citoyens des États-Unis ». Mais il n’y est nullement question de réparations, ni d’honorer des traités depuis longtemps bafoués.

White Plume allume une cigarette et me fixe en plissant les yeux à travers des volutes de fumée. « Savez-vous ce qui m’a empêché de devenir un meurtrier sans pitié ? Ma langue. C’est elle qui m’a sauvé. Il m’est impossible d’être haineux dans ma langue. C’est une langue tellement belle et douce. » Il commence à me parler en lakota, et les mots coulent doucement de sa bouche.

Puis il se lève, marche vers le cours d’eau, et je l’entends s’exclamer de surprise : « Aha ! » Il a trouvé le peuplier pour sa cérémonie de danse du Soleil, qui se déroule ainsi : l’arbre sera abattu par White Plume et d’autres hommes de sa famille, puis transporté avec toute la déférence due à un être sacré jusqu’à l’aire où la danse du Soleil se tiendra.

Là, il sera garni à l’aide de « liens de prière » (des feuilles de tabac et autres offrandes enveloppées dans des tissus de diverses couleurs) et planté dans un trou, où il restera jusqu’à l’année suivante.

En 1974, White Plume s’est engagé dans l’armée et a servi en Allemagne (les Amérindiens sont surreprésentés dans les forces américaines). « L’année où je suis parti à l’armée, seulement trois danses du Soleil avaient eu lieu dans toute la réserve. Maintenant, il y en a plein. »

White Plume exécute encore ses danses du Soleil de la manière traditionnelle, avec sa famille proche et élargie. « Nous sommes alors entre nous, dit-il sans que cela sonne comme une exclusive. C’est si beau, si spirituel. »

Désormais, tous les étés, on compte plus de cinquante danses du Soleil sur l’ensemble de Pine Ridge. Lors de chaque cérémonie, des dizaines de participants invités dansent, méditent, prient, se purifient dans des huttes de sudation et jeûnent pendant plusieurs jours ensemble.

Les hommes qui sont jugés spirituellement aptes à supporter cet acte symbolique d’autosacrifice collectif se transpercent le dos ou la poitrine à l’aide d’aiguilles en os liées par des cordes aux peupliers rituellement replantés. Puis ils s’agitent dans tous les sens pour se libérer, déchirant leur peau du même coup. Une aura sacrée, reliant au monde des ancêtres, imprègne alors la réserve.

Le fait qu’Olowan Thunder Hawk Martinez, une femme de 38 ans meurtrie par la vie mais à l’optimisme contagieux, considère Alex White Plume comme son mentor en dit long sur ce dernier. À plusieurs reprises durant son existence, Olowan a connu des situations tragiques et frôlé le désespoir.

Mais elle est animée par une force vitale irrépressible et, avec son courage et son franc-parler, s’est donné pour but de guider spirituellement les jeunes de la réserve. « Vous voudriez que je sois cette alcoolique indienne qui se traîne comme une loque pour le restant de ses jours ? »

À l’instar de son mentor, Olowan a cette habitude déroutante de rire quand elle parle de sujets tout à fait sérieux. Et la voilà qui rit : « Bon, tout ça, l’alcool, la drogue, j’ai connu. Maintenant, c’est du passé. Je renais à la vie. »

Le soir où elle a appris le suicide de Jumping Eagle, raconte Olowan, elle a pu ressentir la douleur de la malheureuse – comme si le corps de la jeune fille mourante avait brièvement rompu ses liens et habité le sien.

« Je sais pourquoi de nombreuses jeunes filles tentent de mettre fin à leurs jours dans la réserve, ajoute-t-elle. Nous sommes en permanence confrontés au danger de nous perdre nous-mêmes, de perdre notre identité. C’est un combat quotidien pour chacun d’entre nous d’être pleinement lakota. Et nous perdons parfois ce combat. Alors, les hommes reportent leur sentiment d’inutilité sur les femmes, les femmes reportent leur sentiment d’inutilité sur elles-mêmes, et chacun reporte ses sentiments d’inutilité sur les enfants. »

Dans le cas d’Olowan, un oncle l’a agressée sexuellement quand elle avait 6 ans, et une nouvelle fois quand elle en avait 10. « Après, il a utilisé les mots : il m’a dit que j’étais inutile. Je me rappelle avoir ressenti une douleur si profonde que rien ni personne n’aurait pu l’atteindre à l’intérieur de moi-même pour l’en extirper. »

