Sciences

Découvrir et sauver les langues inconnues

Chaque année, les linguistes découvrent l’existence d’une vingtaine de langues. Ces idiomes peu parlés sont, comme la moitié des langues du monde, menacés de disparition. Explication avec Alexandre François, linguiste. Lundi, 22 octobre

De Julie Lacaze

Quel est le point commun entre le koro, le light warlpiri et le jedek ? Ce sont toutes trois des langues rares, découvertes récemment. La dernière, mise au jour par des chercheurs suédois dans un village de chasseurs-cueilleurs du nord de la Malaisie, début 2018, a particulièrement séduit la presse par son aspect égalitaire. Son vocabulaire ignore certaines notions de propriété. “Voler”, “acheter”, “vendre” n’existent pas dans cette langue, qui encourage, au contraire, l’échange et le partage.

« Le koro, découvert en 2008 dans une contrée isolée du nord-est de l’Inde, a aussi fait les gros titres du New York Times », s’amuse Alexandre François, directeur de recherche en linguistique au laboratoire LaTTiCe (Langues, texte, traitements informatiques et cognition), qui associe le CNRS, l’École normale supérieure et l’université Sorbonne nouvelle-Paris 3. En réalité, environ une vingtaine de langues sont identifiées chaque année, sans susciter d’intérêt particulier. Au même titre que les biologistes découvrent de nouvelles espèces, les linguistes relèvent les langues inconnues. « Moi-même, au cours de mes explorations linguistiques au Vanuatu, mon terrain de recherche, j’ai découvert l’existence de trois langues qui ne se trouvaient alors sur aucune carte. »

Pour déceler de nouvelles langues, les chercheurs effectuent d’abord un travail de débroussaillage. Une méthode consiste, par exemple, à se rendre dans une région mal connue et à recueillir, village après village, une liste de 200 mots de vocabulaire fondamental (la liste de Swadesh). Si deux parlers partagent entre eux plus de 81 % de ces mots, on les considérera comme deux dialectes de la même langue ; si le taux de similarité est inférieur, il s'agit de langues différentes. Ce travail de reconnaissance permet de dresser une première cartographie linguistique de toute une région – même si l’on ne dispose que d’informations minimales au départ. Dans la plupart des régions du monde, ce type d’exploration a eu lieu au cours du XXe siècle. Dans un second temps, parfois plusieurs décennies plus tard, d’autres linguistes reviendront dans la région, pour entreprendre un travail bien plus approfondi sur chaque langue : analyser son système linguistique, écrire un dictionnaire, rédiger une grammaire descriptive, enregistrer la tradition orale…

Ce travail de terrain permet de conserver la trace des langues à tradition orale, dans un contexte mondial de disparition linguistique. Selon le site ethnologue.com, sorte d’annuaire des langues du monde, on en connaît aujourd’hui plus de 7 000. Parmi celles-ci, les 23 les plus parlées (dans l’ordre : le mandarin, l’espagnol, l’anglais, l’arabe et le hindi – le français étant 14e) représentent la moitié de la population mondiale. À l’autre extrême, de nombreuses langues ne comptent plus que quelques dizaines de locuteurs, et sont menacées d’extinction rapide. En 2015, l’Unesco estimait que la moitié des langues devraient disparaître d’ici à 2100.

La raison ? « Elles sont les victimes de la colonisation, de la mondialisation et de la mise en place des États-nations, des courants entamés à la fin du XIXe siècle, dont les effets sont encore en cours, explique Alexandre François. 230 langues sont parlées en Europe, contre 2 200 en Afrique, 2 300 en Asie, 1 300 dans le Pacifique, et un millier dans les Amériques. Comme on le voit, l’Europe a énormément perdu de sa diversité linguistique au cours de l’histoire. Cette pauvreté en nombre de langues s’explique notamment par une idéologie monolingue très ancrée dans nos mentalités, comme si chaque pays ne pouvait se construire qu’autour d’une seule langue à la fois. Ce monolinguisme européen est hérité de la Renaissance, au moment de la naissance de systèmes étatiques couvrant de vastes territoires. » La langue du souverain ou d’un État est alors adoptée par une large frange de la population. Puis, la mise en place d’institutions politiques modernes et de l’école pour tous, au XXe siècle, va renforcer ce phénomène.

