Sciences

Des chercheurs élaborent des médicaments grâce aux 500 venins répertoriés sur la planète

C’est une première : un ambitieux projet européen tente de répertorier une grande part des venins existants sur la planète, pour en tirer de nouveaux médicaments.

De Céline Lison

« Je ne me déplace jamais sans mon laboratoire, lance Pierre Escoubas en extrayant de sa sacoche un scalpel et des lunettes de protection. Commençons par disséquer les scorpions : ça va plus vite que les mygales. »

P-DG de VenomeTech, une start-up niçoise de biotechnologie, l’homme n’est pas de ceux qui hésitent à mettre les mains dans le cambouis. Même si ce cambouis est constitué de ce que d’aucuns désignent plutôt sous le terme de « sales bestioles » : araignées, scorpions, fourmis, guêpes, etc.

Quand on lui demande ce qu’un biologiste (arachnophobe de surcroît) vient faire auprès de ces bêtes à venin, ses yeux pétillent : « Une goutte de venin représente tellement d’effort, à la fois pour l’animal et l’homme qui l’élève. Pour moi, ça vaut plus que de l’or. »

Mais pourquoi un tel intérêt pour des substances dont l’action vise à étouffer, à paralyser, voire à tuer ses victimes ?

« Un venin est un cocktail de molécules sélectionnées par l’évolution pour cibler et agir sur certaines cellules d’une proie, détaille Pierre Escoubas. Comme un venin, un médicament est toxique à forte dose mais, à doses plus réduites, il peut soigner. Et la sélectivité des composés du venin induit peu d’effets secondaires. »

Des médicaments issus de venins sont déjà sur le marché. Par exemple l’Integrilin, issu du venin du crotale Sistrurus miliarius barbouri, a fait ses preuves dans la prévention de l’infarctus du myocarde.

Pour Pierre Escoubas, les venins pourraient devenir des sources essentielles de médicaments. Fin 2011, deux ans après sa création, sa société a lancé Venomics, un projet européen qui envisage de récolter les venins de plus de 500 espèces avant d’en synthétiser les molécules et de tester les plus prometteuses du point de vue thérapeutique. Une gageure. Car il existerait au moins 175 000 espèces d’animaux venimeux et, en moyenne, quelque 250 molécules par venin.

Pour réaliser ce projet, la société s’est associée à six autres laboratoires publics et privés, de cinq nationalités. Cette phase de découverte » dispose d’un financement de six millions d’euros sur quatre ans.

VenomeTech se consacre surtout à la coordination du projet , à la collecte des animaux et à celle de leurs venins. Les autres partenaires assurent l’analyse des « poisons », celle de l’ADN des animaux et la synthèse des peptides (des assemblages d’acides aminés).

Objectif : cerner le rôle de ces derniers et tenter de découvrir de nouvelles molécules à visée thérapeutique. Le projet ne part pas de rien.

Avec une bibliothèque de près de 500 venins, VenomeTech dispose de l’une des deux plus importantes collections du monde. D’autant que l’Institut Pasteur lui a transféré la sienne, riche d’échantillons anciens. 

La collecte reste toutefois un passage obligé. En Afrique ? En Asie ? Ce jour-là, direction… Angoulême, en Charente ! Là, au cœur d’une petite rue tranquille, vivent quelques centaines de scorpions et un bon millier de Theraphosidae (une famille de mygales).

En 1999, passionné par ces araignées, François Teyssié a passé un certificat de capacité pour devenir officiellement éleveur… en parallèle à son métier de directeur de banque.

Aujourd’hui, sur la dépendance de son pavillon, une affiche prévient les visiteurs : « Élevage de mygales : animaux dangereux. » Dans la pièce chauffée à 24 °C, des dizaines de boîtes de bonbons (pour les scorpions) et de terrariums sont empilés.

Sur leurs étiquettes s’affiche le pays d’où provient l’espèce : Australie, Sri Lanka, États-Unis, Brésil… Mais, par souci déontologique, seuls les animaux nés en élevage ont le droit de cité ici. Beaucoup sont protégés par la convention de Washington, qui interdit leur importation.

Pour Pierre Escoubas, la rencontre avec l’éleveur s’est vite transformée en partenariat. L’intérêt était double : pouvoir collecter aisément du venin d’espèces parfois très rares et, surtout, disposer d’une traçabilité sur les produits.

« C’est probablement l’une des plus grosses installations en France, confirme François Teyssié. Dès qu’on fait de la reproduction, ça va assez vite : un cocon donne 100 à 2 000 individus, selon les espèces. »

Chaque mois, la start-up lui indique de quels venins elle a besoin, et François Teyssié entame la traite. Endormie par un court passage au congélateur, une Poecilotheria rufilata ouvre la danse. Longue d’une vingtaine de centimètres, cette araignée arboricole d’Asie est l’une des plus imposantes de la collection.

D’une main, l’éleveur la maintient au-dessus d’un minuscule tube, tandis que, de l’autre, il applique deux électrodes sur l’épaisse cuticule recouvrant les glandes à venin. Après quelques stimulations électriques, des gouttes translucides perlent dans le récipient.

« Celle-ci a beaucoup donné mais, avec une veuve noire, on n’obtient qu’un dixième de microlitre de venin », nuance-t-il.

De son côté, le scientifique prélève les glandes venimeuses sur des scorpions, en vue du séquençage de leur ADN : « Aujourd’hui, nous sommes limités par la technologie et nous avons besoin de beaucoup de matériel biologique. Mais nous optimisons peu à peu les protocoles. Faire avancer les techniques est d’ailleurs un autre objectif du projet. Nous pourrons alors travailler sur des animaux de quelques millimètres, encore moins connus et plus nombreux que les autres. »

Pour les chercheurs, tout animal venimeux a le potentiel de donner un jour une molécule curative. Des peptides de scorpions sont déjà étudiés pour lutter contre des maladies cardio- vasculaires et auto-immunes, la sclérose en plaques et le gliome.

Après Angoulême, la Guyane et sa grande diversité de « sales bestioles » est au programme. Avant d’aller recueillir des cônes, au fond des eaux cristallines de Tahiti. Les venins ont décidément du bon.