Peu après son second viol, Olowan se retrouva un jour seule dans la cuisine de la maison de sa mère. « Comme aujourd’hui, il faisait très chaud dehors et la pluie menaçait de tomber. Je me souviens que j’ai posé les yeux sur la paillasse et vu un couteau. Ce couteau m’a soudain semblé être le seul moyen d’extraire toutes les douleurs que j’avais en moi. Alors je l’ai saisi et j’ai commencé à cisailler la peau de mon poignet. »

Tandis qu’Olowan raconte son histoire, assise à la table de sa cuisine, on entend un grondement dans le ciel. Des nuages noirs s’amoncellent au-dessus de l’horizon – ce sont les Wakinyan (les « Êtres-Tonnerre ») comme les Oglalas Lakotas les appellent.

« À ma sixième tentative pour me trancher les veines, le sol sous mes pieds s’est mis à gronder, poursuit Olowan. Les Wakinyan me parlaient. Ils me disaient que je devais vivre. J’ai lâché le couteau. »

Pendant un instant, nous restons là, immobiles, dans le silence étouffant où le seul bruit perceptible est celui des mouches qui volent. Olowan allume un petit bouquet de sauge et, chacune à notre tour, nous faisons s’exhaler la fumée purificatrice. C’est alors qu’on perçoit des éclats de voix à l’extérieur.

Bien qu’Olowan ne roule pas sur l’or et qu’elle ait trois enfants (âgés de 19, 11 et 5 ans), une bande de jeunes qui font partie de la famille ou non traîne souvent chez elle, participant à son projet quelque peu improvisé d’encadrement spirituel de la jeunesse.

Plusieurs garçons, âgés d’au moins 14 ans, courent en cercles autour de son jardin humide et envahi par la végétation, se tirant les uns sur les autres de façon bon enfant avec des fusils à plomb. L’un d’eux a été touché dans le bas du dos et gémit. Olowan se lève. « Oh mes jeunes guerriers, rit-elle. Voyons qui a fait quoi à qui ! »

Il est peut-être naturel qu’Olowan, ayant grandi dans la réserve dans les années 1970 et au début des années 1980, ait des tendances extrémistes. « C’était une époque dingue », dit- elle. Des inconnus armés jusqu’aux dents marchaient dans la nuit ; les maisons des villages les plus reculés étaient mitraillées après la tombée du jour ; il y avait des dizaines de meurtres. « On peut appeler ça comme on veut, mais ce qui se passait à l’époque ressemblait fort à une guerre menée contre les gens qui se trouvaient là. »

En février 1973, 200 membres de l’American Indian Movement (AIM), un groupe indianiste dont les jeunes parents d’Olowan faisaient partie, occupèrent le site du massacre de Wounded Knee pour protester contre le viol des traités et la corruption des responsables tribaux.

En réaction, le gouvernement tribal forma une milice – les Gardiens de la Nation oglala, comme ils se nommaient eux-mêmes, ou GOONS, en abrégé – et, avec des dizaines de gardes nationaux et d’agents du FBI, affronta les activistes. À la fin du siège, 71 jours plus tard, 130000 balles avaient été tirées et les autorités avaient procédé à plus de 1 200 arrestations.

Olowan et moi-même discutons de ces incidents dramatiques, en fin d’après-midi, au cimetière de Wounded Knee, non loin de son domicile. « Je suis une conséquence directe de cette révolution », affirme-t-elle.

Nous nous allongeons à l’ombre d’un arbre qui abrite également la tombe de son père. Angelo « Angel » Martinez est mort dans un accident de voiture en 1974, alors qu’Olowan était bébé.

Attestant l’estime que lui portaient les membres de l’AIM, une véritable procession a eu lieu pour ses funérailles entre son village de Porcupine et ce cimetière hautement symbolique, où il a été inhumé. « Et c’est ici même, à Wounded Knee, explique Olowan en enfonçant son doigt dans le sol, que j’ai été conçue. »

Voyons les choses en face : le siège de 1973 n’a pas atteint ses objectifs. Les traités entre le gouvernement américain et les Sioux Oglalas ont continué à être violés, les autorités tribales sont restées aussi corrompues et ces journées de rébellion ont eu des répercussions longues et violentes.