L’idée de ne parler qu’une seule langue comme modèle d’une bonne éducation n’est pas partagée par toutes les cultures du monde. « La zone pacifique, la Mélanésie et l’Australie, notamment, sont de tradition plurilingue, précise le chercheur. Chaque village a sa propre langue, et un enfant parle souvent les langues de son père et de sa mère, voire d'autres langues représentées dans sa famille ou son village. Ainsi, la norme sociale est de grandir avec un répertoire de plusieurs langues. Cette richesse linguistique caractérise non seulement les familles, mais des pays tout entiers. C'est ainsi que le petit archipel du Vanuatu possède 130 langues pour 0,3 million d'habitants – le record mondial de densité linguistique, pour une si petite population  ». Bien d'autres pays, plus peuplés, présentent également un plurilinguisme impressionnant et souvent méconnu – comme l'Australie (245 langues), le Cameroun (277 langues), le Mexique (297 langues), la Chine (299 langues), l'Inde (448 langues), le Nigéria (519 langues), l'Indonésie (707 langues)… et le vainqueur toutes catégories : la Papouasie Nouvelle-Guinée, avec ses 841 langues pour seulement 8 millions d'habitants.

Comment peut-on éviter que toutes ces langues ne disparaissent ? Des efforts de revitalisation sont aujourd’hui accomplis. Il peut s'agir de faire entrer la langue dans les médias locaux, à la radio, dans la presse, ou de promouvoir sa présence dans l'espace public… On peut aussi développer des ressources pédagogiques, dans l'espoir d'introduire la langue à l'école. C’est le cas pour l’hawaïen, le maori et d’autres langues polynésiennes, mais aussi, en Europe, pour le breton, le basque ou le catalan. Après la dictature franquiste, l’Espagne a connu de fortes mobilisations pour faire renaître les langues régionales. On entend aujourd’hui du catalan et du basque dans les médias et dans les écoles. Mais, en France, pays très centralisé, les langues régionales peinent encore à revenir. Il arrive aussi que l’effort de revitalisation intervienne trop tard. Quand une langue n’a pas été transmise pendant trois générations, il est difficile de la faire revivre.

« En Mélanésie, j’ai été l’une des dernières personnes à dialoguer dans une langue, qui n’avait plus qu’un seul locuteur, se remémore Alexandre François. En Australie, la moitié des 300 langues aborigènes ont disparu après la venue des colons européens, et celles qui survivent peinent à remonter la pente. »

Heureusement, certaines langues apparaissent encore. C’est le cas du light warlpiri, un mélange d’anglais et de langues autochtones d’Australie, né dans les années 1980. Avec l’émergence des réseaux sociaux, les locuteurs des langues orales commencent même à utiliser les outils des linguistes (dictionnaire, grammaire, recueils de textes, etc.) pour les écrire. Mais rien ne peut réellement endiguer leur disparition : « La mort d’une langue est toujours liée à un phénomène socio-économique sous-jacent, explique le spécialiste. Pour trouver leur place dans l'économie moderne, les membres d'une communauté vont souvent délaisser leur langue maternelle et adopter la langue dominante du pays. Si la génération des parents se met à parler cette langue dominante à ses enfants, au lieu de la langue ancestrale, alors celle-ci se retrouvera vite en péril. À l'image des espèces qui s'adaptent à leur environnement, les langues doivent elles aussi faire face à des pressions et des contraintes, et s'adapter à leur milieu social pour pouvoir survivre. »

 

Dans le numéro d'octobre 2018 du magazine National Geographic, reportage sur les tribus isolées d'Amazonie.

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