Entre le 1er mars 1973 et le 1er mars 1976, le taux d’homicides dans la réserve de Pine Ridge a été dix-sept fois supérieur à la moyenne nationale. Mais les activistes de l’AIM avaient laissé leur marque de façon inoubliable et indélébile à deux points de vue.

Plus jamais le gouvernement américain ne pourrait considérer le peuple indien comme un obstacle gênant la réalisation d’une « volonté divine » qui, sans celui-ci, s’accomplirait triomphalement. Et, pour les Amérindiens, la résistance à la colonisation et à l’assimilation était désormais une chose à laquelle ils pouvaient fièrement consacrer leur vie.

Un après-midi, quelques semaines plus tard et toujours avec Olowan, je roule en voiture pendant deux heures vers le nord-ouest pour apporter un gâteau d’anniversaire à une nièce par alliance. Celle-ci a été récemment violée dans la réserve et a trouvé asile dans un refuge pour femmes à Rapid City, dans le Dakota du Sud.

En route, Olowan me signale plusieurs voitures de police banalisées. Quand je lui demande comment elle fait pour les reconnaître, elle me répond qu’elle peut « détecter un porc à 1 km. C’est comme ça que ma mère m’a élevée. »

Il est vrai que Victoria Thunder Hawk a eu la clairvoyance de préparer sa fille à la prison car, quoi qu’il pût advenir à Olowan, l’incarcération en serait une étape inévitable.

« J’ai grandi grâce à l’argent de la marijuana, me confie Olowan. C’est ainsi que ma mère a pu s’occuper de nous et financer ses actions dans la résistance. Du coup, elle nous a toujours dit de nous souvenir que lorsqu’ils viendraient nous chercher, nous devrions “garder la tête haute et rester muets”. »

Olowan se souvient que l’ensemble de la communauté semblait défiler à la maison quand elle était enfant. « Instits, policiers, voisins… Je crois que tout le monde fumait. » Mais Thunder Hawk ne s’est jamais enrichie avec ce business, car elle partageait généreusement ses profits avec la communauté.

En outre, elle considérait la marijuana comme un remède devant permettre à son peuple de guérir de l’oppression et d’accéder à un état mental contemplatif et créatif. À l’âge de 30 ans, Olowan avait toujours été impliquée dans le trafic de drogue, quasiment aussi loin que remontaient ses souvenirs.

La prison, « ce n’était plus qu’une question de temps. Vous savez bien, on devient égoïste, on finit par ne plus faire attention, et on se fait prendre. » Voilà, nous avons livré le gâteau d’anniversaire et traversons maintenant le centre-ville de Rapid City, avec ses fresques à l’ancienne figurant des scènes de cow-boys et d’Indiens.

Mais Olowan met les points sur les « i » : les guerres entre les cow-boys et les Indiens sont encore d’actualité, à l’opposé de ce que les statues en bronze de cow-boys couvertes de poussière pourraient suggérer. Le passé est toujours là, bien présent.

La veille, le 2 août, un Indien de 22 ans originaire de la réserve, Daniel Tiger, a tué un policier lors d’une altercation à un arrêt de bus de la ville. Tiger a été lui aussi abattu et a succombé à ses blessures ; un autre policier a été tué, et un troisième était à l’hôpital.

« Les Blancs disent toujours qu’il n’y a pas de racisme, dit Olowan. Mais c’est parce qu’ils ne sont pas d’ici. Il est peut-être temps de rendre les frontières de la réserve infranchissables. Que les Indiens restent à l’intérieur, et les Blancs à l’extérieur. Alors on pourra envisager l’avenir autrement. Il n’y aura plus de cow-boys et d’Indiens. »

Sur sa droite, Olowan m’indique un bâtiment carré, d’aspect sévère : « C’est la prison du comté de Pennington. C’est là que j’ai passé mes onze mois et demi en enfer. » Elle me regarde du coin de l’œil.

« Ils m’ont coffrée pour trafic de drogue en bande organisée. Mais je n’ai balancé personne. J’ai purgé ma peine. Tête haute, bouche cousue, comme m’a dit ma mère. »

Olowan pense que la mauvaise part d’elle- même s’est éteinte en prison. « L’Olowan avide et égoïste est morte entre ces murs. C’est là qu’elle est enterrée. » Elle se tourne vers moi, me donne une petite tape sur le bras et éclate de rire.

« Vous ne trouvez pas que c’est un bon endroit pour enterrer une abrutie d’Indienne qui voulait vivre comme ses oppresseurs ? Dans une prison d’homme blanc. »

Encouragée à participer à des groupes de sevrage, Olowan est devenue complètement lucide pour la première fois de sa vie. « Ensuite, quand j’avais des révélations, quand j’entendais les esprits, je savais que ce n’étaient pas des hallucinations. J’ai commencé à croire en mes visions. »

C’est enfermée dans une cellule sans fenêtre, poursuit Olowan, qu’elle a vu son avenir s’ouvrir devant elle. « J’ai vu des dizaines de tipis plantés dans une prairie et des jeunes guerriers tout autour, avec des drapeaux, de longues nattes et des tenues de camouflage. J’étais au milieu d’eux et mes enfants étaient avec moi. » Olowan ferme les yeux et, pour un instant, toute la souffrance et toute la colère disparaissent de son visage.

Début 2011, Olowan Thunder Hawk Martinez a brièvement vécu la vision qu’elle avait eue en prison. Pendant quelques semaines de cette saison âpre qu’est le printemps dans le Dakota du Sud, elle a emprunté un tipi et l’a planté sur la terre dont elle avait hérité de sa mère, décédée lors de son incarcération.

Olowan n’avait pas eu le droit d’assister à son enterrement : « Elle est morte alors qu’un mandat d’arrêt avait été lancé contre elle, pour les mêmes raisons que celles qui m’avaient fait atterrir derrière les barreaux. »

Selon les critères de l’homme occidental, la vision d’Olowan paraîtra dépourvue d’ambition, au point de perdre toute signification. Pourtant, sa mère aurait approuvé sa volonté de s’installer sur la terre qu’elle lui avait léguée. Et c’est quelque chose qu’Alex White Plume approuverait aussi.

« Aux États-Unis, tout tourne autour de l’argent, m’a-t-il dit. Dans ces conditions, comment peut-on mener un tel mode de vie – avec la maison de l’homme blanc, le pick-up de l’homme blanc, la monnaie de l’homme blanc – et en même temps maintenir notre culture lakota traditionnelle ? »

Dans le tipi, Olowan faisait cuire des haricots sur un feu de bois, entourée de ses deux plus jeunes filles, de son fils, et de cinq ou six jeunes Oglalas Lakotas allant et venant entre le village et le camp.

Comme dans sa vision, les jeunes étaient habillés en tenues de camouflage ; la plupart d’entre eux portaient de longues tresses ornées de rubans claquant dans le vent. Pendant quelques semaines, Olowan n’a plus habité ces logements préfabriqués fournis par le gouvernement et infestés de moisissures.

Elle a « débranché » (et, de toute façon, elle peut rare- ment payer ses factures d’eau et d’électricité quand elle est chez elle). Elle se levait avant l’aube, sortait de son tipi et laissait l’étoile du Berger guider ses pas, remerciant l’astre d’être de nouveau pleinement une Lakota.

À l’extérieur du tipi, avec à l’arrière-plan le ciel sombre et agité des Grandes Plaines, traversé de nuages chargés de neige du printemps, Olowan a hissé le drapeau américain à l’envers, positionnant en bas le rectangle aux cinquante étoiles représentant l’Union des États.

D’après la section du Code des États-Unis d’Amérique relative au drapeau, ce dernier ne doit jamais être hissé de cette manière, excepté en cas de détresse ou de danger extrême pour des biens ou des vies humaines.

« C’est à peu près cela, commente Olowan. Nous sommes dans une détresse extrême, mais nous n’avons besoin de personne pour sauver les Indiens. Quand nous honorons nos coutumes, quand nous célébrons nos cérémonies, quand nous écoutons nos ancêtres, nous possédons tout ce dont nous avons besoin à l’intérieur de nous-mêmes pour sortir de la détresse. »

Olowan réfléchit un instant, puis ajoute : « Écris ceci : “Quand les lumières électriques s’éteindront pour de bon, mon peuple sera toujours là ; nous avons pour nous nos anciennes coutumes ; nous survivrons.”»

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